Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 30 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 3

3

 

Tibor déchanta vite. Le monde du théâtre parisien se partageait en deux groupes d’égale importance qui se haïssaient avec véhémence : les salauds, qui montaient des pièces intéressantes, et les vendus, qui travaillaient sur les boulevards ; certains cumulards revendiquaient les deux étiquettes. La plupart des metteurs en scène étaient inscrit au parti communiste qui soutenait avec enthousiasme l’invasion soviétique. Lors d’une audition, un célèbre metteur en scène traita Tibor de fasciste et le fit expulser de la salle par ses assistants. Un autre lui fit part du mépris qu’il portait aux petits-bourgeois de son espèce qui profitaient de la classe ouvrière. Partout, il ne rencontra que haine, vexations et rebuffades. Ceux qui n’étaient pas communistes ne le connaissaient pas et ne pouvaient rien proposer à un comédien inconnu qui avait un accent bizarre et désagréable. Sa réputation passée le desservait. Les deux seuls metteurs en scène qui lui proposèrent des rôles pour l’aider ne comprirent pas son refus et le classèrent dans la catégorie des emmerdeurs et des prétentieux. C’est vrai que la modestie n’était pas la première qualité de Tibor.

Imré et lui déposèrent un dossier pour demander le statut de réfugiés politiques. L’hypocrite Rousseau qui dirigeait le service s’ingéniait à mettre des bâtons dans les roues des Hongrois qui affluaient. Comment prouver que vous êtes un fugitif, que votre vie est menacée quand vous avez quitté votre pays dans l’affolement ?

– Il me faut des preuves, vous comprenez ? C’est facile de dire que vous êtes pourchassés par la police politique. Si les Soviétiques sont intervenus, c’est à la demande du gouvernement hongrois que je sache et pour sauver ce pays de la contre-révolution des petits propriétaires. L’écrasante majorité de vos compatriotes approuve. Si ça se trouve, vous avez fui la Hongrie parce que vous êtes des délinquants ou que vous n’avez pas payé vos impôts. C’est à vous de me fournir les preuves, pas à moi. Pour l’instant, votre dossier est vide. Quand il passera en commission, vous avez intérêt à ce qu’il y ait du sérieux à l’intérieur. Sinon, ce sera un refus. La France n’est pas une terre d’accueil pour les voyous étrangers ! On a assez avec les nôtres.

 

À leur arrivée, début 57, ils furent effrayés par le prix des hôtels à Paris et s’installèrent dans un hôtel de passe de la rue Saint-Denis. Le gérant les mit à la porte le lendemain.

– Je ne veux pas de pédérastes !

– Les putes, c’est autorisé ? protesta Imré.

– C’est pas pareil. Je ne veux pas d’ennuis avec les flics.

Tibor ne trouvait aucun travail. Ils vendirent leurs montres, leurs boutons de manchettes, se nourrirent de pain sec et déménagèrent à la cloche de bois des petits hôtels borgnes qu’ils ne pouvaient plus payer. Imré dégota un boulot de manutentionnaire chez un mandataire en beurre, œufs et fromage des Halles qui était un brave homme, même s’il le payait au noir deux fois au-dessous du tarif. Ce n’étaient pas les Hongrois qui manquaient pour le sale boulot. Au moins, il lui laissait prendre les produits qui avaient mal voyagé. Tibor aurait pu aussi trouver un travail aux Halles mais il devait consacrer ses forces aux auditions et attendait sans rien faire qu’Imré ait fini sa nuit de forçat. À force de partir sans payer la note, ils étaient tricards dans le quartier des Halles et avaient échoué dans un petit hôtel rue de la Huchette.

 

Un lundi soir, ils partageaient un café à la terrasse d’une brasserie de la rue des Écoles. Le moral était en berne. Imré avait l’épaule endolorie et les mains crevassées. Tibor était désespéré. Il avait attendu toute la journée de passer une audition pour un Feydeau. Après quatre heures à poireauter en plein vent, un assistant était venu leur annoncer que la distribution était complète.

– Je ne trouverai jamais un rôle dans ce pays de cons. Si on allait en Angleterre ? Eux, ils ne font pas d’histoires pour accueillir les étrangers.

– Je ne parle pas anglais, protesta Imré.

– Tu ne penses qu’à toi ! s’emporta Tibor, dont la reconnaissance n’était pas le point fort. Je suis en train de mourir ici.

– Je m’esquinte pour toi. Tu n’as que des reproches à m’adresser. Tu crois que ça m’amuse de patauger dans le fromage. Je sens le fromage, non ?

