Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 84 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 12

12

 

Pour une fois, on est allés à la Cinémathèque. En commémoration de notre gamelle, on a observé quelques secondes de silence, tête inclinée vers le trottoir. Le premier qui riait avait perdu et payait l’entrée. J’ai payé. Il pleuvait. On s’est réfugiés dans la salle sans regarder le programme. Il y avait peu de monde. La lumière s’est éteinte. Le générique est apparu. J’ai mis quelques minutes à me rendre compte que je connaissais la vedette de ce film. Tibor Balazs m’était sorti de la tête. Il avait perdu ses rides, quelques kilos et paraissait dix ans de moins. Celui qu’on appelait le Marlon Brando hongrois composait un résistant déterminé et héroïque qui faisait sauter un train, égorgeait un officier de la Gestapo, se sacrifiait pour sauver les membres de son réseau, n’avouait rien sous la torture et finissait fusillé après avoir crié un déchirant : « Vive la Hongrie libre ! » La censure avait laissé passer.

J’ai raconté à Camille comment je l’avais connu. Sa fuite et son retour dans son pays. Elle le trouvait beau et « d’une virilité animale ». Le cinéma est l’art du mensonge et de l’illusion. Je ne lui ai pas parlé d’Imré, de leur amour impossible et du poussin. Les vedettes ont le droit à un crédit illimité dans le cœur des femmes.

– Si tu veux, un jour, on pourra aller au Club, je te présenterai à mes copains.

– Les échecs, je trouve ça rasoir.

 

En sortant de la Cinémathèque, on est tombés sur William Delèze. Sa chevelure de mouton ruisselait. Il s’est ébroué. Je n’ai pas réussi à éviter la manifestation de son bonheur de me revoir sous la forme d’une grande claque dans le dos.

– Tu avais disparu. Où étais-tu passé ? Je ne peux plus te garder ta place.

– Camille, je te présente William. C’est un copain cinéaste.

– Vous faites des films ?

Il n’a pas résisté. L’envie d’en parler a été plus forte que celle d’en voir un. On est allés prendre un café au bistrot d’à côté.

– Michel m’a parlé de votre rencontre. Ça partait bien et puis, j’ai trouvé que ça traînait un peu. Il faut des rebondissements. On allait s’emmerder dans mon film. J’ai eu une meilleure idée. Au début, c’est pareil et il croise une autre fille qu’il confond avec la première. Elle est hollandaise. Ils partent ensemble et ils vont découvrir le monde à vélo. J’ai écrit le scénario en un mois. Ça s’appelle Promesses d’été. Tous les gens qui le lisent adorent. J’attends la réponse de l’avance sur recettes. J’ai bon espoir. Mon futur producteur est copain avec un des membres de la commission. On attend la réponse de Jean-Claude Brialy. Il n’arrive pas à tourner et à lire en même temps. Je vais essayer d’être assistant sur son prochain film. Je pourrais lui en parler. Tiens, voilà le scénario, tu me diras ce que tu en penses. C’est la septième version.

Il a posé une brochure de cent cinquante pages sur la table, en face de Camille. Je lui avais, à plusieurs reprises, demandé de me donner un scénario à lire, pour voir comment c’était fait. Je l’ai feuilleté. Parfois, entre deux dialogues, ils descendaient de vélo mais continuaient à discuter en avançant côte à côte. Son idée, révolutionnaire, consistait à tourner un seul plan-séquence, sans coupure ni raccord et en temps réel. C’était une véritable prouesse technique.

Quand William démarrait, on ne pouvait pas l’arrêter. Il connaissait tout le cinéma français, les comédiens, les producteurs, les metteurs en scène. Il nous donnait des tas de détails passionnants qu’on ne lisait pas dans la presse. Jamais on n’aurait cru que c’était si compliqué de réaliser un film. C’était l’histoire de notre cinéma en train de se faire. Il a pris la main de Camille et l’a fixée droit dans les yeux.

– T’es beaucoup mieux en vrai.

– Comment tu peux dire ça ? a-t-elle demandé.

