Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 99 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 3

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C’était un immense bloc d’immeuble anonyme de trois étages dans la banlieue nord de Leningrad, à dix minutes de la station de métro de Devyatkino. Sur le mur d’entrée, une plaque en métal indiquait sur deux lignes : « Services municipaux – Entrée interdite. » Il avait été reconstruit à la fin de la guerre. Personne ne serait avisé de vouloir y pénétrer ou de se demander ce qui s’y faisait. On voyait des gens jeunes y entrer et en sortir. Ils n’avaient pas la gaieté et l’exubérance habituelles des étudiants qui crient et s’interpellent à la porte des facultés. Ceux-là étaient discrets et silencieux. C’était un bâtiment administratif à en juger par le drapeau rouge qui pendait au bout d’un mât. Pour des raisons inconnues, une bande blanche le coupait en son milieu de part en part, ce qui faisait surnommer ce lieu « la Bannière rouge », car il ressemblait à la décoration du même nom. On y pénétrait par un triple sas de protection. L’intérieur était austère comme un monastère bénédictin et cloisonné comme une prison. Des grilles partout. Avec des fonctionnaires en uniforme du ministère des Affaires intérieures derrière des guérites en béton armé qui vérifiaient les laissez-passer dans leurs immenses registres, ouvraient et refermaient les grilles, à l’aller et au retour, grâce à des boutons électriques qu’ils actionnaient après une double vérification. À leur arrivée, certains, peu nombreux, s’étonnaient de ce luxe de précautions, faisaient observer aux gardiens qu’ils passaient matin et soir et qu’il était inutile de vérifier leur autorisation à chaque passage. Les gardiens ne répondaient rien. Peut-être étaient-ils sourds ou muets ? Les étudiants finissaient par comprendre que la première des lois était le silence. Il était arrivé que des retards empêchent des étudiants de figurer sur les documents. Le préposé téléphonait à un interlocuteur qui autorisait ou pas l’entrée. On se pliait vite à cette règle. Elle faisait perdre du temps mais garantissait une sécurité absolue. Le temps ici n’avait aucune importance. Par contre, la sécurité, c’était leur métier. On pénétrait dans les salles de classe selon la même procédure. Le professeur entrait par une porte différente de celle des étudiants, actionnée de l’intérieur, qui laissait supposer qu’il existait un système de couloirs internes qui doublait les axes de circulation.

 

La journée démarrait par une heure de gymnastique. Les cours commençaient à sept heures et s’arrêtaient à midi, avec une pause de quinze minutes à dix heures. Les étudiants prenaient leurs repas dans un réfectoire situé en sous-sol. Les cours, souvent des exercices pratiques, reprenaient à treize heures et se terminaient à dix-neuf heures. Après le dîner, une heure d’activité physique. Le dimanche permettait aux étudiants de réviser leurs cours. Dans ce lieu, les principes qui régissaient le reste du pays ne s’appliquaient pas. Le personnel était innombrable. Les moyens illimités. On était dans un institut du MVD. Il en existait deux autres, un à Moscou et un à Kiev. Celui de Leningrad était le seul à avoir à son programme d’études des matières aussi importantes que la propagande, la désinformation et la manipulation. Elles dépendaient de la célèbre deuxième division du ministère qui s’occupait des ennemis de l’intérieur. Pour accéder à cet enseignement, il fallait avoir réussi les examens très sélectifs des deux premières années. C’était pour cela que la Bannière rouge avait cette réputation d’excellence. Seuls les meilleurs étudiants avaient accès aux meilleurs professeurs qui n'étaient pas des enseignants mais des praticiens confirmés dont certains exerçaient leur activité principale dans les ailes sud et ouest du bâtiment. Les premiers de chaque promotion étaient autorisés à émettre un vœu d’affectation. Avec un peu de chance ou beaucoup de relations, ils rejoindraient le troisième ou le quatrième bureau de cette deuxième division. Le service de la Propagande était considéré comme le plus prestigieux. Ce qui fait qu’ils ne quitteraient jamais cet immeuble. Ils entreraient et sortiraient par une autre porte et travailleraient sous l’autorité de leurs professeurs jusqu’au jour où ils les remplaceraient.

