Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 3
3
Souvent, après le lycée, je n’avais pas le temps d’aller au Club et n’avais pas envie de rentrer. Je passais à la bibliothèque de la mairie, surtout depuis l’arrivée de Christiane. Son mari avait été muté par son entreprise de Toulouse à Paris où elle ne connaissait personne. La transition avait été brutale. Elle n’arrivait à s’acclimater ni à la ville et sa grisaille, ni à Marie-Pierre, la bibliothécaire en chef qui ne l’aimait pas sans qu’elle sache pourquoi et lui réservait les boulots les moins agréables comme ranger les livres ou réclamer aux lecteurs la pénalité d’un centime par jour de retard. Christiane obtempérait sans se rebeller. Dès qu’elle parlait, on remarquait son accent. La première fois, j’ai cru qu’elle s’amusait. Elle ne se contentait pas comme Marie-Pierre d’oblitérer des fiches, elle accompagnait chaque prêt d’un commentaire : « Très bon choix », ou : « Vous allez adorer, c’est un de ses meilleurs romans ». Et, quand elle n’aimait pas le livre ou l’auteur, elle se contentait d’un : « C’est un bouquin sur lequel il y a des choses à dire. »
Je l’avais connue au début de ma période Dostoïevski. Après Le Joueur, et sous le coup de l’émotion, j’avais décidé de m’attaquer à son œuvre complète. C’était le minimum à faire pour le remercier. Vingt-neuf romans sur l’étagère sur les quarante et quelques écrits par le grand Fédor. J’en avais pris cinq et les avais posés sur sa table.
– Ah, Les Pauvres Gens, pas mal pour un premier roman, observa Christiane. Mais je n’ai jamais aimé les romans épistolaires. Tu dois lire les Carnets du sous-sol. C’est la suite, vingt ans plus tard. C’est un drame terrible, sur le cynisme et la haine de soi. Un des romans préférés de Nietzsche.
Elle tamponnait avec délicatesse les fiches cartonnées puis les feuillets jaunes collés sur la page de garde avec la date, quatre semaines plus tard, dernière limite pour rapporter les livres.
– Le Double ? Je ne l’ai pas lu.
– Pour quelle raison la bibliothèque municipale n’a-t-elle pas l’intégralité des œuvres de Dostoïevski ? Ce n’est pas normal. Pourquoi en manque-t-il onze ?
– Je n’en sais rien. Ce n’est pas normal. Je vais me renseigner.
Une dizaine de jours plus tard, je lui rapportais les cinq livres et en prenais cinq autres.
– Tu ne vas pas me dire que tu as lu ces cinq romans en onze jours ? demanda-t-elle avec son accent chantant.
– Je lis tout le temps, même en classe.
– En classe ? répéta-t-elle, incrédule.
– Je mets le livre sur mes genoux. Je fais semblant d’écouter. J’arrive à bouquiner tranquille. Les cours sont si ennuyeux.
Presque tous les soirs, on discutait bouquins. Elle essayait de me convaincre de renoncer à cette pratique de lire l’œuvre d’un écrivain d’une traite.
– C’est idiot. Il faut garder le meilleur, aller à l’essentiel. Une grosse moitié de ce qu’ont écrit Balzac, Dostoïevski, Dickens ou Zola n’a aucun intérêt. Tu perds ton temps en lisant leurs mauvais livres.
– Comment le saurai-je si je ne les lis pas ? Vous pouvez porter un roman aux nues et moi pas. J’ai adoré Les Nuits blanches et vous me dites que c’est le plus mauvais de Dostoïevski. Qui a raison ?
J’ai suivi son conseil et abandonné la lecture systématique d’un auteur. Elle me poussait vers des romans contemporains mais on n’avait pas les mêmes goûts
– Tu vas lire Portrait de femme, m’a-t-elle suggéré un soir où j’avais évoqué les mystères du suicide d’Anna Karénine. Avant que j’aie pu répondre, elle était descendue de son estrade, avait disparu entre deux rayonnages et était revenue avec un livre à la couverture beige.
– Tu me diras ce que tu en penses.
Je ne connaissais ni le titre ni l’auteur de ce roman. Je l’ai feuilleté et me suis arrêté au hasard sur un paragraphe. J’ai lu trois fois dix lignes à cinquante pages d’intervalle. Il y a dans la lecture quelque chose qui relève de l’irrationnel. Avant d’avoir lu, on devine tout de suite si on va aimer ou pas. On hume, on flaire le livre, on se demande si ça vaut la peine de passer du temps en sa compagnie. C’est l’alchimie invisible des signes tracés sur une feuille qui s’impriment dans notre cerveau. Un livre, c’est un être vivant. Les gens, rien qu’à les voir, vous savez à l’avance si vous serez leur ami. Christiane a cru que j’avais accroché. Elle n’a pas pu s’empêcher d’ajouter :
– Je ne veux pas anticiper. Mais à côté d’Isabel Archer, Karénine, c’est de la roupie de sansonnet.