– Tu pues le fromage ! Tu n’avais qu’à bosser chez un fleuriste. Partons vite, Imré. À Londres, on me donnera des rôles intéressants.

– La seule chose que les Anglais t’offriront, c’est leur foutu mépris.

– J’ai joué Macbeth et Othello.

– Que tu joues Shakespeare en hongrois, passe encore, que tu le fasses chez eux sera considéré comme un crime de lèse-majesté ou une plaisanterie de mauvais goût. Dès que tu ouvriras la bouche, ils éclateront de rire. Là-bas aussi, ce putain d’accent te collera à la langue.

– Ce n’est pas vrai, je parle l’anglais.

– Pas comme à Oxford ! Pour eux, tu es un Hongrois, c’est-à-dire un sauvage.

– Il n’y a pas que le théâtre. Je peux faire du cinéma. Tu es toujours à me rabaisser.

– Pourquoi pas l’Amérique pendant que tu y es ?

– Et Bela Lugosi ? Il n’a pas réussi à Hollywood ? Son accent hongrois ne l’a pas empêché de tourner dans des dizaines de films.

– Pour jouer Dracula dans des films de vampires, c’est indispensable. C’est ça ton objectif ? Toi ? Des films minables ?

– Je veux jouer. Je suis un artiste, moi ! Pas un larbin !

Le ton montait. Les consommateurs dévisageaient ces deux étrangers qui s’engueulaient dans une langue incompréhensible. Un homme s’approcha d’eux et scruta Tibor.

– Excusez-moi, monsieur, vous ne seriez pas Tibor Balazs ?

– Que voulez-vous ? demanda-t-il, sur ses gardes.

– Je suis un de vos admirateurs. J’ai adoré Le Retour des forains. Je l’ai vu des dizaines de fois. C’est un film superbe.

Depuis quatre mois qu’il était arrivé en France, c’était la première fois que quelqu’un le reconnaissait. Pour un comédien, la reconnaissance est ce qui vous différencie du reste des mortels. Dans son malheur, Tibor avait eu la chance de croiser le seul cinéphile parisien capable de se souvenir d’un obscur film hongrois passé inaperçu à sa sortie quatre ans plus tôt. Il voyait dans ses yeux la même lueur de bonheur qu’il avait l’habitude de distinguer chez ses admirateurs hongrois.

– Vous avez vu Le Retour des forains des dizaines de fois ? Vous vous moquez de moi ?

– Je suis projectionniste dans un cinéma du Quartier latin. On a gardé le film six semaines à l’affiche et avec cinq séances par jour…

– Vous regardez les films que vous projetez ?

– Quand le film est bon, c’est le grand intérêt du métier.

Werner Toller était d’autant plus heureux de rencontrer Tibor qu’il adorait les acteurs, n’en rencontrait jamais et, malgré son caractère introverti, avait une âme de midinette.

– Vous n’êtes pas français. Vous avez un petit accent.

– Je suis allemand mais je ne retournerai pas en Allemagne.

– Nous, on est hongrois et on ne retournera pas en Hongrie.

– Messieurs, puis-je me permettre de vous inviter à dîner ? Nous parlerons cinéma.

Qui peut refuser une pareille invitation ? Quand Tibor et Imré pénétrèrent au Balto, ils se mirent à renifler. Il y avait longtemps qu’ils n’avaient rien senti d’aussi délicieux. Igor attendait sur la banquette et lisait L’Express. Werner fit les présentations. Igor le crut sur parole quand il lui présenta Tibor comme le plus grand acteur hongrois vivant. Il n’avait pas vu Le Retour des forains ni aucun film hongrois mais Werner ne se trompait jamais. En les entendant, Igor se revoyait quatre ans en arrière, à son arrivée à Paris. Les mêmes doutes, les mêmes craintes, la même histoire à raconter. En quelques minutes, c’était comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Les Marcusot les rejoignirent pour le dîner. Madeleine qui adorait le cinéma y allait peu, à cause d’Albert. Une fois par an, le 1er Mai. Leur seul jour de fermeture. Pour le jour des travailleuses, elle avait tenu bon, même quand il y avait du boulot. Comme elle ne pouvait pas se permettre de gâcher une pareille occasion, elle choisissait avec soin son programme dans la catégorie romantique comme Autant en emporte le vent. Elle avait tellement aimé ce film qu’elle y était retournée l’année suivante. Elle se souvenait que Werner avait insisté pour qu’elle vienne voir Le Retour des forains. Qu’une vedette de cinéma, fût-elle hongroise, et un si bel homme, vienne dîner chez elle la remplissait de bonheur.

– Que vous soyez là, c’est un signe de Dieu.