– Michel avait dessiné un portait-robot. Il t’avait fait une drôle de tête.

Je lui ai balancé un coup de pied sous la table. Je l’ai raté.

– Tu avais fait mon portrait ?

– C’était une idée comme ça. Pour te retrouver, ai-je bredouillé.

– J’aimerais le voir.

– Il n’était pas très ressemblant. Je l’ai déchiré.

– Tu n’as rien perdu, a poursuivi William. C’était assez cubiste.

Cette fois, je ne l’ai pas raté.

– C’est dommage, a dit Camille. Ça m’aurait fait plaisir.

Pour détendre l’atmosphère, William s’est lancé dans l’imitation de la mouche en piqué. Elle faisait des circonvolutions qu’il suivait de la tête, réussissait à l’attraper en plein vol. Dès qu’il ouvrait le poing, elle se sauvait et ça recommençait. Camille riait aux éclats.

– Tu sais faire du vélo ? lui demanda-t-il.

– Oui.

– Tu voudrais tourner dans mon film ? Tu serais formidable.

– Je n’ai pas le temps. Je prépare mon bac.

– Après. Cet été. C’est un rôle superbe.

– Ce ne sera pas possible.

– Je te laisse mon téléphone. Lis le scénario. Quand tu veux, tu m’appelles et on en parle.

Il s’est levé et a ramassé ses journaux.

– Au fait, Michel, je suis passé voir tes photos à Saint-Sulpice. Elles ne sont pas mal.

– Tu as aimé ?

– Tu te débrouilles bien pour un débutant. Ton ami, le photographe, il ne pourrait pas me développer quelques pellicules ?

– Tu n’as qu’à le lui demander.

– Il est cher, je trouve.

– Il ne m’a pas fait payer. Il se rembourse sur les ventes.

Il était pressé de partir. Il a oublié de payer ses consommations.

– Tu fais des photos ?

– J’essaye.

– Tu ne me l’avais pas dit. On peut les voir ?

– Si tu y tiens.

– William, ton copain, il a essayé de me draguer ?

– Il ne faut pas y faire attention. Il ne peut pas s’en empêcher.

 

À travers la glace de Fotorama, je voyais le patron de la boutique qui approvisionnait les étagères en pellicules. Dans la vitrine de droite étaient exposées des photos en noir et blanc d’un bord de mer en furie, des gerbes d’écume giclant contre la jetée et des passants résistant au vent de la tempête.

– Ce sont tes photos ? a demandé Camille.

– Les miennes sont à l’intérieur. Elles ont été exposées en vitrine pendant un mois. Ils en ont vendu plusieurs.

J’ai poussé la porte et nous sommes entrés. En m’apercevant, le propriétaire a eu un grand sourire comme s’il était content de me voir. Il est venu vers nous.

– Comment allez-vous… ?

Il a cherché mon nom et ne l’a pas trouvé.

– Je peux montrer mes photos à mon amie ?

– C’est fait pour ça. Vous voulez voir Sacha ?

– Il ne travaille pas le jeudi.

– En ce moment, c’est tous les jours. On a eu une belle commande du ministère des Affaires culturelles. Les premiers tirages du plafond de Chagall. Sacha, votre photographe préféré est là, a-t-il crié à travers la porte.

On est passés dans la salle d’exposition. Camille s’est mise au centre et a pivoté. Son regard faisait le tour des photographies accrochées aux murs. Elle s’est immobilisée sur le coin droit.

– Ce sont les tiennes.

Ce n’était pas une interrogation. Elle s’est avancée vers les cinq photographies de la fontaine Médicis. Elle les a détaillées avec attention.

– Elles sont superbes, Michel.

– Tu trouves ?

– Vraiment. Il n’y avait que toi pour faire ces photos. Si j’avais de l’argent, je les achèterais.

– Ce n’est pas la peine, mademoiselle.

Sacha est apparu, avec sa blouse grise. Il avait les traits tirés et les yeux rouges d’un homme qui n’a pas dormi.

– J’ai un tirage de réserve. Je vous les offre.

– Ça me gêne.

