Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 20
20
Franck était adossé à l’église Saint-Étienne-du-Mont et fumait une cigarette. Il attendait la sortie des cours d’Henri-IV. Il y avait fait sa scolarité. Je retrouvais les mêmes professeurs, sept ans plus tard, qui me scrutaient, dubitatifs.
– Vous êtes parent avec Franck Marini ?
– Oui madame, c’est mon frère.
– Il était plus doué que vous.
Dix jours auparavant, il était parti en claquant la porte. J’ai traversé la rue pour le rejoindre et là, au lieu de me serrer la main, il m’a fait la bise. J’ai mis ça sur le compte de l’émotion.
– J’ai eu ton message. Si on allait prendre un pot ? Tu as le temps ?
On a retraversé la rue Clovis. On a croisé Sherlock qui, en bon surveillant général, supervisait la sortie. Il s’est avancé vers nous et a serré la main de Franck avec sympathie.
– Comment allez-vous, Marini ?
– Très bien, monsieur Masson. Et Michel, ça va ?
– Dieu merci, son accident n’a pas eu de conséquences.
– Tu as eu un accident ? s’est exclamé Franck.
Mes jambes se sont mises à flageoler. J’avais la chair de poule. J’ai réussi à ânonner :
– Ce… ce n’est rien. Je t’expliquerai.
– Il faut être vigilant, Michel, a déclaré Sherlock. Je vous ai observé quand vous avez traversé la rue avec votre frère. Vous n’avez pas regardé.
– Je vous jure, monsieur, que je ferai attention.
– C’est incroyable, il est plus grand que vous mais il n’est pas comme vous, Franck. Il fait le minimum syndical. La moyenne, ça lui suffit.
– Ce n’est pas faute d’essayer, croyez-moi, monsieur.
– J’ai l’impression qu’il est plus doué pour le baby-foot.
– Ah, le baby c’est fini, maintenant c’est les échecs.
– Les échecs ? Vous m’intéressez, mon petit Michel, il faudra me montrer un de ces jours.
On est partis prendre un pot à La Chope, place de la Contrescarpe.
– C’est quoi cet accident ?
– Un baratin que je lui ai raconté pour justifier une absence.
– Tu es tombé sur la tête !
– Oh, je fais attention.
– Pour une bêtise pareille, tu peux être exclu de H-IV ! Tu imagines les parents ?
– Tu t’inquiètes pour eux ?
– C’est pour toi que je dis ça. Tu dois arrêter de faire le con et penser un peu à ton avenir. Faut bosser pour y arriver.
Le serveur a déposé sur le guéridon le demi pour Franck et mon panaché bien blanc.
– Toi, tu ne déconnes jamais ?
– Moi, j’ai mon diplôme. Je fais ce que veux. C’est quoi cette urgence ? Si c’est pour les parents, ça ne sert à rien.
– Cécile… Tu l’as déjà oubliée ?
– Qu’est-ce qu’elle a Cécile ?
– Elle a qu’elle est malheureuse. Tu lui avais dit que tu la rappellerais. Tu ne l’as pas rappelée. Depuis des semaines, elle est sans nouvelles de toi. Elle ne comprend pas ce qui se passe.
– De quoi tu t’occupes ?
– Je croyais que tu l’aimais, moi.
– Ce ne sont pas tes affaires.
– C’est une fille extraordinaire, formidable… « J’aime une fille qui a une très jolie nuque, de très jolis seins, une très jolie voix, de très jolis poignets, un très joli front, de très jolis genoux… » Tu te souviens ?
– Arrête ! À quoi tu joues ? Elle t’a demandé de venir me trouver ? De me faire la leçon ?
– Elle est persuadée que tu es avec quelqu’un d’autre et que tu n’as pas le courage de le lui dire en face !
– C’est des délires de bonne femme. Je ne suis avec personne.
– Tu la laisses tomber ?
Franck ne m’a pas répondu. Il a baissé la tête. Il me jetait des petits regards, l’œil noir. Il a pris une Gitane et l’a allumée avant de se rendre compte qu’il en avait une qui se consumait dans le cendrier. Il l’a éteinte.
– Tu es capable de garder un secret ?
– Tu ne vas pas t’y mettre aussi.
– J’ai devancé l’appel. Je me suis engagé. Je pars en Algérie.
– Tu es étudiant.
– J’ai fait révoquer mon sursis.
– T’es dingue !
– Essaye d’expliquer à une femme que tu la quittes pour t’engager dans l’armée. Tu peux y passer des années. Je ne lui ai rien dit. C’était inutile. Au-dessus de mes forces.
– Elle croit que tu l’abandonnes pour une autre femme !
– J’ai fait ça exprès. Pour qu’elle se détache de moi.
– Pourquoi tu ne lui as pas expliqué en face ?
– Parce que je l’aime, connard ! Je n’y serais pas arrivé. Je ne veux pas qu’elle m’attende. Je ne peux pas avoir un fil à la patte. J’avais décidé de partir sans en parler.
– Pour quelle raison, tu me le dis ?
– Tu as ameuté tout Paris ! Je croyais qu’il était arrivé quelque chose de grave.
– C’est arrivé !
– Quoi ?
– Va te faire foutre ! Tu ne la mérites pas !
Je me suis levé. J’ai quitté le bistrot. Franck m’a rattrapé sur la place. Il m’a agrippé par les revers de mon blouson et m’a secoué en hurlant :
– Qu’est-ce qui est arrivé, bon Dieu ?
