Le club des incorrigibles optimistes
Partie Janvier-décembre 1961
Janvier-décembre 1961
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Martha Balazs était une coquette qui s’ennuyait à mourir à Debrecen, un bled paumé au fin fond de la Hongrie où Edgar, son mari, ingénieur en chef des chemins de fer magyars, avait été muté en 1927 comme directeur régional. Elle regrettait sa vie insouciante de chanteuse d’opérette quand Offenbach et Lehar la faisaient chavirer. Le trac à vous couper le souffle avant le lever du rideau, le frémissement des salles aux morceaux célèbres, les dîners joyeux avec la troupe après le spectacle, les tournées interminables en train ou les trajets en autocar vers Bratislava, Bucarest, en Autriche et en Allemagne, les ovations des spectateurs qui lui donnaient la chair de poule et les rappels qui lui tournaient la tête, jusqu’à dix-sept à Zagreb. Elle conservait les articles de journaux dans deux grands cahiers vénitiens bleus et, même si elle ne comprenait pas la langue, elle retrouvait son nom. Ces coupures jaunies parlaient d’elle, de sa voix vrillante de soprano qui montait si haut qu’elle aurait dû lui ouvrir les portes de l’Opéra, le vrai où on chante Verdi et Bizet si… si… elle ne savait plus trop, si elle avait eu un peu plus de chance ou un peu plus de voix ou de courage. Elle aurait pu tenir encore quelques années si elle n’avait eu cette peur panique de l’avenir et de finir comme ces vieilles chanteuses boursouflées qui fournissaient le bétail des chœurs dans le fond de la scène et qu’on congédiait sans ménagement. Martha avait su se ranger à temps, faire un bon mariage, et elle tenait son rang en méprisant les petites-bourgeoises incultes de Debrecen avec leur accent rauque du Hajdu, cette province perdue où il n’y avait que des ploucs, des ours et des forêts.
Dans son exil, Martha avait deux passions, son petit Tibor, qui faisait l’admiration de tous pour sa beauté, son sourire angélique et sa gentillesse, et la France. Martha était allée à Paris après guerre. Elle avait été marquée pour le reste de ses jours par ces années folles qui, pour elle, n’avaient duré que six mois. Elle en parlait encore avec émotion comme de la grande époque de sa vie. Elle recevait chaque mois L’Illustration et Le Petit Écho de la mode tel un don du ciel. C’était la lumière des quais de Seine qui illuminait sa vie et celle des trois amies qu’elle avait converties à sa religion : être une Parisienne. Vivre, parler, marcher, manger, s’habiller comme une Parisienne. Martha cultivait le raffinement sous toutes ses formes. Dans ce pays où le summum culinaire était le ragoût archibouilli, elle s’ingéniait à porter haut la gastronomie française et, avec le temps, elle était devenue une cuisinière hors pair. Elle méprisait les sourires moqueurs des dindes locales qui s’habillaient chez la modiste de la place Arpad, laquelle croyait que le centre de l’univers était Vienne. Elle faisait venir ses vêtements de chez Madeleine Vionnet, qu’elle vénérait pour ses jupes corolles, ses coupes en biais et les petits mots d’amitié qu’elle lui adressait avec ses vœux de bonne année. Martha avait été la première Hongroise coiffée à la garçonne. Elle raffolait des chapeaux cloches et maintenait la tradition du langage des rubans mais les Hongrois étaient des balourds pour qui un chapeau ne servait qu’à se couvrir la tête. Ils ignoraient qu’un ruban avec un volant dressé disait que la belle était fiancée ou qu’une rose dans un ruban signifiait qu’un cœur était à prendre. Martha lisait les romans français que lui adressait un libraire de la rue du Bac. Ses dieux s’appelaient Radiguet, Cocteau et Léon-Paul Fargue, poète incandescent et insaisissable rencontré dans une fête à Montparnasse avec lequel elle avait eu une aventure. Il lui avait fait visiter Paris. Il était drôle, intarissable et connaissait tout le monde. Grâce à lui, elle avait côtoyé Modigliani, Picasso et Erik Satie. Elle conservait comme une sainte relique un petit recueil de poèmes d’amour qu’il lui avait écrits, rien que pour elle et qu’elle connaissait par cœur. Ils avaient correspondu durant deux ans puis il n’avait plus répondu à ses lettres. Avec les poètes nocturnes, c’est souvent comme ça.
Tibor Balazs a su parler le français avant le hongrois. Martha ne réussit jamais à faire disparaître cet accent qui l’exaspérait. Elle le reprenait sans répit pour rectifier sa prononciation. Le petit Tibor n’y arrivait pas. Elle écrivit une supplique à Cocteau qui avait une si belle voix pour lui demander conseil. Elle ne reçut pas de réponse. Elle se dit que ça lui passerait quand il grandirait et qu’il irait vivre à Paris. Elle n’imaginait pas qu’il puisse vivre ailleurs. Elle lui parlait pendant des heures en français. Le père ne supportait pas ces messes basses auxquelles il ne comprenait rien mais il n’était pas de taille à résister à Martha et la laissait à ses lubies de Parisienne, même s’il trouvait chaque mois la note un peu salée. Elle fit en sorte de développer les qualités artistiques de son fils qui fut reçu au conservatoire d’art dramatique de Budapest et allait entamer une brillante carrière quand l’Europe s’embrasa.
Ce fut partie remise et, à la paix revenue, malgré l’avènement du régime communiste, Tibor devint le jeune premier que les metteurs en scène hongrois s’arrachaient. Durant dix ans, Imré Faludy, son agent, fit monter pour lui les classiques français et allemands. Tibor triompha dans Dom Juan, Bérénice, Lorenzaccio et Le Prince de Hombourg. Les quelques réalisateurs qui arrivaient à faire des films l’engageaient. Tibor avait sa carte.