Huit militaires en uniforme, cinq hommes et trois femmes entre vingt et trente ans, attendaient que commence le cours de photomontage. La porte du fond s’ouvrit. Le commandant Sacha Markish entra. Disciplinés, les étudiants se levèrent, se mirent au garde-à-vous et le saluèrent. Sur un écran, défilèrent des diapositives. Du fond de la salle, un adjudant actionna un projecteur au fur et à mesure que, sur l’estrade, Sacha avançait dans son exposé. Avec une baguette en bois, il indiqua sur l’écran les points à noter qui illustraient sa démonstration.

– …Votre travail consistera à éliminer les ennemis du peuple de toutes les photographies où ils apparaissent : photos de classe ou de groupe, réunions de famille ou banquets. Les photographies individuelles ne nous intéressent pas. Elles sont détruites. Celui qui a été condamné doit disparaître complètement. Il ne doit plus rester la moindre trace de son existence. Pour truquer une photo, on peut raccorder deux images pour n’en faire qu’une à partir des négatifs avant de les agrandir sur le positif. C’est une opération délicate qui exige des négatifs ayant la même exposition et le même contraste. On doit créer un jeu de cache et d’anticache pour assembler deux images. Sur le premier négatif, vous colorez la personne à enlever, sur le second : la partie opposée. Vous impressionnez le positif avec les deux négatifs l’un à la suite de l’autre ; les parties colorées n’ayant pas d’effet sur le négatif, il réunira les deux parties assemblées. On fait ainsi sortir de la photo celui qui n’a plus à y être. Le film utilisé devra avoir un grain plus gros que l’original. Il masquera le grain fin et l’image sera plus nette. Je vous apprendrai, dans certains cas, à utiliser des solutions au sulfite, c’est plus simple. Souvent, nous n’avons pas les négatifs. Le plus facile est de travailler sur la photographie développée. Avec un scalpel pointu, vous pratiquez une incision en suivant avec précision le contour de la personne ou du visage ou de l’objet à supprimer. Pour ne pas trembler, vous pouvez appuyer votre main sur un crayon posé en travers. À l’aide d’un tube de colle, on superpose les découpes. Il suffit de passer un peu de peinture ou d’encre sur les raccords et le fond de l’image pour que l’illusion soit complète. Avant de coller, colorez le papier découpé dans son épaisseur. Si le personnage doit être placé sur un fond gris ou noir, vous devrez peindre avec une couleur identique à celle du fond, sinon vous aurez un liséré blanc détectable. Pour un beau travail et pour masquer les imperfections, utilisez l’aérographe. Un compresseur projette un léger nuage d’encre grâce à un pistolet actionné par un cylindre à air comprimé dont vous réglez le débit. La peinture doit être diluée au maximum et la pression le plus basse possible. Encore une fois, il faut aller de la couleur la plus claire à la plus sombre et ne pas hésiter à utiliser un cache. Plus la pulvérisation est fine, meilleur est le résultat. Cela permet d’obtenir des effets de vieillissement, de salissures, des ombres, des effets de lumière ou de mouvement. Il est recommandé de passer plusieurs couches et de faire des dégradés. Vous pouvez aussi vaporiser la personne ou l’objet sur la photo directement mais il faut de la pratique. Vous obtiendrez des effets un peu éthérés et éloignés de la réalité. On verra dans quels cas cela présente un intérêt. Il est recommandé de porter un masque et des lunettes pour éviter les projections vaporisées des solvants. Les finitions près des bordures et les raccords doivent être faits à la main et au pinceau. Il est obligatoire de transformer cette photo retouchée en négatif. Double intérêt : ça permettra sa reproduction à l’infini et ça prouvera son existence. Si vous avez procédé avec minutie et habileté, on ne pourra pas prouver que le négatif est faux. Pourquoi ?…

Sacha interrogea ses étudiants. Son regard alla de l’un à l’autre. Ils étaient figés et cherchaient la réponse. Ils baissaient les yeux, compulsaient leurs notes sans trouver la solution.

