Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 14
14
Les jours suivants, Cécile avait disparu de chez elle. J’ignorais où elle était. J’attendais que mon père me dise quelque chose. Il utilisait sa tactique favorite : il partait à l’aube, rentrait tard et se couchait aussitôt.
Un matin vers cinq heures, j’ai réussi à m’extraire de mon lit. Je l’ai rejoint dans la cuisine où il prenait son petit déjeuner debout.
– Que fais-tu là ? Va te recoucher.
– Qu’est-ce qui se passe ?
– Je te l’ai dit ; Michel, moins tu en sauras, mieux ça vaudra.
– Pourquoi ?
– Ce n’est pas de ton âge.
– Ce n’est pas juste.
– Tu crois quoi ? Que ça m’amuse de jouer aux espions ? On va être dans la merde. Et je ne veux plus que tu sois mêlé à ça. Tu vas me promettre que, quoi qu’il arrive, si qui que ce soit te demande si tu as vu ou entendu parler de Franck, la réponse est non. J’insiste, Michel. Qui que ce soit. Tu entends ? Tu ne sais rien. J’attends de toi une promesse d’homme.
Quand mon père dégainait la promesse d’homme, c’était du solennel. Celui qui y manquait s’attirait les foudres éternelles et aurait été réduit à un état de larve sans honneur, méprisée par l’humanité entière pour avoir trahi ce serment suprême. Il m’a fixé droit dans les yeux. J’ai été obligé de jurer et de retourner me coucher.
Le lendemain soir, mon père est rentré plus tôt et on a eu un dîner de famille.
– Tu vas y rester combien de temps ? lui a demandé ma mère.
– En deux ou trois jours, ce devrait être réglé. C’est une opportunité exceptionnelle.
– Nous avons déjà du mal à livrer nos clients, si on doit installer deux cents salles de bains, on n’y arrivera pas.
– On se débrouillera. Si on veut développer la société, il faut passer aux gros chantiers.
Ma mère n’avait pas l’air convaincu. Elle s’est levée pour débarrasser et elle est retournée dans la cuisine. Juliette était intéressée.
– C’est quoi ce chantier, papa ?
– Un lotissement de deux cents maisons. Là-bas, ça pousse comme des champignons.
– Et c’est où ?
– Dans le Nord.
Je ne comprenais plus rien.
– Tu ne devais pas aller à Rot…
J’ai reçu un coup de pied sous la table.
– C’est dans la banlieue de Lille, ma chérie.
Ma mère a appelé Juliette pour qu’elle vienne chercher la salade. Mon père m’a fait un clin d’œil et a posé un doigt sur sa bouche.
Au petit déjeuner, ma mère a observé qu’elle ne s’était pas rendu compte du départ de mon père. Je regrettais de ne pas avoir revu Franck et Cécile et qu’ils soient partis sans que je leur dise adieu. Je les imaginais dans le port de Rotterdam, au milieu des marins, des bateaux et des grues. Je suis passé au Club. Virgil faisait une partie contre Vladimir et ne savait pas où étaient les autres.
En pleine nuit, le téléphone a sonné. Je me suis levé avec peine. Quand je suis arrivé dans le salon, la sonnerie avait cessé. J’ai décroché. Il n’y avait personne. Ma mère était de mauvaise humeur d’avoir été tirée de son sommeil.
– Ce doit être ton père. Il est malade de nous appeler à trois heures du matin. Je ne vais pas me rendormir. Laisse décroché, je ne veux pas que ça recommence.
Le lendemain soir, j’ai eu le choc de ma vie. À la sortie d’Henri-IV, sur le trottoir d’en face, Cécile attendait. Ce n’était pas possible qu’elle soit là. Elle devait être à Rotterdam avec Franck et mon père, ou ailleurs mais pas là. En cette fin avril, il faisait froid. On était couverts comme en hiver. Elle avait un petit pull de rien et gelait sur place, à l’angle de la rue Clovis. Je l’ai vue avant qu’elle ne me voie. Je lui ai fait un signe de la main. À son visage tendu, j’ai compris que rien ne s’était passé comme prévu. J’en ai eu la chair de poule. Les voitures m’empêchaient de traverser. Elle me parlait en criant. Je n’entendais rien. J’ai manqué me faire écraser pour la rejoindre.
– Où est Franck ? Il n’est plus à Cachan !
Mon père ne pensait pas à ma mère quand il m’avait fait jurer de ne rien dire. Il m’avait eu avec sa promesse à la con.
– Je ne sais pas.
– Ne me mens pas, Michel ! Où il est ?
Un petit groupe s’était formé autour de nous. J’ai enlevé mon duffle-coat et le lui ai mis sur les épaules.
– Viens.
Sous le regard de mes copains, on s’est éloignés vers la place de la Contrescarpe. On s’est installés à la terrasse de La Chope. J’ai commandé deux grands crèmes. Elle frissonnait.
– Franck a disparu. Ton père doit savoir où il est.