Je ne l’avais jamais vu aussi tendu. On s’est assis sur un banc. Un clochard dormait, vautré sur le macadam. Je lui ai tout raconté. Il m’a laissé parler sans poser une seule question. Il avait le visage défait. À la fin, il était plongé dans ses pensées, épaules basses. Il était écrasé. Sa tête dodelinait.
– Merci, a-t-il dit, fragile. Elle… elle est sortie d’affaire ?
– Il aurait mieux valu qu’elle reste un jour ou deux en observation à l’hôpital. Elle n’écoute rien.
On a entendu une voix caverneuse qui montait du sol :
– T’es un vrai salaud !
Le clochard s’était redressé, avait écouté l’histoire et, assis sur le bord du trottoir, considérait Franck avec une moue de mépris, le doigt pointé.
– Faut être le roi des cons pour s’engager dans l’armée française et plaquer sa petite amie. Il est taré ce mec ! Ah, tu peux être fier de toi !
Franck était furieux. J’ai cru qu’il allait lui sauter dessus.
– De quoi tu te mêles ? Allez, casse-toi ou je vais t’en mettre une !
Le clochard a ramassé ses sacs, sa bouteille de pinard. Il s’est éloigné en maugréant, emportant son odeur acide avec lui.
– Des cons ! Tous des cons !
Il a disparu rue Mouffetard en gueulant et insultant les passants.
– Tu vas aller la voir ?
Il a fait non de la tête.
– Franck, c’est Cécile !
– Ça a été une décision difficile à prendre. En face d’elle, je n’aurais pas eu ce courage.
– Elle aurait pu mourir à cause de toi !
– Je regrette et je m’en veux. C’est trop tard. Je pars dans quatre jours. Quand je serai là-bas, je lui écrirai une lettre pour m’expliquer. À mon retour, on verra.
– Tu crois qu’elle va t’attendre ? Elle te déteste !
– C’est ma vie, Michel ! Je suis obligé.
– Putain, Franck, tu es vraiment con !
– Je te demande de ne rien lui dire. Pas avant mon départ. Laisse-moi m’en occuper.
– Tu as perdu la tête. Tu vas le regretter toute ta vie.
– N’en rajoute pas ! Viens, on va manger un morceau.
– Je n’ai pas envie. Je vais rentrer.
– Il faut que je te parle. C’est important.
J’ai hésité à le planter là. Il semblait paumé. J’avais l’espoir de le convaincre.
– Je vais téléphoner pour dire que je reste dîner chez Nicolas.
Il m’a invité au Volcan, un petit restaurant grec où la patronne cuisinait comme à Salonique. On est allés dans la cuisine, on a soulevé les couvercles et on a choisi au fumet. Ça sentait les aubergines, les courgettes et les poivrons mijotés avec des oignons confits, du cumin et du laurier. Ce soir-là, Franck m’a raconté l’histoire de notre famille, la rencontre de nos parents, la guerre, sa naissance, leur séparation durant cinq ans, leurs retrouvailles et leur mariage forcé. Il avait besoin de vider son sac. Je n’ai pas ouvert la bouche. Les enfants ne connaissent pas la vie de leurs parents. Quand ils sont jeunes, ils n’y pensent pas parce que le monde a commencé avec eux. Leurs parents n’ont pas d’histoire et ont la mauvaise habitude de ne parler aux enfants que de l’avenir, jamais du passé. C’est une grave erreur. Quand ils ne le font pas, ils restent toujours comme un trou béant.
– Elle me hait. J’ai mis du temps à l’admettre. À cause de moi, elle a été obligée d’épouser notre père et elle a raté sa vie. Si je n’étais pas né, elle aurait fait un beau mariage, avec un homme de son milieu.
Il avait raison. Je n’avais aucune objection à émettre.
– Et moi, elle me hait ?
– Toi, ce n’est pas de ta faute. Après, elle a voulu une famille. Pour elle, tu es un Marini, pas un Delaunay. Ne l’oublie pas. Je ne te dis pas ça pour te monter contre elle. Je ne lui en veux pas. Il fallait que tu saches.
Il y avait entre nous une différence encore plus grande. Je ne me sentais pas concerné. Je ne pouvais rien y changer. Seule Cécile m’intéressait.
– Pourquoi tu t’es engagé ?
– Si on ne bouge pas, on laisse un boulevard aux fascistes. Il est peut-être trop tard. Au moins, on aura essayé.
– Tu crois que toi, tu vas arriver à changer la société ?
– Je ne suis pas seul.
– Et papa ?… Lui, il ne te hait pas. Tu ne peux pas partir sans lui dire. C’est injuste.
– Papa, j’accepte. Mais pas un mot à Cécile !
J’étais révolté et impuissant. Lui cacher son engagement me paraissait une abjection. La lui révéler et je perdais mon frère. Il avait fait son choix et ce n’était pas Cécile. Je me sentais sali, coincé et plein de rage. Si j’avais été plus fort, je lui aurais cassé la gueule. J’ai un problème avec la logique. Je n’ai jamais compris comment on pouvait dire une chose et faire son contraire. Jurer qu’on aime quelqu’un et le blesser, avoir un ami et l’oublier, se dire de la même famille et s’ignorer comme des étrangers, revendiquer des grands principes et ne pas les pratiquer, affirmer qu’on croit en Dieu et agir comme s’il n’existait pas, se prendre pour un héros quand on se comporte comme un salaud.
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