Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 4
4
La vie ou la survie tiennent à des détails imprévisibles. À une grippe par exemple. J’étais rétabli de mon rhume mais, en cet hiver sinistre où les cours d’eau débordaient et les inondations paralysaient le pays, l’abominable virus m’a frappé. Pas moi. J’aurais préféré mais il m’a épargné. Nicolas, qui affichait une santé de fer et n’avait pas été malade un seul jour depuis la onzième, l’a attrapé. Comme des millions d’autres. Nicolas absent, c’était la porte ouverte à la catastrophe. Sans lui, j’étais perdu. Lachaume, notre prof de maths qu’on appelait Rabougri, et qui faisait plus pitié qu’envie avec son éternel foulard noir autour du cou, a échappé à l’épidémie.
Je suis passé voir Nicolas qui a été touché de mon attention et que je m’inquiète de sa santé. Je n’ai pas osé lui parler de cette échéance fatidique qui approchait, inexorable et meurtrière : la compo de maths. Les penseurs, les psychiatres et les ministres de l’Éducation ne se sont jamais préoccupés des angoisses archaïques, des cauchemars traumatiques et des dégâts irréversibles occasionnés dans notre conscient et notre inconscient par les compositions en général et celles de maths en particulier. J’étais en suspension au-dessus du gouffre et la terre entière s’en foutait. Je m’étais ruiné auprès de la mère Bonbon du Luxembourg. J’ai apporté à Nicolas un assortiment des friandises dont il raffolait. Un énorme paquet de rouleaux de réglisse, carambars, Coco Boer, roudoudous, Mistral, oursons et cigarettes en chocolat. Et les malabars qu’il adorait pour les tatouages en décalcomanies. J’espérais que ça le requinquerait et contribuerait à son rétablissement rapide. Il a eu une crise de foie. Je n’ai pas voulu importuner Cécile qui était toute à son ménage et passait son temps à changer d’avis entre la poursuite de sa thèse ou psycho.
J’ai travaillé comme un fou mais plus je bossais, moins je comprenais et plus je me décomposais. J’ai dû affronter seul et sans filet l’épreuve reine. Pour nous, Français, Berezina et Waterloo sont synonymes de défaites cuisantes et amères. Au moins, il y a eu bataille. Nous avons été écrasés. Mais nous nous sommes battus avec vaillance ou désespoir et nos adversaires, même anglais, ont reconnu notre courage. Là, c’était au-delà de la honte. J’ai déchiffré l’énoncé comme si c’était du chinois. Rabougri avait dû se tromper de sujet. J’ai vu mes camarades qui turbinaient, tête baissée, sans états d’âme. Je suis resté durant une heure à fixer le vide infini de ma nullité. L’agneau qui arrive à l’abattoir doit être dans cet état d’esprit. Il attend le coup de couteau comme une délivrance à son tourment. J’ai rendu copie blanche, immaculée de tout raisonnement mathématique. Rabougri pourrait m’adresser des reproches, sauf celui de lui avoir donné du travail.
On peut essayer de fuir les réalités, tromper son monde, se dissimuler derrière le masque de la vertu, faire l’autruche, s’inventer des excuses et des prétextes, tergiverser et reculer, l’avenir dépend de notre résistance au grand écart et le bonheur de notre capacité de lâcheté. La vérité revient à la vitesse d’un boomerang. Vous renoncez à fuir, vous êtes au bord de l’abîme. Si vous ne sautez pas, il faut payer comptant.
Le soir, pendant le dîner, j’attendais avec appréhension la question fatale. Ma mère paraissait avoir oublié. Mon père avait de mauvaises nouvelles de grand-mère Jeanne qui venait d’être hospitalisée pour la deuxième fois pour son problème au cœur. Il envisageait de monter à Lens pour la voir le dimanche suivant et voulait qu’on l’accompagne. Juliette devait aller à l’anniversaire d’une amie et j’ai prétexté des révisons pour la composition d’histoire-géographie.