– Mon père ne me dit rien. Quand je le lui ai demandé, il ne m’a pas répondu.
– Ton père est chez toi ?
Le serveur a apporté les consommations. Elle a posé les mains sur la tasse pour se réchauffer. Je me demandais si je devais dire la vérité, mais laquelle ? Devais-je trahir ma promesse et compromettre mon père et Franck ? Ou mentir à Cécile et perdre sa confiance ?
– Il doit être au magasin.
– Tu es sûr ?
– Il est peut-être en clientèle.
– Tu l’as vu ce matin ?
– Il part avant qu’on soit levés. Il a beaucoup de travail. Pourquoi ces questions ?
– Hier, on avait rendez-vous. Pour partir. À midi. Dans un bistrot à la porte de Pantin. J’ai attendu. Ils ne sont pas venus.
– Qui ?
– Ton père et Franck. On devait se rendre en Hollande. Prendre un bateau pour l’Argentine. J’ai attendu jusqu’à quatre heures. Je ne pouvais pas appeler, il n’y a pas de téléphone. Je suis allée à Cachan. La maison était fermée.
– C’est toi qui as téléphoné cette nuit ?
– Je voulais parler à ton père. Ce matin, j’y suis retournée. Toujours personne. Où ils sont ?
– Ils ont dû changer de cache.
– Ils ne m’ont pas prévenue ! Ce n’est pas normal.
– Il y a peut-être eu un contretemps.
– Je dois parler à ton père.
– Dès que je le vois, je lui dis de t’appeler.
– S’il y avait quelque chose, tu me le dirais ?
– Cécile, rentre chez toi.
Elle m’a pris la main, l’a serrée avec force.
– Ne me fais pas ça, Michel.
– Viens, je vais te raccompagner.
Mon père est rentré tard. On regardait La Piste aux étoiles. Rien qu’à voir sa tête, ma mère s’est écriée :
– Je parie que ça a échoué.
– Ils voulaient nous faire bosser pour des prunes. Je leur ai dit qu’il ne fallait pas se foutre de nous.
– Tu as raison, Paul. On a assez de travail comme ça.
J’ai rejoint mon père dans la salle de bains. Il m’a envoyé promener.
– Ah, ce n’est pas le moment. Va te coucher !
Dans la nuit, j’ai senti une main qui me secouait dans le noir. J’ai allumé la lampe de chevet. Mon père était assis au bord du lit. Néron nous a rejoints et a commencé une toilette en règle.
– Franck est parti.
– Où ça ?
– Loin.
– En Argentine ?
– Tu n’as pas à le savoir.
– Il est parti sans Cécile !
– C’est lui qui a décidé. Elle voulait partir avec lui. Moi, je n’y voyais pas d’inconvénient. Il a changé d’avis.
– Pourquoi il ne lui a rien dit ?
– C’est sa décision. C’était assez compliqué comme ça. Je crois qu’il n’a pas voulu lui imposer cette vie.
– Comment peut-il agir ainsi ?
– Au cours de ces deux jours, j’ai voulu lui parler. Impossible. Il était fermé et méfiant.
– On ne peut pas la laisser dans le doute. Tu dois lui téléphoner. Tu lui expliqueras. Dis-lui que je ne savais rien.
Mon père a sorti une enveloppe blanche de la poche de sa robe de chambre et me l’a tendue.
– Tu lui donneras ça.
Sur l’enveloppe, il y avait marqué : « Pour Cécile ». J’ai reconnu l’écriture de Franck.
– Il a mis un temps fou à l’écrire. Il l’a terminée assis sur la passerelle. Il jetait les brouillons dans l’eau. Un marin lui a crié de venir. Il a glissé la feuille dans une enveloppe. Il est revenu vers moi. Il m’a dit que tu la lui remettrais.
– Ne compte pas sur moi, papa.
– Je vais lui envoyer par la poste.
J’ai pris l’enveloppe. Mon père s’est levé.
– Ton frère, c’est un drôle de type. Quand il est remonté sur le bateau, il ne s’est pas retourné. Il a disparu à l’intérieur. J’ai attendu sur le quai comme un con. Le bateau est parti. Il ne m’a pas fait un signe de la main. Je n’en croyais pas mes yeux. Je me disais : « Il va apparaître. Ce n’est pas possible qu’il se barre sans me dire au revoir. » Je ne lui demandais pas de me remercier. Un regard, un petit sourire et un signe d’adieu.
Cécile était imprévisible. Elle pouvait se jeter par la fenêtre ou avaler l’autre moitié de sa pharmacie. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. J’ai tourné et retourné cette enveloppe dans tous les sens. Que lui écrivait-il ? Si je l’ouvrais avec de la vapeur et que je la recollais, elle ne le verrait pas. Je pourrais amortir le coup. Ou bien ne pas lui donner. Lui raconter une histoire à dormir debout. Qu’il avait dû fuir avec la police à ses trousses. Qu’il n’avait pas eu le choix et que, bientôt, il la contacterait. Gagner du temps. Lui laisser un espoir.
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