Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 4
4
Quand le colonel Yakonov raccrocha le téléphone, sa main tremblait et il transpirait. On ne recevait pas un appel nocturne et comminatoire de son ministre sans avoir des palpitations. Comment se faisait-il que cette affaire soit remontée à Moscou et qu’il n’en ait pas été informé par ses services ? Il n’avait qu’une certitude. Ce n’était pas un hasard. Il n’y en avait pas au MVD, ni au MGB, pas plus qu’il n’y en avait du temps du NKVD ou de l’OGPU et qu’il n’y en aurait dans le futur ministère s’il vivait assez vieux pour le voir. On ne faisait pas une carrière de trente ans dans les services de sécurité soviétiques en passant à travers les retournements de lignes et d’alliances, les purges et les guerres de clans sans maîtriser les règles fondamentales de survie. Il s’occuperait de ce dysfonctionnement plus tard. L’heure était à la bonne décision. Il avait quelques minutes pour la prendre. Sa vie en dépendait. Quand Abakoumov, qui ne recevait ses ordres que du Petit Père des Peuples en personne, prenait la peine de vous téléphoner pendant vingt minutes en vous donnant les détails que vous étiez censé connaître, vous passiez pour un imbécile et un incompétent, ce qui n’était pas en soi un handicap quand on voulait survivre dans cette administration. Lorsqu'il utilisait ce ton glacial et caverneux et terminait l’entretien d’un ambigu : « Je te laisse quarante-huit heures pour régler ce problème », c’était mauvais signe. Il n’y avait pas besoin d’avoir fait de longues études pour savoir que le compte à rebours avait commencé. Il prit son téléphone.
– C’est Yakonov. Le commandant Markish est-il dans les murs ou a-t-il quitté le service ?
– Un instant mon colonel, je vérifie… Le commandant Markish est à son poste.
Il raccrocha. Il était mal à l’aise. Yakonov était un instinctif. Il sentait et il savait. Il n’avait pas de diplômes. Il était sorti du rang et avait gravi les échelons jusqu’au sommet. Ce sixième sens faisait sa force. Il lui devait son ascension et d’avoir échappé aux nombreux pièges dans lesquels ses supérieurs et collègues avaient disparu. Il connaissait Sacha Markish depuis longtemps. Ils n’étaient pas amis. On n’en avait pas quand on travaillait au MVD ou au MGB. De vieilles connaissances, des survivants. Il n’était pas si nombreux les fonctionnaires de ce rang à avoir plus de vingt-cinq ans d’ancienneté. Markish était un agent consciencieux et honnête. Yakonov aurait mis sa main au feu qu’il était innocent, n’avait commis aucune faute et qu’on perdait son temps à chercher de son côté. On pouvait compter sur les doigts de la main les responsables qui travaillaient jusqu’à dix heures du soir sans y être obligés. On ne lui demandait pas son opinion. On exigeait un résultat. Tant pis pour lui. Markish ne serait ni le premier ni le dernier à se faire attraper pour rien. Avait-il le choix ? C’était sa peau ou celle du chef du service du photomontage du quatrième bureau de la deuxième division du ministère. Il devait jouer serré. Markish avait trop d’expérience pour se faire piéger avec les trucs habituels. Il s’empara du dossier Aeroflot qui lui donnerait un prétexte pour justifier sa venue et détourner sa méfiance. Il appela deux sergents du service de sécurité et leur ordonna de l’accompagner. Ils pourraient être utiles pour l’arrestation. Yakonov n’avait pas le droit à l’erreur.