– Au fait, Michel, comment s’est passée cette compo de maths ? a demandé ma mère en servant le potage aux légumes.
Elle prévoyait la réponse traditionnelle : « Pas mauvaise impression, faut attendre. » Ne pas crier victoire et rester modeste : deux qualités ancrées dans la famille Delaunay.
– Ça a été… un désastre.
– Pourquoi ?
J’avais préparé un topo où il était question d’échecs retentissants, de Trafalgar et de ligne Maginot, de déculottées majeures et de grands hommes, cancres avérés qui avaient fait le désespoir de leurs parents, obtenu le prix Nobel et fini au Panthéon. Je me suis emberlificoté. J’ai eu un blanc. Pas d’excuses. La vérité. Le jugement de Dieu.
– Einstein… dans sa jeunesse… lors de la bataille… avec Pasteur… Churchill aussi… comme Nicolas… Ce n’est pas grave, une mauvaise grippe… Ça fait des années que je copie sur lui.
Ma mère a laissé tomber la louche dans la soupière. La nappe a été maculée de soupe. Elle me dévisageait bouche ouverte, pétrifiée, ne sachant pas si j’étais sérieux ou si j’avais osé une blague aussi stupide que moi.
– J’ai rendu copie blanche. Je n’ai même pas compris l’énoncé.
– Pour Nicolas, tu plaisantes ?
– Je triche depuis des années. J’en ai assez de mentir.
Je lui aurais annoncé que je me prostituais ou que je posais des bombes pour le FLN ça ne lui aurait pas fait plus d’effet. Elle a contourné la table, s’est approchée de moi, rouge de colère. J’ai vu sa main droite se dresser. Je n’ai pas bougé, pas cherché à éviter ou à me protéger. Je savais qu’elle frappait fort. La gifle faisait partie du paiement. Son bras est resté en suspension, frémissant.
– Hélène ! Ça suffit ! a hurlé mon père qui s’est précipité.
Elle aurait dû frapper. Ça aurait remis les compteurs à zéro. C’était une histoire entre nous deux et c’est devenu une affaire de famille. Il s’est interposé. Son bras levé menaçait mon père. Il la fixait, impassible. Elle a fini par le baisser.
– Ce n’est pas une raison pour le frapper, a dit mon père d’une voix qui se voulait persuasive.
Elle tremblait, fébrile, et maîtrisait avec peine l’exaspération qui affleurait.
– Ton fils avoue qu’il est un menteur et un tricheur et tu trouves ça normal !
D’habitude, ils se disputaient loin de nous, dans leur chambre. Ils veillaient à préserver les apparences et on faisait comme si on n’avait rien entendu.
– Tu ne dis rien ! Tu ne fais rien ! Tu ne réagis pas. Tu leur passes tout. Mon père n’aurait pas toléré cette honte un quart de seconde. Il savait tenir sa maison. On le craignait. Et gare quand il sortait la ceinture. Chez les Delaunay, il y avait une morale. Les enfants obéissaient à leurs parents. On a vu le résultat. Mon frère Daniel s’est conduit en héros, Maurice a réussi…
– Arrête ! Il a épousé l’héritière d’une des plus grosses fortunes d’Algérie.
– Et toi, qu’est-ce que tu as fait ? Tu n’as pas épousé la fille du patron ?
– C’est honteux ce que tu dis.
– Maurice s’occupe de ses enfants, lui. Les tiens se conduisent mal. Ils ne respectent rien. Ils n’ont pas peur de toi.
– Chez moi, on ne bat pas les enfants. Quand ils font une connerie, on discute, on se parle. Mon père disait toujours…
– Elle est belle l’éducation chez les Marini ! l’interrompit-elle. On a vu ce que ça a donné avec Franck. Michel prend le même chemin.
– Tu mélanges tout.
– Je te connais. Il faut comprendre, excuser. Il va avoir droit à des félicitations peut-être ?
– Je n’ai jamais frappé mes enfants et ce n’est pas aujourd’hui que je vais commencer.