– Madeleine, je vous en prie, la reprit Igor, laissez Dieu tranquille. Si Tibor et Imré sont là, ce n’est pas grâce à Dieu mais à cause de M. Khrouchtchev, et je ne crois pas qu’il agisse sur les conseils du Seigneur ou en pensant à lui.

Jacky fit le service. Les assiettes étaient pleines et fumantes. On mangeait en silence.

– C’est délicieux. J’adore ça. Qu’est-ce que c’est ? demanda Imré.

Les bonnes cuisinières sont comme les vedettes de cinéma. Elles adorent les compliments. D’habitude, si les clients appréciaient sa cuisine, ils étaient un peu avares sur les félicitations. Imré conquit Madeleine Marcusot.

– C’est une daube à la provençale, à ma façon.

– Vous mettez quoi pour que ça ait ce goût ?

Madeleine baissa la voix, regarda à droite et à gauche. Personne ne devait surprendre son secret :

– Des clous de girofle et… du cumin.

– Ce goût ? Derrière la girofle et le cumin.

– Vous ne le répéterez à personne ?

– Je vous le promets.

– Tout le monde prend du gamay ou du côtes-du-rhône. Moi, j’utilise un vin fruité. Je fais mariner le bœuf dans du saumur-champigny et, à la fin, je rajoute un doigt de kirsch.

– C’est divin. Vous savez faire le goulasch ? Le vrai, à la hongroise ?

– Vous avez une bonne recette ?

– Il y a celle de…

Il fixa Tibor, qui mit un instant à comprendre.

– C’est la recette de Martha, ma maman. Elle qui aime tant Paris en serait heureuse, tu peux la lui donner.

– Le vrai goulasch se fait avec du bœuf, surtout pas de porc. C’est les pauvres ou les Autrichiens qui prennent du porc. Gîte ou paleron. Cinq cents grammes d’oignons frais, du paprika doux, une grosse cuillère à soupe de chaque, du cerfeuil frais haché fin, de l’origan, du poivre de Cayenne, deux poivrons, cinq cents grammes de tomates. Il faut des galuskas, des petites pâtes hongroises. On les fait avec de la farine, de l’eau et du sel. Vous faites blondir les oignons, vous pelez les tomates, vous coupez la viande en petits morceaux…

– Imré, l’interrompit Madeleine, venez nous préparer votre goulasch. Moi, la cuisine, il faut que je la voie. Vous m’avez mis l’eau à la bouche.

– Vous voulez que je vienne cuisiner un goulasch chez vous ?

– Quand vous voudrez.

Les dons personnels d’Imré en cuisine étaient limités au nécessaire de survie d’un célibataire ordinaire. Omelette, jambon et spaghettis. Il s’était un peu avancé avec Madeleine et s’était retrouvé devant le fourneau du Balto avec une certaine angoisse. Elle l’avait préparé sur ses indications. Il lui avait confié à l’oreille le secret du goulasch de Martha :

– Il faut mettre le paprika dans les dix dernières minutes de la cuisson. Ça ne doit pas bouillir et pas accrocher. C’est meilleur quand c’est réchauffé. Personne ne sait pourquoi.

Werner, Igor, Albert, Jacky et Madeleine goûtèrent. Tibor et Imré attendaient le verdict.

– Je trouve ça fameux. Et vous ? demanda Madeleine.

– C’est un plaisir ! constata Werner.

– Il n’y a rien à dire, releva Albert, en connaisseur.

Dans sa bouche, cette seule observation équivalait à un compliment. Il interrogea sa femme du regard. Elle se retourna vers Imré.

– Vous accepteriez que j’inscrive ce plat à la carte ? Les clients en ont marre de la blanquette.

– J’en serais honoré pour mon pays, répondit Imré.

– Pour vous, dit Albert, le jeudi midi, ce sera gratuit. Il faut me mettre un peu moins de paprika. C’est trop pimenté pour le quartier. Et me lier la sauce avec un peu de farine.

Le goulasch fit son apparition le jeudi suivant comme plat du jour et, à une heure moins vingt, il n’y en avait plus. Imré et Tibor devinrent des habitués du Balto. Le Club doubla le nombre de ses membres. Au fil des semaines, une nouvelle clientèle apparut. Des Hongrois en exil s’étaient transmis la bonne nouvelle. Il y avait à Denfert un bistrot où on servait un goulasch comme à Budapest, copieux et pas cher, même s’il n’était pas assez relevé, mais on ne peut pas tout avoir. Après le déjeuner, ils prirent l’habitude de rester dans la salle du restaurant. Ils avaient du temps et adoraient les échecs. C’est ainsi que le petit commerce se développe. Par la bouche et par l’oreille.

 

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