Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 26
26
En arrivant au métro Cardinal-Lemoine, j’ai croisé Sherlock qui stationnait en lisant Le Figaro. Difficile de trouver une excuse plausible. Il m’a toisé de son regard d’aigle.
– Vous n’avez pas cours de maths, Marini ?
– J’ai très mal au dos, monsieur. Je vais à l’hôpital Cochin.
– Je vous accompagne, mon petit.
– Ça risque de me prendre l’après-midi.
– J’espère que ce ne sera rien. Amenez-moi un mot de vos parents. Au fait, pour Cochin, ce n’est pas le bon métro, vous feriez mieux de prendre l’autobus. Le 27. Vous y serez plus vite.
Il a poussé l’obligeance jusqu’à attendre l’autobus avec moi. Quand je suis arrivé au Terminus, Franck n’était pas là. Deux appelés rigolaient autour d’un baby-foot. J’ai mis ma pièce et me suis retrouvé face à eux.
– Tu joues seul ? m’a demandé le plus vieux.
– Ça te pose un problème ?
J’ai sorti le grand jeu. Comme Samy. Je n’avais pas pratiqué depuis trois semaines. J’avais une énergie inconnue. Je les passais comme je voulais. Un vrai pro. Les balles claquaient dans un silence respectueux. Je les ai expédiés. Sans leur accorder l’aumône d’un regard. Les autres ont suivi le même chemin. J’ai aligné sept parties consécutives. Mes forces s’évanouissaient. Une main s’est posée sur mon épaule. Franck était face à moi, la boule à zéro.
– Tu as fait des progrès, on dirait.
On s’est assis en terrasse. Il était quatre heures moins le quart. Il a posé son gros sac par terre et il a commandé :
– Un demi et un panaché bien blanc.
– Dis donc, ils ne t’ont pas raté.
– Ils repousseront.
– Papa va arriver. Tu sais où tu vas être affecté ?
– C’est la grande muette. On ne sait rien. On peut se retrouver à Alger, à Djibouti ou à Berlin. On présume que ce sera l’Algérie. C’est là-bas qu’ils ont besoin de sous-officiers.
– Tu me diras où tu es ?
Franck a réfléchi.
– Non.
– Pourquoi ?
– Je ne veux pas que maman sache où je suis. Avec elle, j’ai coupé le cordon.
– Tu as promis d’écrire à Cécile.
– Comment elle va ?
– Si tu veux avoir de ses nouvelles, tu n’as qu’à lui en demander !
– Je t’en prie, Michel, parle-moi d’elle. Que fait-elle ? Elle a repris la fac ? Elle a avancé sur sa thèse ?
– Elle veut arrêter.
– C’est quoi cette histoire ?
– Tu n’es pas au courant ? Elle est paumée. Elle hésite à continuer. Elle est attirée par la psycho. Elle est douée pour ça.
– C’est quoi, ces conneries ? Avec sa thèse, elle sera prof de lettres. C’est un beau métier, c’est ce qu’elle aime et c’est la sécurité. Avec psycho, c’est l’inconnu. Il n’y a pas de boulot. Il faut l’empêcher de faire cette folie.
– Si tu es si fort, va lui dire toi-même. Moi, elle ne m’écoute pas.
Franck était furieux. Il réfléchissait, tête baissée. Sa main droite tapotait la table avec fébrilité.
– La seule personne à pouvoir agir, c’est Pierre. Je vais lui écrire.
– Tu sais où il est ?
– Il est basé à Souk-Ahras. La psycho, ce n’est pas son truc.
– Quand il lui écrira, qu’il ne parle surtout pas de toi, ni de moi. Elle est devenue susceptible. Dès que tu lui donnes un conseil, elle te saute dessus.
– Tu es devenu son ami. Elle… elle s’est confiée à toi ?
– Elle ne veut plus entendre parler de toi. Ne me demande plus de ses nouvelles.
– Il faut que tu t’occupes d’elle.
– Ne t’inquiète pas. Elle n’a besoin de personne.
– On a les mêmes opinions. Sur une foule de sujets, elle est même plus virulente que moi. Un peu comme Pierre. Cette guerre ne va pas durer longtemps. De Gaulle va liquider l’Algérie. Je rentrerai bientôt et on s’expliquera. Elle sera fière de ce que j’ai fait. Entre nous, c’est loin d’être fini.
– Elle ne te pardonnera jamais de l’avoir abandonnée. Si tu avais eu le courage de le lui dire en face, elle aurait compris et elle t’aurait attendu. Tu lui as donné un coup de poignard. Elle ne s’y attendait pas. Elle t’a rayé de sa vie. Ne te fais pas d’illusions, tu ne la retrouveras pas à ton retour.