– Je ne suis pas d’accord !
– C’est comme ça et ce n’est pas autrement.
Elle est sortie en claquant la porte de la salle à manger. Effrayée, Juliette s’est levée et l’a rejointe. Mon père s’est assis à côté de moi, m’a mis la main sur l’épaule.
– Ne t’inquiète pas, grand, elle s’énerve. Elle va se calmer.
– Je suis désolé, je ne voulais pas…
– Ne t’en fais pas, je suis là. Que se passe-t-il au bahut ?
– C’est les maths. Je suis archinul.
– Avant, tu avais de bons résultats.
– Mes bonnes notes, c’était grâce à Nicolas.
– C’est bizarre. J’aurais cru que… Ce n’est pas grave. Dans la vie, quand on sait lire, écrire et compter, ça suffit. Les maths, la physique, la philosophie, c’est du pipeau. Moi, j’ai mon certificat d’études. À l’école, j’étais au fond de la classe. Toujours dernier, sauf en gym. Est-ce que j’ai eu besoin du baccalauréat ou de diplômes pour réussir ?
On a fait le tour du quartier pendant une heure. Il me tenait par l’épaule. Ça faisait des années que j’arpentais le secteur et personne ne m’avait remarqué. Lui, il connaissait tout le monde, les commerçants, les concierges, des passants. Il les saluait, leur disait bonsoir, souriait, blaguait, bavardait, me présentait comme son deuxième qui avait grandi trop vite et le dépassait déjà. Avec cette génération, il ne faut s’étonner de rien. On aurait dit un député au marché.
– Tu as des nouvelles de Franck ?
– Aucune.
– Et sa copine, elle en a ?
– Ce n’est plus sa copine, papa. Ils se sont séparés avant son départ.
– Des fois, tu donnes des nouvelles, ça n’empêche pas.
– Franck n’aime pas écrire. Quand il partait en vacances, il n’envoyait pas de cartes postales.
– Là, ce n’est pas pareil, c’est la guerre.
Un couple lui a demandé où en était l’installation de leur salle de bains qui avait quinze jours de retard. Il leur a expliqué que de nos jours, ce n’était pas comme avant. À cause de la grippe et des ouvriers malades. Il leur a promis de s’en occuper personnellement. Ils sont repartis en le remerciant.
– On a un tel boulot que je ne vais pas pouvoir leur envoyer quelqu’un avant je sais pas quand. Plus tard, tu pourrais faire une école de commerce.
– Tu dis toujours que le commerce, ça ne s’apprend pas.
– Le commerce, c’est facile, ce qui est compliqué, c’est la comptabilité, le droit, les impôts et la paperasse
– Toi, tu n’as pas fait d’études et tu as réussi. Tu pourrais m’apprendre ce que tu sais.
– Le commerce, c’est vrai, ça ne s’apprend pas. C’est un jeu. Rien qu’un jeu.
– Je ne comprends pas.
– Toi, tu es le chat, et le client, c’est la souris. Une souris, c’est malin. Un chat, c’est patient. Et surtout, comme il veut bouffer la souris, il se met à la place de la souris. Pour penser comme une souris. Le chat, il doit avoir beaucoup d’imagination pour attraper la souris. À toi de savoir si tu veux être un chat ou une souris. Et l’imagination, ça ne s’apprend pas dans les écoles de commerce. Qu’en penses-tu ?
– Moi, s’il n’y a pas de maths, je ne dis pas non.
– Formidable ! Crois-moi, tu vas avoir la belle vie. J’ai de grands projets en tête. Ensemble, on va casser la baraque.
Quand j’en ai parlé à Igor, il m’a dit que j’étais un petit con et que j’allais le rester.
– Il n’a pas tort mon père, avec le commerce, tu peux gagner plein d’argent.
– Et tu vas bosser toute ta vie pour du fric ? C’est ça ton rêve ?
– Que veux-tu que je fasse ? Je suis nul en maths !