Dans le laboratoire photographique éclairé par une faible ampoule jaune, Sacha, avec un tablier gris, était penché sur une photographie de groupe. Une quinzaine d’hommes et de femmes en blouse blanche étaient échelonnés sur trois marches devant un bâtiment en bois. Ça ressemblait à une réunion de médecins et d’infirmières. On aurait dit l’hôpital Tarnovskij par une belle journée de juin. Ils étaient souriants et détendus, les mains dans les poches. Certains avaient la cigarette au bec, d’autres avaient passé le bras par-dessus l’épaule de leur voisin. Igor Markish figurait sur la deuxième marche, troisième en partant de la gauche, un stéthoscope autour du cou, une cigarette à la main droite relevée comme s’il venait de la retirer de sa bouche, et la main gauche posée sur l’épaule de Nadejda qui souriait aussi, les cheveux au vent. Sacha mit une lunette-loupe à l’œil droit. Le visage d’Igor lui apparut, agrandi. Il attrapa un scalpel, en vérifia la pointe qu’il planta dans le col de la blouse d’Igor. Il la fit remonter le long du cou, détourant le visage. La coupe était si fine qu’elle en devenait invisible. La lame glissa le long de sa blouse jusqu’à la marche et repartit dans le sens opposé. Il souleva la photographie, appuya sur la découpe qui disparut sous son doigt. La silhouette d’Igor resta sur la planche. Sacha ouvrit une boîte à chaussures. Il plongea la main à l’intérieur et en sortit des dizaines de visages découpés. Il en choisit cinq qu’il positionna par l’arrière à la place de celui d’Igor. Il eut une petite moue. Il prit d’autres visages et essaya à nouveau. Aucun ne lui convint. Il remit les découpes dans la boîte. Il positionna la photo sur une plaque de marbre et, avec le scalpel, coupa la photo dans sa largeur. Il entreprit de recadrer les deux morceaux sans Igor. Il gratta, épousseta, enleva un pied qui dépassa et aligna les deux pans. Avec un pinceau fin, il les colla, les ajusta jusqu’à ce que tout coïncide et souffla sur la collure. Il prit un pinceau un peu plus gros qu’il trempa dans un pot de peinture blanche. Il recouvrit les coupures d’un trait régulier. Avec un autre pinceau qu’il plongea dans un tube de peinture noire, il entreprit de reconstituer la marche en bois et le battant de la porte qui apparaissait en arrière-plan. Quand il se redressa, les deux parties de la photo étaient raccordées. La porte était à la bonne distance. La marche reconstituée. Nadejda avait la main sur l’épaule d’un autre médecin. Il installa la photographie recomposée sur un chevalet droit, alluma plusieurs lampes qu’il disposa à contre-effet. Il régla la vitesse et la distance d’un boîtier Rolleiflex et prit plusieurs clichés. Il récupéra la photographie. Il attrapa un dossier en carton et glissa à l’intérieur les deux tirages : l’original et le retouché. Il ouvrit un immense registre noir et, à la suite du dernier nom, documenta en caractères cyrilliques une dizaine de colonnes sur les deux pages. Il referma le registre qu’il rangea à sa place dans le local d’archivage où des dizaines de rayonnages métalliques d’environ trois mètres de hauteur, ouverts de part et d’autre, portaient des milliers de dossiers cartonnés gris fermés par une sangle, chacun avec son étiquette sur la tranche. Il s’apprêtait à ranger le dossier d’Igor quand il entendit des coups frappés à la porte.
– Qui est-ce ? demanda-t-il.
– C’est moi, Yakonov.
Il ouvrit la serrure. Yakonov entra seul, un dossier sous le bras.
– Vous avez l’air surpris, Sacha Emilievitch ?
– Vous ne venez pas souvent ici, Anton Nikolaïevitch. Surtout à une heure pareille. Que se passe-t-il ?
– Vous ne vous en doutez pas ?
– De quoi ?
– C’est votre frère.
– Igor ?
Yakonov hocha la tête, sans répondre.
– Qu’est-il arrivé ?
– Vous l’ignorez ?
– Nous sommes en froid, vous le savez.
– Il a réussi à fuir avant son arrestation.
– Je l’ignorais. Je n’ai plus de contact avec ma famille.
– Vraiment ?
– On ne se voit plus depuis des années. Une fois, on s’est croisés par hasard lors de la réouverture du Kirov. On n’a pas échangé trois mots. Il ne m’a jamais pardonné de défendre mon pays et de faire partie du NKVD.
– Il s’est sauvé ! Il a disparu ! Vous vous rendez compte de ce que ça veut dire ?
– Je ne suis pas responsable de mon frère. J’ai rompu avec lui depuis longtemps.
– Il a reçu un coup de fil le prévenant de son arrestation.
– J’ignorais qu’il allait être arrêté. Comment l’aurais-je su ? Vous savez bien que cette décision ne dépend pas de notre service. Et même si je l’avais appris, je n’aurais eu aucune raison de le prévenir, aucun intérêt, aucune envie. Vous connaissez ma loyauté, Anton Nikolaïevitch.
– L’infirmière qui a reçu l’appel n’a pas pu nous dire si c’était un homme ou une femme. Elle a eu l’impression que c’était une femme.
– Ah, vous voyez.
– Vous auriez pu trouver une femme pour passer cet appel.
– Qui transmettrait un message pareil ?
– Votre femme.
– Mon épouse est enceinte de six mois. Vous croyez que je lui ferais courir un risque pareil ? Il faudrait être fou ! Ils peuvent se faire arrêter, lui et les siens, je ne suis pas concerné.
– Au moment où il a reçu cet appel, vous étiez à l’extérieur, vous avez pu contrefaire votre voix.
– Si j’avais passé cet appel, vous me connaissez, je me serais arrangé pour avoir un alibi.
– Il y a un doute. Et chez nous, un doute, c’est une certitude.
– Vous savez qui je suis. Vous savez ce que j’ai fait. J’ai été recruté en 27 et j’ai donné mille preuves de fidélité au régime.
– Il en faut une de plus, Sacha Emilievitch.
– Que puis-je faire de plus ?
– Témoigner au procès des Blouses blanches.
– Je ne suis pas médecin. De quoi pourrais-je témoigner ?