En 1952, un de ses films, Le Retour des forains d’István Tamás, fut sélectionné au festival de Cannes. Le film fut bien accueilli par la critique, un peu moins par le public. Les festivaliers eurent des discussions passionnées pour déterminer s’il s’agissait d’un subtil film de propagande ou d’une ode à la liberté disparue. Pendant une semaine, on parla de lui pour le prix d’interprétation masculine pour son rôle de salaud pathétique. Ce fut l’apothéose de sa carrière avec la montée des marches sous les ovations et les flashes des photographes. Tout était possible. Le monde lui appartenait, mais il y eut Viva Zapata et tous les comédiens semblèrent démodés. Marlon Brando rafla le prix et on oublia Tibor. La nuit du palmarès, Imré voulut profiter de la notoriété de Tibor pour demander l’asile politique à la France. Il avait pour lui des propositions de producteurs italiens pour un film de cape et d’épée dès le mois de septembre et un de gangsters au début de l’année suivante. Le scénario était adapté d’un roman de Chester Himes. Tibor accepta avec enthousiasme. Le cachet n’était pas énorme, avec un intéressement sur les entrées. Pour un film à petit budget, on ne pouvait pas être exigeant. Le principal, c’était de travailler.
– Et maman ?
– Tu sais que…
Tibor réalisa que, s’il passait à l’Ouest, il ne la reverrait jamais. Il y a un seuil d’abjection qu’aucun homme ne peut dépasser. Il l’imagina, seule, à Debrecen, à se demander sans fin pourquoi son fils chéri l’avait abandonnée. La mort dans l’âme, ils retournèrent au pays des travailleurs heureux, où Tibor était considéré comme un héros national et le meilleur des comédiens, victime de l’injustice impérialiste, et il réussit enfin à monter son Galileo.
On pouvait compter sur les doigts de la main ceux qui, en Hongrie, connaissaient la vérité. Le beau Tibor, l’acteur le plus populaire du pays, pour qui les Hongroises se seraient fait damner, était fou amoureux de son agent Imré. Ils vivaient un amour aussi passionné que dissimulé. Dans ces années-là, le Parti ne plaisantait pas avec les asociaux et leurs amours antiprolétariennes. Imré poussa l’intelligence jusqu’à marier l’homme de sa vie avec son assistante, ce qui désespéra plusieurs millions de Hongroises et les rassura sur les rumeurs qui couraient sur son compte.
Il y eut des craquelures dans le ciel de plomb. Des petites ouvertures inattendues, des espaces inconnus où soufflait un parfum de liberté. On fait un pas. On attend le sifflet du gendarme. Il n’y a pas de gendarme. On fait un deuxième pas, un troisième et d’autres encore. À un moment, on a tellement avancé qu’on ne peut plus reculer. On doit continuer. Quoi qu’il arrive. Ça s’appelle une révolution. Tibor avait monté Galileo Galilei au théâtre Vigszinhaz. Ce n’était pas la première pièce de Brecht qu’il jouait. Imré avait obtenu les autorisations officielles. Il n’y avait aucune raison de s’inquiéter. C’était un auteur marxiste et apprécié. À la troisième représentation, la pièce fut suspendue sans motif. Quelques rapprochements et parallèles stupides entre les intolérances et les dogmatismes. Auparavant, cette interdiction serait passée inaperçue. Personne ne se serait avisé d’en parler. Elle survint le 16 octobre 1956, à une époque d’effervescence et de contestation populaires. Les étudiants manifestèrent contre cette censure. En trois jours, Tibor devint le symbole des libertés brimées. Il accorda plusieurs interviews, affirma sa solidarité avec les émeutiers, brûla sa carte en public et encouragea ses compatriotes à se soulever et à résister. Comme les autres, il était persuadé que c’était la fin du régime honni et qu’ils allaient retrouver leur liberté. Exaltés, les acteurs de la troupe décidèrent, à l’unanimité, de jouer la pièce. Chaque soir, dans le grand amphithéâtre de l’université, ils bravaient l’interdit devant une foule enthousiaste qui intervenait sans cesse, huait le tribunal de l’Inquisition et applaudissait Galileo. Tibor n’était pas un héros. Rien dans sa vie ne le prédestinait à porter le drapeau. Il se laissa entraîner par la vague de rébellion qui submergeait le pays. Quand, le 4 novembre, les Russes investirent Budapest, il comprit qu’il ne servirait à rien de résister. On ne se bat pas à mains nues contre une armée de soixante-quinze mille hommes avec deux mille six cents chars T54 pourvus de mitrailleuses coaxiales. Durant une semaine, la résistance fut héroïque, désespérée et inutile. Tibor prit la route de Debrecen pour chercher Martha. Avec la grève, l’exode et la panique, l’entreprise s’avéra impossible. Dans la journée du 6, les hommes furent pris de folie. Les parachutistes anglais et français sautèrent sur le canal de Suez pour le récupérer. Dès que les Russes et les Américains leur firent les gros yeux, ils renoncèrent, la queue entre les jambes, et pendant que les Russes les menaçaient des foudres de leurs fusées atomiques, personne ne s’occupait de ce qu’ils faisaient en Hongrie.
Le 9, après trois jours passés à guetter et attendre dans le froid et la neige, Tibor et Imré réussirent à fuir en Autriche. Ils laissaient leurs biens derrière eux et se retrouvèrent à Vienne sans un sou. La vente de la voiture leur permit de subsister un mois. Quel travail espérer dans cette ville sinistre qui ressemblait à un décor d’opérette et où des milliers de compatriotes tournaient en rond, hagards et perdus ? « À Paris, on me connaît », affirma Tibor qui se souvenait de l’accueil cannois.
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