– Je vais te dire, Michel, être chauffeur de taxi, c’est le meilleur métier du monde.
Igor était convaincant. Ils étaient trois taxis au Club et n’avaient pas la même opinion que lui. Un bon métier quand vous n’aviez pas mal au dos. Ils avaient des sciatiques et des vertèbres tassées, respiraient des gaz d’échappement du matin au soir, s’énervaient dans les encombrements, tremblaient de se faire égorger par un minable décidé à voler leur recette et ils étaient harcelés par les agents de police aux aguets pour leur mettre des contraventions.
– C’est la nuit qu’il faut bosser. On n’est pas nombreux. Tu n’as pas de patron sur le dos. Tu te sens libre. Pas de circulation. Pas de flics. Et les voyous ont des occupations plus lucratives que d’agresser les chauffeurs de taxi. La nuit, c’est différent.
Igor s’était fait une clientèle d’habitués, de noctambules, de patrons de restaurants et de boîtes de nuit ou d’artistes qu’il raccompagnait au petit matin.
– Les gens de la nuit, ils savent vivre. Ils ne mégotent pas. Les pourboires sont souvent plus importants que le prix de la course. La nuit, tu te fais des amis. Des vrais. Le jour, les gens n’ont pas le temps de se parler ou de s’écouter.
Quelques mois après ses débuts, un peu avant minuit, Igor avait pris un client rue Falguière et l’avait emmené à Franklin-Roosevelt. Pendant la course, l’homme n’avait pas desserré les dents. Il y a des clients peu causants. Au moment de payer, l’homme lui demanda :
– Vous êtes russe ?
Igor le dévisagea. Il ne l’avait jamais vu. L’homme avait une stature imposante, une chevelure abondante, les traits burinés d’un bagnard en cavale. Il fit oui de la tête, méfiant. L’homme continua en russe :
– D’où vous êtes ?
– De Leningrad.
– Moi, je suis né en Argentine. Dans ma jeunesse, j’ai vécu à Orenbourg, vous connaissez ?
– C’est dans l’Oural ?
– Mon père y était médecin. On est venus en France avant la révolution.
– Moi, j’étais médecin à Leningrad. Je m’appelle Igor.
– Moi, c’est Jef.
Igor et Joseph Kessel parlèrent du pays dans la voiture pendant deux heures. Kessel l’invita à prendre un verre chez lui et ils continuèrent à discuter jusqu’au petit matin. En russe. De la guerre, de Paris, de musique, de Dostoïevski, des échecs et de mille autres choses. Comme s’ils s’étaient toujours connus. Igor devint plus que son chauffeur attitré. Souvent, ils dînaient ensemble. Il le présentait comme un de ses vieux compagnons. Jef l’invitait mais payait le montant précis de la course. On ne donne pas de pourboire à un ami. Plus d’une fois, Igor lui glissait à l’oreille qu’il était temps de rentrer chez lui et le raccompagnait à sa porte. Il ne le considérait pas comme un client. Kessel était le seul autorisé à s’asseoir devant. Il lui dédicaçait ses livres en russe et faisait souvent des apparitions au Balto. Madeleine, très fière, lui mijotait des plats pour lui seul. Il se lia d’amitié avec la plupart des membres du Club et certains se sont reconnus dans des personnages de ses livres. La première fois où Victor Volodine l’aperçut, Igor et Kessel jouaient aux échecs. Il n’en revenait pas qu’Igor soit à tu et à toi avec une pareille célébrité. Il se présenta à Kessel en claquant les talons.
– Comte Victor Anatolievitch Volodine des cadets de la garde du tsar.
Victor a probablement raté sa carrière et aurait dû être comédien. Kessel l’a cru dur comme fer et, sans Igor, lui aurait acheté le poignard de Raspoutine. Quand, un peu plus tard, Igor lui raconta la vérité à son sujet, il eut le plus grand mal à l’admettre, tellement Victor était criant de vérité dans son rôle d’aristocrate déchu.
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