– De la culpabilité de votre frère et des autres prévenus. Que ces médecins complotaient contre le régime et s’apprêtaient à éliminer plusieurs responsables qui leur faisaient confiance pour les soigner. Leur chef s’apprêtait à empoisonner notre premier secrétaire en personne. On pourrait dire que vous avez surpris des conversations, que vous avez mené votre enquête et que vous avez informé vos supérieurs du résultat de vos recherches.
– Je n’y vois aucune objection. Je vous ai dit que nous avions rompu toute relation. Cela veut dire que cet homme n’est plus mon frère. On n’a pas le droit de trahir son pays.
– Vous seriez prêt à témoigner ? Au procès ? À Moscou ?
– Bien sûr, Anton Nikolaïevitch. C’est un devoir pour chacun d’entre nous de démasquer les traîtres.
– Vous êtes sûr de vous ?
– Vous l’avez souvent dit : nous sommes des soldats, nous nous battons et nous obéissons aux ordres.
– Je vais en référer en haut lieu. Abakoumov pensait que vous n’accepteriez pas. Je l’appellerai demain matin. Il sera content. Cette décision va nous faciliter la vie. Il n’y avait pas beaucoup de preuves dans ce dossier. Je suis soulagé que vous preniez les choses de cette façon. Vous m’enlevez une épine du pied.
– Le fait que je sois commandant au ministère des Affaires intérieures ne risque-t-il pas de rendre mon témoignage moins probant aux yeux des juges ?
– Ce qui est important, c’est que vous êtes son frère. Que vous témoignerez spontanément. Sans contrainte. On en reparle demain. Ah, j’oubliais : le dossier Aeroflot est revenu. Il y a eu des oublis.
Sacha prit la chemise cartonnée et examina avec attention une note accrochée.
– Je comprends, le dossier a été traité par la deuxième section. Cet incident ne se reproduira plus. Je vais m’en occuper tout de suite.
– Ils ne sont pas à une journée près.
– Je dois réparer l’erreur du service. Je vais régler ça immédiatement.
– Ah, si tout le monde pouvait avoir votre conscience professionnelle, Sacha Emilievitch, les choses iraient mieux dans ce pays, dit Yakonov en quittant le laboratoire.
Pour des raisons incompréhensibles, à la suite d’une manipulation ou d’une confusion malencontreuse ou d’une série d’erreurs humaines ou d’incompétences, le gagnant du tournoi 48 du personnel de l’Aeroflot figurait toujours sur une photographie où on apercevait les participants de la compétition dans leurs uniformes de pilotes, de stewards ou en costumes civils. Cet individu aurait dû disparaître depuis plusieurs années du portrait de groupe. Il se tenait au premier rang. Le président de la compagnie lui remettait la coupe du vainqueur. La note jointe, qui émanait du directeur de la sécurité interne du ministère de l’Aviation civile, ne donnait aucune information sur la faute commise ou la sentence. Elle précisait que le vainqueur déclaré était le deuxième. C’était logique de faire disparaître le premier pour cause de dopage idéologique. C’était un travail compliqué. S’il avait eu du temps, Sacha aurait découpé au cutter la silhouette de ce Leonid Krivochéine et décalé une rangée d’une vingtaine de personnes de la gauche vers la droite. Les minutes lui étaient comptées. Il se contenta de détourer au carré le visage de l’homme. Il fouilla dans la boîte à chaussures à la recherche d’un anonyme de remplacement. Il ne trouva aucun visage qui soit raccord. Il sourit, prit son portefeuille, en sortit sa carte du Parti. Il ôta sa photo d’identité où il était de face, casquette du MVD sur la tête, et la colla à la place du visage disparu. Il ajouta quelques coups de peinture noire au pinceau. C’était anachronique et pas raccord, mais ce ne serait ni la première ni la dernière photo trafiquée à ne pas l’être. Il apposa le tampon rouge du service sur la note, signa et parapha : « Vu, le chef de service du quatrième bureau », et déposa le dossier dans le casier « Retour à l’expéditeur ». Il enleva sa blouse grise. Dans un tiroir, il prit deux douzaines de cahiers et carnets. Il les rangea dans un sac qu’il accrocha sur son épaule, il enfila sa vareuse d’officier et son pardessus. On ne voyait pas qu’il avait dissimulé quelque chose sous sa veste. Il mit sa casquette, ferma la lumière et quitta à jamais ce laboratoire.
Pour des raisons tout aussi incompréhensibles, cette photographie continua son chemin. Elle fut imprimée dans le catalogue de l’Aeroflot qui fut distribué pour le tournoi 52. Personne ne posa la moindre question sur cet officier au visage impénétrable qui tenait la coupe 48. Sacha voulait laisser un souvenir avant son départ. Pour lui, c’était une petite blague désespérée, un clin d’œil dérisoire. Il n’aurait pas imaginé que cette photo le poursuivrait toute sa vie et lui vaudrait la haine sans rémission de Leonid.
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