Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 14 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 13

13

 

 

Ma mère et Juliette sont revenues bronzées de leur séjour en Algérie. Pendant qu’on avait un ciel plombé et qu’on gelait, elles avaient un grand soleil. On les a interrogées sur les événements. Elles n’avaient pas vu grand-chose. Sauf Juliette. Mon père lui a interdit d’ouvrir la bouche.

– Je n’ai pas le droit de parler ?

– Je ne veux pas t’entendre.

– Ce que j’ai vu, tu ne le sauras pas !

Seule ma mère a pu s’exprimer. Il y avait des parachutistes à chaque carrefour. De temps en temps, ils étaient réveillés en pleine nuit par les déflagrations des attentats et essayaient de déterminer au jugé dans quelle partie de la ville l’explosion s’était produite. Une fois, avenue Bugeaud, elles faisaient les magasins avec Louise quand un individu avec une casquette blanche a tiré deux coups de feu sur un homme qui lisait son journal sur un banc. Le tireur s’est précipité dans une 203 qui a démarré sur les chapeaux de roues. L’homme, assis sur le banc, s’est effondré. Personne ne s’est porté à son secours. Les passants le contournaient comme s’il n’existait pas. Une rigole de sang coulait le long du trottoir jusque dans le caniveau. Mais chacun passait son chemin. À part ça, c’était tranquille. Philippe était revenu rassuré d’Algérie. L’armée française avait la situation en main. On pouvait avoir confiance en elle et en de Gaulle. Bientôt, il n’y aurait plus d’événements.

– Jamais on n’abandonnera un département français. La rébellion est exsangue. Leurs chefs sont en prison.

Maurice et lui pensaient que c’était même le bon moment pour investir en Algérie. Il y avait beaucoup d’argent à gagner. La plupart des gens étaient prêts à vendre leurs immeubles pour une bouchée de pain mais tout devait se faire dans la discrétion, rapport à l’OAS qui ne voulait pas que les Français partent ou abandonnent leurs biens. Mon père n’était pas d’accord. Il n’avait pas son mot à dire. Quitte à investir, il aurait préféré qu’on ouvre une succursale.

– Mon pauvre Paul, tu as la folie des grandeurs, a affirmé Philippe. Tu t’es lancé dans des travaux pharaoniques, et je ne suis pas le pharaon. Je ne payerai pas un franc de plus que le devis. Les suppléments, tu les sortiras de ta poche. Remarque, c’est de ma faute, vu ton éducation, tu n’y connais rien en gestion. Je n’aurais pas dû te laisser seul à diriger ce chantier.

Mon père se tourna vers ma mère qui ne disait rien.

– Paul, tu aurais dû réfléchir, confirma-t-elle. Comment as-tu pu ordonner ces travaux sans nous demander notre avis ? On n’en voit pas la fin. Tu nous as mis dans une situation impossible.

Après le dîner, j’ai débarrassé la table et, dans la cuisine, ma mère m’a dévisagé :

– Tu n’as pas bonne mine, Michel, qu’as-tu fait durant ces vacances ?

– Des maths.

Elle m’a regardé, surprise. Elle ne me croyait pas.

– Chaque jour. J’ai appris mon livre par cœur. Je peux te le réciter, si tu veux.

– Tu as fait des progrès ?

– Les maths, c’est compliqué. Ce n’est pas parce qu’on apprend qu’on comprend, et quand on ne comprend pas, on ne sait pas pourquoi. On m’a dit que je faisais un blocage psychologique.

– Rien que ça.

– Il paraît que je n’en suis pas responsable.

– C’est la faute de qui alors ?

Mon père nous avait rejoints dans la cuisine avec une pile d’assiettes. J’ai failli répondre que c’était un problème d’autorité. Il était préférable de la fermer. Pour ne pas entrer dans des explications interminables. Les deux causes de mon blocage mathématique me dévisageaient et attendaient ma réponse. J’ai haussé les épaules. C’est l’inconvénient de la psychanalyse, quand on connaît l’origine du problème, ça ne le résout pas.

 

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