– Excuse-moi Michel, tu ne connais rien aux femmes. Elles disent blanc le matin, le soir c’est gris et le lendemain elles ont changé d’avis. Là, elle est sous le coup de la colère. À mon retour, on en reparlera.
Franck a jeté un œil sur l’horloge. Seize heures vingt-cinq.
– Tu lui as vraiment dit, à papa ?
– Il ne va pas tarder.
– Je dois y être à cinq heures.
On a repris deux consommations. Il m’a proposé une Gitane.
– Je ne fume pas. Je peux te poser une question ?
Il n’a rien répondu et m’a laissé continuer :
– Pourquoi tu vas là-bas ? Avec l’autodétermination, on sait comment ça va finir. À quoi ça sert ? Tout est joué.
– Tu te trompes. La partie est jouée si tu acceptes leur règle du jeu. Je n’ai pas envie d’en parler.
– Comment tu peux nous traiter de cette façon ?
Franck a hésité. Il cherchait ses mots. Ça avait l’air compliqué à formuler ou impossible à aborder.
– Si je te dis… révolution, ça veut dire quoi pour toi ?
– Tu veux faire la révolution ?
– Je n’ai pas le temps de t’expliquer. On ne pourra jamais combler le fossé entre les profiteurs et ceux qui se font baiser. C’est la seule et unique question : dans quel camp on est ? Il n’y aura pas de paix sur la terre et pas d’arrangement, pas d’avancée, pas de dialogue et pas de progrès social. Le temps est venu d’agir.
– On peut améliorer les choses, petit à petit. Essayer de se comprendre, même quand on n’est pas d’accord.
– Le respect, c’est ce que la bourgeoisie a inventé pour arriver à ses fins. Les prolos, personne ne les respecte.
– Tu vas te battre pour des gens qui s’en fichent.
– Le monde bouge. Le peuple en a marre. Et pas qu’en France, partout. La Troisième Guerre mondiale a commencé. Cette fois on ne nous volera pas notre victoire.
– Tu rêves ou tu prends tes désirs pour la réalité : l’écrasante majorité du peuple ne vote pas pour toi.
– On ne réfléchit pas de la même façon. C’est pour ça que ça ne sert à rien de discuter.
Il y avait un mur entre nous. On est restés sans savoir quoi se dire. J’ai entendu la porte d’entrée qui s’ouvrait. Le visage de Franck s’est éclairé. Je me suis retourné. Richard arrivait, avec un gros sac. Mon frère s’est levé.
– Je ne peux pas attendre.
Il a payé les consommations. On est partis tous les trois. On s’est dirigés vers le fort de Vincennes. De jeunes appelés y entraient, montraient une convocation à un des soldats de garde qui les laissait pénétrer à l’intérieur. Je guettais mon père. Il n’y avait qu’une foule anonyme. On est arrivés devant le petit pont-levis.
– Il a dû avoir un problème.
– C’est trop tard, Michel.
Il m’a pris par les épaules, m’a serré contre lui. On n’arrêtait pas de se taper dans le dos.
– Fais attention à toi.
Il a attrapé son sac et s’est engagé sur le pont-levis. Richard lui a emboîté le pas. Le soldat a vérifié leurs convocations et les a laissés passer dans le portillon métallique. Il est entré sans se retourner. À ma montre, il était cinq heures pile. J’ai fait demi-tour. Les yeux me picotaient.
Un taxi G 7 a pilé, face à l’entrée. Mon père en est sorti en hurlant après le chauffeur et lui a lancé un billet de cent francs à travers la fenêtre ouverte.
– Quand on ne sait pas conduire, on prend des leçons ! Je n’ai jamais vu une andouille pareille !
Il m’a aperçu et s’est précipité vers moi.
– Où il est ? Il n’est pas encore arrivé ?
– Papa, il est à l’intérieur.
Mon père a levé la tête et découvert le château fort, noir et hostile.
– Ce n’est pas vrai !
– Pourquoi tu es en retard ?
– Cette putain de DS est tombée en panne ! Plus d’embrayage. En sortant de Versailles. Saloperie de bagnole ! Va trouver un taxi au milieu de la forêt ! Personne ne m’a pris en stop. J’ai marché dix kilomètres. Et je trouve un taxi ! Une limace, je ne te dis pas. Il roulait à quarante ! Il s’arrêtait avant les feux rouges ! J’ai failli l’étrangler !
Avant que j’aie pu dire quoi que ce soit, il avait passé le pont-levis. Je lui ai emboîté le pas. Il est allé voir le soldat de garde qui lui a répondu qu’il était là pour vérifier les convocations des appelés. Il est parti chercher l’officier de service. Au bout de cinq minutes, il est revenu avec une armoire à glace qui ressemblait à Chéri Bibi. Mon père a essayé de lui expliquer. Il s’y est mal pris. Il a commencé par le magasin qu’il avait visité à Versailles, une belle affaire, un peu chère, la DS sous garantie, une pure merveille qui lui avait pété entre les mains en pleine forêt de Marly et le chauffeur de taxi débutant. Chéri Bibi l’a interrompu. Trois appelés en retard attendaient qu’on libère le passage.