– Vous n’aimez pas ces photos ?

– Elles sont magnifiques.

– On va profiter de la présence du photographe. Il va les signer. Vous êtes d’accord, Michel ?

Il n’a pas attendu ma réponse. Il est passé derrière le bureau et, dans un tiroir, il a pris une enveloppe blanche. Il en a sorti les cinq épreuves, les a étalées sur le comptoir. J’ai mis : « Pour Camille », et signé dans la bordure blanche chacune d’elles.

– Gardez-les précieusement. Dans vingt ou trente ans, elles vaudront une fortune.

– Ça ne m’étonnerait pas, a-t-elle répondu. Vous savez, Michel est un véritable artiste. Il est aussi l’auteur de poèmes magnifiques.

– Vous ne m’en aviez pas parlé, s’est-il exclamé avec un sourire en coin. J’aimerais bien les lire un jour.

– Ce n’est pas possible, a-t-elle poursuivi. Michel refuse de les écrire. Il me les récite.

– Il a raison. C’est plus beau quand on écoute.

Il a remis les photos signées dans l’enveloppe et l’a tendue à Camille.

– Avec les compliments de la maison.

– Je vous remercie. C’est un cadeau qui me touche beaucoup. Michel m’a dit que vous vous intéressiez au Matin des magiciens.

– Il vous a dit ça ?

Je ne savais plus où me mettre. Je lui ai fait un signe de tête.

– Je n’ai jamais rien lu de pareil ! a-t-il lancé.

– Moi non plus. Michel, lui, ne l’a pas encore lu.

– Je te l’ai dit, Camille, je lis utile, pour le bac. Pendant les vacances, j’aurai le temps.

– Dites-lui que c’est passionnant.

– Ce qui est intéressant dans ce livre, expliqua Sacha, même quand on n’est pas d’accord avec eux, c’est leur non-conformisme, le coup de pied dans la fourmilière.

– Ah, tu vois !

– On ne va pas vous embêter plus longtemps, suis-je intervenu. Vous avez du travail.

– Michel, avec Camille, vous avez un beau sujet de photographie. Qu’attendez-vous ?

– Elle n’aime pas qu’on la prenne en photo.

– Camille, vous permettez que je vous appelle Camille ?

– Bien sûr.

– Proposez-lui un échange. Une photo de vous contre un poème de lui. Vous ne seriez pas perdante, non ?

– Je ne sais pas s’il voudra.

– Michel, vous êtes d’accord pour ce marché ?

Si elle n’avait pas été là, je crois que je l’aurais embrassé.

C’est ainsi que j’ai fait mes premières photos de Camille. Au début, elle a voulu que j’écrive les poèmes. Je les ai tous transcrits. Sans en changer une ligne. Je n’en avais pas un nombre illimité. Le moment est vite arrivé où je n’en ai plus eu à offrir en échange. Sacha m’approvisionnait avec parcimonie et il développait les photos de Camille. Il les sortait en grand format, avec un grain fort et contrasté. Il refusait que je le paye. Un jour où je lui disais que ça me gênait d’accepter ses poèmes et d’être incapable d’en écrire, il m’a répondu que les poèmes appartenaient à ceux qui les aimaient, qu’il était heureux car il savait pourquoi il me les donnait et que c’était à cela qu’ils devaient servir.

 

Camille trouvait que je prenais trop de photos et que je n’écrivais pas assez de poèmes. Je lui ai expliqué que ça demandait du temps, qu’un poème valait plusieurs photos.

 

– … La mort croit m’avoir tué

Mais mon corps n’existe pas

Je suis dans trois notes de musique

Un sourire famélique

Un souvenir fatigué

Et des chemins sur l’horizon

Oubliés par ce vent biscornu

Je suis dans ces lignes immuables

Ancrées dans les mémoires

Murmurées et cachées

Reprises et transportées

Mes tourments comme des farandoles…

 

– Michel, c’est merveilleux.

– Je sais.

– Elles sont tristes tes poésies.

– Pour ce poème, je veux une photo. Une seule.

 

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