Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 6
6
J’ai couru par acquit de conscience. Une course contre les dieux. Ou avec. J’allais le savoir. Des centaines de personnes sortaient du théâtre de l’Odéon et s’amassaient sur la place. Les voitures étaient détournées par des policiers. Si elle était là, je ne la retrouverais jamais dans cette cohue. Une rumeur montait de cet attroupement. Il y avait dans l’air quelque chose de mystérieux. Les gens avaient l’air épanoui. J’ai monté les marches. Je la cherchais dans cette masse informe. Soudain, j’ai aperçu le mime Deburau devant la porte. Si ce n’était pas un signe du destin, c’est qu’il s’amuse à nous jeter des petits cailloux pour nous faire retrouver notre chemin. Grand, longiligne, le visage anguleux, le geste délicat, il serrait des mains innombrables. Je me suis approché de son groupe. Il parlait avec animation. Il s’est arrêté, s’est tourné un instant, m’a fixé de son œil noir et m’a souri. Avec chaleur. Comme s’il me connaissait.
– Hier, je vous ai vu. À la Cinémathèque.
– C’était dans quoi ?
– À un moment, Garance vous dit : « Vous parlez comme un enfant. C’est dans les livres qu’on aime comme ça, et dans les rêves. Mais dans la vie ! » et vous lui répondez…
– « Les rêves, la vie, c’est pareil, ou alors, ça vaut pas la peine de vivre. Et puis, qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse la vie ? C’est pas la vie que j’aime, c’est vous ! »
– J’ai adoré ce film.
– Moi aussi.
– Vous n’avez pas changé.
– Vingt ans ont passé. Je vous remercie.
Soudain, j’ai senti une légère pression sur mon épaule gauche. Deburau a fait demi-tour. Je me suis retourné. Elle était là. Devant moi. Sa main en suspension. Elle me regardait d’un air amusé.
– Qu’est-ce que tu fais là ?
– Ben…
– C’est incroyable de se retrouver ici !
– Ce devait être écrit quelque part.
– Il faut croire.
– Il y a un monde fou.
– Les conférences Planète, c’est toujours comme ça. Je ne savais pas que tu t’y intéressais.
– Je m’intéresse à tout.
– C’était génial, non ?
– Quoi ?
– La conférence de Bergier.
– Oui, c’était extraordinaire.
– Regarde, ils me l’ont dédicacé.
Elle m’a donné Le Matin. Je l’ai ouvert. Sur la page de garde, était écrit à l’encre violette : « Avec Camille, est venu le Matin des Magiciennes. »
– C’est une belle dédicace.
– Ils nous expliquent tellement de mystères. Ce sont des génies. Tu l’as lu ?
– J’ai eu beaucoup de travail. Dès demain, je le prends à la bibliothèque. On pourra en discuter.
– Tu connais Barrault ?
– Pas vraiment.
– J’ai souvent pensé à toi.
– Ce n’est pas vrai ? Moi aussi.
– Je suis passée à la Cinémathèque plusieurs fois.
– J’ai vu un nombre de films, je ne te dis pas. Pourquoi tu n’es pas entrée ?
– Je regardais dans le hall. Je ne te voyais pas. Je savais qu’on se reverrait. Je m’appelle Camille.
– C’est très joli comme prénom. Moi, c’est Michel.
On s’est serré la main comme deux vieux copains.
– Tu es venu seul ?
– Je devais venir avec un ami russe. Au dernier moment, il a eu un empêchement. Et toi ?
– J’étais avec mon frère. Je t’ai aperçu et il a disparu. Je suis en terminale à Fénelon.
– Et moi à Henri-IV.
– J’ai un frère qui est à H-IV. En première. Et trois autres à Charlemagne.
– Vous êtes une famille nombreuse.
– J’ai aussi une petite sœur.
Le théâtre s’était vidé. La foule s’agglutinait sur le parvis. Les discussions n’en finissaient pas. Personne n’avait envie de s’en aller.
– Je ne sais pas où il a pu passer.
– Si tu veux, je te raccompagne.
– C’est mon frère aîné. Ça m’embête de rentrer sans lui.
– Ce n’est pas grave. Il retrouvera son chemin.
– C’est mon père. Si on ne rentre pas ensemble, il va faire des histoires.
Je n’osais pas être indiscret.
– S’il apprend qu’on est venus à cette conférence, il nous arrache les yeux. Il hait Bergier, Pauwels et Le Matin.
– C’est un scientifique pur et dur.
– C’est autre chose. On est une famille un peu particulière.
– On va avoir des choses à se raconter.
Elle s’est hissée sur la pointe des pieds à la recherche de son frère. Elle a fait un signe de la main. Un jeune homme rougeaud est apparu.
– Qu’est-ce que tu fous ? Où tu étais ?
– Gérard, je te présente un copain de la Cinémathèque. Michel, c’est mon frère, Gérard Toledano. Il prépare son bac aussi.
J’ai avancé la main et affiché un sourire de premier communiant.
– Michel Marini. Je suis heureux de vous connaître.
Il me dévisageait, le sourcil froncé. Il m’a écrasé la main.
– Camille : il faut se magner le train ! Tu m’as fait perdre mon temps avec tes idioties. Comment tu peux croire à ces conneries ? On aurait mieux fait d’aller au cinéma ! Qu’est-ce qu’on va dire à papa ?
– La vérité.
– Tchié faul lou koi ?
J’avais une impression de déjà-entendu. Il traînait un accent pied-noir qui aurait fait plaisir aux Delaunay d’Algérie et parlait avec les mains. Il a disparu dans la foule. Camille l'a suivi. Elle s'est retournée.
– Demain, je sors à cinq heures.
Il faut bien que les histoires continuent. Je ne sais pas à cause de qui ou grâce à qui c’est arrivé. Si les étoiles y sont pour quelque chose ou le hasard ou notre volonté ou notre envie ou si quelqu’un, quelque part, se distrait à tirer les ficelles et s’emmêle dans les fils. En réalité, ça m’était égal d’avoir l’explication. J’étais heureux. Je déambulais entre les groupes. Six mois plus tard, je me suis demandé si j’avais eu raison de persévérer et de la chercher. J’aurais dû écouter les conseils avisés des membres du Club et ne pas vouloir forcer le destin. J’aurais conservé le souvenir de notre rencontre sur le trottoir de la rue d’Ulm. Une de ces belles passantes que l’on ne sait pas retenir.
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