– Vous dérangez le service.
– C’est pour mon fils.
– Où il est ?
– À l’intérieur. J’aurais voulu l’embrasser avant qu’il s’en aille.
– L’embrasser ?… C’est fini, monsieur. Vous devez quitter la passerelle.
– J’en ai pour cinq minutes.
– Vous êtes dans une zone militaire. C’est interdit de rester là.
– Cinq minutes. Ce n’est pas ça qui va changer la guerre.
– Il n’y a pas de guerre. Si vous ne partez pas, j’appelle la police militaire et ils vous arrêteront.
– Et pour quel motif, s’il vous plaît ?
– Pour obstruction à l’incorporation des recrues. Dégagez !
J’ai tiré mon père par la manche. On a reculé et on s’est retrouvés sur le trottoir.
– Quel con ! a-t-il crié. Je lui souhaite du courage. S’ils sont tous comme ça, il va en baver.
Le sergent nous dévisageait de haut. Mon père soutenait son regard. On était devant l’entrée de la forteresse. Mon père lui souriait, mains sur ses hanches, arrogant. Le sergent, bras croisés, restait immobile comme une statue. Une sorte de bras de fer. Il s’est mis à pleuvoir dru. Le sergent a reculé d’un pas sous la guérite. Un sourire goguenard a éclairé son visage carré. D’un seul coup, la foule a disparu. Il ne restait que nous sous la douche. Comme deux poireaux perdus.
– Papa, il ne nous laissera pas le voir.
– Pourquoi il a fait ça ?
– Je ne sais pas. Viens, on va rentrer.
À perte de vue, voitures, camions, autobus s’enchevêtraient dans un vacarme assourdissant. Ça puait l’essence et les gaz d’échappement. Les conducteurs trépignaient, forçaient le passage, se bloquaient, klaxonnaient et s’insultaient. Un encombrement ordinaire sous une pluie parisienne, sinistre et grasse. On a cherché un taxi. Ils étaient occupés et ça ne servait à rien d’attendre. On a remonté l’avenue de Paris sur deux kilomètres jusqu’à la porte de Vincennes. On allait plus vite que les voitures immobilisées. On était trempés. Malgré mon insistance, mon père refusait de prendre le métro et cherchait un taxi.
– Je n’ai pas pris le métro depuis plus de quinze ans, ce n’est pas aujourd’hui que je vais commencer.
On a fini par attraper un taxi. Paris était paralysé.
– Pour la DS, j’irai demain matin. Ils vont m’entendre chez Citroën.
– Papa, il faut que tu me fasses un mot d’excuse pour le lycée.
– Pourquoi ?
– À cause de Sherlock… de M. Masson, le surveillant général. Je lui ai dit que j’allais à l’hôpital pour me faire soigner. Je ne pouvais pas lui dire la vérité, que mon frère est communiste, ça se serait mal passé. Il est pour l’Algérie française.
Il ne m’écoutait pas. Il avait le regard perdu à travers la vitre ruisselante. Ses lèvres bougeaient. Il marmonnait des mots indistincts. Il m’a fixé, comme égaré.
– Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
– Rien d’intéressant.
– Il aurait pu m’attendre.
– Surtout, pas un mot à maman.
Il s’est mis à dodeliner de la tête comme pour s’en persuader.
– Faut croire que c’est comme ça et que ce n’est pas autrement, a-t-il murmuré.
Durant le dîner, enchantée par son séminaire, ma mère a été intarissable, essayant de nous faire partager son enthousiasme. Mon père n’a pas mangé. À deux ou trois reprises, il a essayé de lui parler. J’ai frissonné et j’ai eu une crise d’éternuements. Un rhume carabiné qui a traîné.
Je suis resté à bouquiner à la maison pendant une semaine. Mon père m’a fait le mot d’excuse. Tout est rentré dans l’ordre. Je n’ai rien dit à Cécile. Elle ne posait aucune question. Quand on nettoyait les balcons ou qu’on astiquait les parquets, elle demeurait songeuse et arrêtait de frotter. Je n’avais pas besoin de l’interroger pour savoir à quoi elle pensait. J’attendais que Franck lui envoie la lettre annoncée. Je ne voulais pas le court-circuiter. Il devait réfléchir, peser chaque mot, tourner ses phrases pour expliquer le comment et le pourquoi, se faire pardonner, la convaincre que leur histoire n’était pas finie et qu’il y avait un futur pour eux. Les mois ont passé. L’amour et la révolution doivent être incompatibles. Il ne lui a jamais écrit.
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