Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 18
18
Depuis une semaine, je n’avais pas osé rappeler Cécile. J’espérais la croiser au Luxembourg. Je ne l’apercevais pas. Je regrettais de lui avoir donné cette lettre. Si j’avais eu le courage de l’ouvrir, je l’aurais brûlée. Elle serait restée dans le doute. Ç’aurait été préférable à ce naufrage. Lui qui n’écrivait jamais avait rédigé une seule putain de lettre dans sa vie et il aurait mieux valu qu’il meure ce jour-là. Il serait resté celui qu’on aimait. Il a détruit nos illusions avec ses mensonges, sa méfiance et son hypocrisie. S’il avait dit la vérité : j’en aime une autre et on va avoir un enfant, ça n’aurait rien changé et on l’aurait aidé, même Cécile. C’était de tromper qui était impardonnable. Presque deux semaines. Je téléphonais chez elle matin et soir. Elle ne répondait pas. À l’heure du déjeuner, je l’attendais à la fontaine Médicis. J’essayais de lire Fortune carrée. Je n’arrivais pas à maintenir mon attention. Pour changer, j’ai pris quelques photographies des sculptures éclairées par un soleil qui transperçait les feuillages. Soudain, en fixant la statue d’Acis et Galatée, j’ai compris. Elle me détestait. Elle m’en voulait. Je lui avais porté la mauvaise nouvelle et j’étais le frère du dernier des salauds. Il fallait que je lui dise que je n’avais rien de commun avec lui, qu’on était différents, que c’était un médiocre qui ne méritait pas la moindre considération. Qu’il fallait l’oublier, le larguer, le considérer non pas comme un souvenir qu’on chérit mais comme un fumier, qu’il n’était plus mon frère, que je le reniais et le chassais de ma vie et de mon esprit. Je voulais la convaincre qu’on devait vivre comme s’il n’avait pas existé, se promettre de ne plus prononcer son prénom, qu’elle méritait mille fois mieux que ça, qu’elle devait tourner la page et penser à son avenir. J’ai couru jusque chez elle. J’ai sonné dix minutes. J’avais mon trousseau de clés. J’ai ouvert la porte. L’appartement était dans le noir. Impossible de savoir si Cécile était partie pour longtemps.
Les cours se poursuivaient, monotones et soporifiques. J’ai fini Le Lion et Fortune carrée et les ai rendus à Igor qui m’a prêté d’autres romans de Kessel, tous dédicacés. Il y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Il trouvait que je lisais trop vite et n’en profitais pas assez. Il avait fallu négocier. À présent, il me les donnait deux par deux. On en discutait avec passion. On n’était pas d’accord. Il aimait son lyrisme et son climat de mystère quand j’appréciais son style documentaire épuré à l’extrême et ses analyses psychologiques. Je lisais durant les cours, le livre posé sur les genoux. J’avais la certitude de ne pas perdre mon temps. Nicolas me prévenait d’un coup de coude ou de genou si le prof venait à se déplacer ou si mon attitude lui paraissait louche.
Une cloche a résonné, avec un rythme régulier. Pas la sonnerie. La cloche de la tour Clovis. L’appariteur est entré et est allé murmurer à l’oreille du professeur d’espagnol.
– Messieurs, rangez vos affaires, a dit ce dernier en se levant. Nous descendons dans la cour. Et en silence !
Les élèves s’engouffraient dans les couloirs et les escaliers. Les surveillants répartissaient les lycéens dans la cour d’honneur et les collégiens dans le cloître. Quand on sonnait le rassemblement général, c’était mauvais signe. C’était arrivé une seule fois ces quatre dernières années. Dans le plus grand recueillement, Beynette, le proviseur, entouré des professeurs, avait annoncé le nom de celui qui était tombé au champ d’honneur. La chorale avait chanté la Marseillaise. On avait fait une minute de silence et on était remontés en classe.
La cloche s’est arrêtée. Le microphone grésillait et la voix du proviseur a retenti dans les haut-parleurs :
– Mes enfants, c’est avec une profonde douleur que je vous réunis en cette veille de vacances. J’espérais ne plus avoir à organiser cette triste réunion. Je viens d’apprendre que le lieutenant Pierre Vermont a été tué avant-hier lors d’un accrochage avec des forces ennemies. Ce décès nous touche. Il avait fait sa scolarité dans cet établissement. C’était un jeune homme brillant et un étudiant remarquable qui, peu de temps avant son incorporation, m’avait confié son envie de rejoindre le corps enseignant. Ici, Pierre Vermont n’avait que des amis…
Il continuait. Je ne l’entendais plus. J’ai mis un instant à comprendre. À réaliser qu’il parlait de mon Pierre. Je suis sorti du rang et me suis approché d’un surveillant.