– Pourquoi ?…Vous n’avez rien compris, bande d’imbéciles ! Parce qu’un négatif est toujours vrai ! C’est ce qui est impressionné dessus qui a été rectifié. Grâce à votre intervention, on ne se posera pas la question de la véracité. Ce qui est vrai, c’est ce qu’on voit ! Maintenant, vous devez vous interroger sur l’utilité de cette photo. Son sens politique. Quel message voulez-vous faire passer ? S’il s’agit de gommer un double menton ou un bourrelet ou des rides, le travail doit être invisible, comme celui des retoucheurs d’Hollywood. On peut reconstituer les cheveux disparus avec l’âge, noircir des cheveux blancs, effacer les outrages du temps. Il n’est pas admissible que des photos de nos dirigeants qui ne seraient pas valorisantes paraissent dans les journaux. Retoucher un visage ridé, grêlé ou boursouflé, enlever des boutons, effacer des cicatrices demande de l’expérience. Ce doit être plausible et rassurant. Le sujet ne doit pas rajeunir, il doit vieillir plus lentement que nous. L’idéal est de rajouter un sourire ou une lueur dans l’œil. On a reproché à notre service de faire des retouches ostensibles, voire grossières. C’est une application technique et pratique du matérialisme historique. On m’a souvent demandé de reprendre des retouches parfaites et de les rendre visibles. On aurait pu faire de l’art, comme de vrais faussaires, et personne n’y aurait rien vu. Mais il s’agit d’envoyer un message clair : voilà ce qui arrive aux traîtres ! Ils disparaissent. Ils sont effacés. Comme s’ils n’avaient jamais existé. Ces photos truquées de façon grossière sont volontaires. Ça encourage les proches à suivre le bon exemple, à manifester leur attachement à la révolution en mutilant eux-mêmes les photos des traîtres, en les faisant disparaître de leurs albums de famille et des cadres du salon. Combien de milliers de femmes ont effacé leurs maris arrêtés et leurs frères ? Combien de fils ont gommé à jamais leur père ? Il ne subsiste d’eux que des ombres, des trous, des vides, charcutés au rasoir. Au mieux, une main, une épaule, une botte : pas grand-chose. Ils nous prouvent ainsi de quel côté ils sont et ils ont la vie sauve. Sinon, comment leur pardonner d’avoir épousé un ennemi du peuple ? Comment faire confiance au fils d’une crapule ? Ceux qui oublient de faire le ménage doivent disparaître. Conserver des photos d’un ennemi est une preuve de culpabilité. Dans nos écoles, les professeurs apprennent à nos enfants à supprimer avec des ciseaux les criminels que nous n’avons pas encore retirés des manuels scolaires. Quand on est jeune, on comprend mieux et les nouvelles générations seront plus efficaces. Finalement, les seules photos qui resteront des disparus seront celles que nous aurons faites de face et de profil. Au moment de l’arrestation, nous faisons le nettoyage. On récupère les photos, les lettres, les carnets, les calepins, les cahiers, les pièces d’identité et on brûle tout dans les chaudières du ministère. Il ne doit rester aucune trace de nos ennemis. On ne peut pas se contenter de les tuer. Leurs noms doivent être effacés. Personne ne se souviendra d’eux. Ils auront perdu et nous aurons gagné. C’est la sanction absolue. On enlève leurs livres des bibliothèques. Leur pensée n’existe plus. Il ne faut pas oublier aussi d’éliminer les ouvrages des ennemis qui les ont combattus. Si Trotski n’a pas existé, les antitrotskistes n’ont aucune raison de subsister.

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