Portrait de femme, et après Les Ailes de la colombe m’ont valu chacun trois journées de colle. Je gardais cette vieille habitude de lire en marchant. Mon ange gardien me guidait. Je n’avais pas besoin de voir où je mettais les pieds. Je m’arrêtais aux feux, j’évitais les poteaux, les autos et les autres piétons et j’arrivais au bahut pile à la sonnerie. Mais cette fois, j’étais resté vissé sur le trottoir, au bord d’un passage clouté, transporté à Gardencourt :
« … Le manoir qui datait de l’époque Tudor se dressait sur une
petite colline, dominant une rivière qui n’était autre que la Tamise, à
quelque quarante miles de Londres. Ponctuée de pignons, la longue
façade de brique rouge, dont le temps et les intempéries avaient déployé
toutes les fantaisies de coloris pour en embellir et en affiner la teinte,
présentait à la pelouse ses plaques de lierre, ses faisceaux de cheminées
et ses fenêtres emmitouflées dans les plantes grimpantes… »
Mes retards répétés me valaient les foudres de Sherlock, persuadé que j’étais un dilettante ou un de ces je-m’en-foutistes qu’il détestait. Comment lui expliquer que c’était plus fort que moi. J’étais en retard. Pas d’excuse un point c’est tout, vous me ferez trois heures. Ça ne me dérangeait pas. Mes parents n’en savaient rien. Je récupérais à temps la lettre les avisant de la retenue et le jeudi après-midi, je pouvais bouquiner tranquille.
Cécile a été la seule à s’en mêler. On avait rendez-vous à la fontaine Médicis pour courir au Luxembourg. J’étais en face du jardin, attendant pour traverser qu’Isabel Archer ait réglé son problème avec Gilbert Osmond. J’ai fini par avancer. J’ai entendu le cri de Cécile :
– T’es malade !
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– T’as vu de quelle façon t’as traversé ?
– Comment ?
– En lisant ! Quand on traverse, on regarde : à gauche et à droite. Tu es passé au vert, le nez plongé dans ton bouquin. Tu as failli te faire écraser par trois voitures. Il y en a une qui a fait un écart et toi, t’as rien vu ?
– Ben non.
– Ça ne va pas, Michel ?
– Ce n’est pas extraordinaire.
– Tu te fous de moi ?
– Ça fait des années. Il ne m’est rien arrivé. À part d’être en retard et de me prendre une colle.
– T’es maboul !
– Je ne suis pas un cas unique. Il y a plein de gens qui lisent en marchant.
– Comment tu peux les voir puisque tu es en train de lire ? Je n’ai jamais vu personne lire dans la rue. Ça n’existe pas. Des fois, des gens lisent les titres du journal. Mais ils sont arrêtés. Quand ils avancent, ils ne lisent pas. Ce n’est pas possible. C’est de la folie. Pure et simple.
– J’ai un radar.
– Tu vas me jurer que tu ne liras plus en marchant !
Les grands romanciers ont souvent remarqué que les femmes ont un besoin impérieux de certitudes. Une longue partie de leurs récits consiste dans l’obtention de la promesse. Elles reviennent à la charge, elles insistent tant et plus, elles en font une affaire de vie ou de mort et les hommes finissent par céder.
– Comme tu voudras.
– Jure-le !
– Ce n’est peut-être pas utile d’en arriver là.
– Jure ! Ou ce n’est plus la peine de dire qu’on est amis.
– Je te le jure.
Cécile m’a gratifié d’un de ses sourires qui me faisaient fondre. Elle m’a embrassé comme si je venais de lui sauver la vie. Elle n’a pas pris la peine de me demander ce que je lisais. On a fait quatre tours du Luxembourg. Elle nous a payé une gaufre à la crème de marron. Les grands romanciers ont constaté que, si les femmes obtiennent des hommes des serments absolus, la plupart du temps, les hommes sont parjures. Les uns et les autres ne leur accordent pas la même valeur. Cette trahison occupe la deuxième partie de l'histoire. Ceux qui se débrouillent bien ont de quoi faire un deuxième tome. Peut-être que la nouveauté dans le roman moderne, miroir de son époque, est d’avoir permis aux femmes de se renier elles aussi, de trahir comme les hommes et de devenir solitaires.
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