– Ce n’est pas de Pierre Vermont dont il parle ?
– Retourne à ta place, ça va être la minute de silence.
Je suis resté comme un piquet. Je revoyais Pierre en train de danser le rock. Je l’entendais rire et s’emporter contre la sainte trinité du couple, du drapeau et du pognon ou démontrer avec conviction et véhémence qu’il fallait tuer tous les religieux, curés et rabbins de la terre, et que la seule concession qu’il acceptait était que leur mort soit douce et rapide. Je n’arrivais pas à l’imaginer inanimé et sanglant. J’étais sans réaction ni tristesse. Une mort comme une constatation. C’était l’absurdité qui me choquait. Pas qu’il soit mort mais qu’il ait été tué quatre jours avant la fin de la guerre. Comme si le dernier mort était plus con que le premier. Sa disparition aurait dû me bouleverser. J’étais stupéfait par cette nouvelle et effrayé par mon indifférence. J’ai pensé à Cécile. Qui allait lui apprendre le décès de son frère ? Comment allait-elle réagir ? La Marseillaise a retenti. J’ai eu la chair de poule des pieds à la tête. Je suis parti en courant et l’appariteur qui voulait m’empêcher de sortir s’est fait repousser sans ménagement. J’ai descendu la rue Saint-Jacques comme une flèche jusqu’au quai des Grands-Augustins. J’ai monté quatre à quatre les escaliers et tambouriné à la porte. Personne n’a ouvert. Je me suis assis sur la dernière marche et j’ai attendu. Dans le noir. Longtemps. Elle n’est pas venue. En partant, j’ai frappé à la loge de la concierge.
– Excusez-moi, madame, vous savez où se trouve Cécile Vermont ?
– Elle est partie depuis quinze jours. Je lui garde son courrier.
– Elle est chez son oncle, à Strasbourg ?
– Elle ne m’a rien dit. Vous vous sentez mal, jeune homme ? Vous voulez vous asseoir ? Vous êtes blanc comme un linge.
Je suis allé à Denfert. Je ne suis pas entré au Balto. À travers la vitre, je voyais Samy jouer au baby et au comptoir, Imré discuter avec Werner. Je n’avais envie de parler à personne. Quand je suis rentré, il était tard. Ils dînaient en regardant le journal télévisé.
– Tu as vu l’heure ? m’a lancé ma mère. Va te laver les mains avant de passer à table.
– Je n’ai pas faim.
Mon père m’a rejoint dans le couloir.
– Que se passe-t-il, Michel ?
– Tu te souviens de Pierre Vermont ? Le frère de Cécile.
– Celui qui t’a donné les disques ?
– Non, il me les avait prêtés. Il est mort. En Algérie. Dans un accrochage.
– Merde ! Quel âge il avait ?
– Je ne sais pas.
– La petite, elle a réagi comment ?
– Elle ne le sait pas.
– C’est moche. À la fin de la guerre, c’est con.
– Maintenant, elle est seule.
– Elle n’a pas de chance.
– Tu vois, on dit que ce sont les salauds qui s’en tirent et les braves types qui y restent. C’est vrai. C’est Pierre que j’aurais voulu avoir comme frère. Un type qui se comporte comme un héros et dont tout le monde parle avec respect.
– Tu n’as pas le droit de juger Franck. Tu ne sais pas ce qu’il a vécu.
– Je n’ai plus de frère. Pour moi, il est mort !
Je suis allé dans ma chambre. J’ai claqué la porte. Je voulais qu’on me foute la paix. Personne n’est venu me chercher. Je me suis couché. J’ai éteint la lumière. Je n’arrivais pas à dormir. J’entendais rire Pierre dans le bistrot de Maubert. Il m’avait tant apporté et, de mon côté, je ne lui avais rien donné. Je me sentais frustré par cette dette. Et puis, je l’ai vu, dans un halo de soleil, sur le rempart de sa forteresse, au bord du désert, scrutant l’immensité. Dans son uniforme défraîchi, le col relevé, les pans de sa tunique ouverte soulevés par le vent. Il avait des cheveux blancs et le visage ridé. Il souriait.
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