Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 13
13
Dans le contexte actuel, avec le constat d’huissier dressé
après le départ du domicile conjugal de M. Marini, les nouvelles attestations émanant de vos salariés et de vos relations me paraissent suffisantes pour obtenir une décision favorable du tribunal. À l’heure présente, l’avoué adverse n’a communiqué aucune pièce dans la procédure. L’absence de témoignage au bénéfice de votre mari sera déterminante dans l’obtention du divorce à ses torts exclusifs. Il est de la plus haute importance que nous arrivions à l’audience des plaidoiries avec nos seules pièces…
La lettre émanait de maître Fournier, l’avocat de la famille. J’étais tombé dessus en triant le courrier sur le paillasson des concierges. J’attendais une colle de H-IV pour avoir fumé à l’intérieur du lycée. J’avais repéré son en-tête. Ce n’était pas la première fois qu’il écrivait à la maison. J’ignore pour quelle raison, ce matin-là, je l’ai prise et ouverte. Peut-être à cause du silence. Depuis des mois, on vivait dans une atmosphère ouatée, comme s’il n’y avait aucun problème. Ma mère me répondait d’un air naturel et d’une voix posée et convaincante comme son sourire :
– Il ne se passe rien, mon chéri. Tout va bien. Ne t’inquiète pas.
Mon père téléphonait le dimanche soir. On lui parlait à tour de rôle, Juliette et moi. Dans le fauteuil, ma mère gardait le nez plongé dans Paris Match.
– Comment ça se passe au lycée ?
– Ça va.
– Je suis content.
– Et toi ?
– Les affaires sont dures. Il faut s’accrocher.
Au début, on demandait quel temps il faisait à Bar-le-Duc, il répondait soit : « On se les gèle », soit : « Il fait un temps de chien. » Les conversations étaient courtes et se concluaient par « Je t’embrasse, mon chéri. À la semaine prochaine ».
Il venait à Paris en coup de vent. Pour voir des fournisseurs. Il partait avec le premier train et rentrait avec le dernier. Pour ne pas avoir de frais d’hôtel. Il me donnait rendez-vous dans un bistrot, arrivait avec une heure de retard. Une fois, on s’est ratés, chacun dans un café de la place de la République. Je l’accompagnais en métro à la gare de l’Est. Longtemps, il avait espéré que ce n’était pas fini, qu’il y avait une petite chance de sauver la famille. Quand ça ne va pas dans un couple, il paraît que l’idéal, c’est de se séparer pour faire le point.
– C’est comme la météo, tu comprends ? On laisse passer l’orage, et ensuite on retrouve le ciel bleu.
Vu le résultat, ça ne devait pas être la bonne méthode.
Un jour, j’avais eu une impression bizarre et désagréable. Il était arrivé, essoufflé, en râlant après la circulation infernale, la puanteur des gaz d’échappement et la saleté des rues.
– C’est de la folie furieuse. Je me demande comment j’ai fait pour supporter cette ville pendant des années. Je ne peux plus respirer.
Je l’ai regardé comme un étranger.
À la lecture de cette lettre, mon sang n’a fait qu’un tour. J’ai failli remonter pour dire à ma mère ce que je pensais de son attitude. Je devais prévenir mon père du complot qui se tramait contre lui, pour qu’il puisse réagir et se défendre. J’ai réussi à le joindre à son magasin :
– Il y a un problème, papa. Il faut qu’on se voie de toute urgence.
– Dis-moi de quoi il s’agit.
– Je ne peux pas en parler par téléphone. C’est très grave.
– Tu as fait une bêtise ?
– Ce n’est pas moi. C’est rapport à maman.
Il allait se débrouiller pour venir à Paris. Il en profiterait pour voir un nouveau fournisseur à Boulogne. On s’est retrouvés dans une brasserie bondée en face de la gare de l’Est. Il est arrivé avec un paquet de catalogues de luminaires italiens. Il m’en a donné un pour que je me rende compte de la qualité. Il avait obtenu de les représenter en Lorraine.
– Qu’est-ce que tu en penses ?
– En luminaires, je n’y connais pas grand-chose.
– Ils ont vingt ans d’avance sur nous. Avec ça, je vais casser la baraque. Surtout, pas un mot à ta mère. Tu fumes, maintenant ?
– Ça fait un moment, papa.
– Je vais en prendre une.
Je lui ai donné mon paquet de Gauloises et la pochette d’allumettes.
– Alors, qu’est-ce qui se passe ?
Je lui ai tendu la lettre de l’avocat. Il l’a lue sans broncher.
– Quand je pense à tout le fric que j’ai filé à ce salaud.
– Ils n’ont pas encore gagné. Tu vas te défendre ?
Il a haussé les épaules, est resté un moment songeur.
– Il faudrait faire des faux témoignages. Ce n’est pas mon genre. Aller demander à des gens que je n’ai pas vus depuis des années de raconter des saloperies sur ta mère, je ne m’y vois pas.
– Elle le fait, elle.
– C’est de ma faute, Michel. J’ai quitté le domicile conjugal. Après, c’est foutu. On avait une belle famille. Et puis, ça a craqué. J’ai cru qu’on traversait une passe difficile comme il y en a dans tous les couples. Quand j’ai réalisé, c’était trop tard.
– C’est à cause de Franck ?
– La vérité, c’est qu’on n’était pas du même milieu. Ça ne se rattrape pas. Il y en a qui y arrivent. Nous, on n’a pas su.
– Tu pourrais avoir les torts partagés.
– Comment ? Elle a dix témoignages contre moi et le constat d’huissier. On se serait déchirés pour rien. Tu es capable de garder un secret ?
– Tu ne vas pas me refaire ce coup-là.
– J’aurais pu embêter ta mère sur la société. Mais on a trouvé un arrangement.
– Quel arrangement ?
– On a décidé de vous laisser en dehors de nos histoires. Je veux ta parole d’homme.
Il n’y avait pas moyen d’y échapper. J’ai promis.
– On a convenu que je prendrais les torts exclusifs. Je ne verse aucune pièce au procès. Je garde l’autorité parentale avec elle. Elle a la garde et moi, un week-end sur deux quand je pourrai et la moitié des vacances. Elle a une petite pension pour vous deux et elle me verse une contrepartie financière pour l’entreprise.
– Ce n’est pas possible ? Tu nous as abandonnés pour du fric !
– Michel, ne dis pas de conneries ! Sinon, c’était la guerre et je n’ai pas les moyens !
– Tu n’avais pas le droit ! Tu aurais dû te battre !
– C’est la vie qui est comme ça, mon fils, et ce n’est pas autrement.
– Finalement, tu t’es bien débrouillé.
Je me suis levé. J’ai ramassé mes clopes. Je me suis éloigné de quelques pas. Je suis revenu.
– Dis-moi où est Franck.
– Tu n’as pas besoin de le savoir.
J’ai laissé la lettre de l’avocat sur la table de l’entrée. Ma mère a été surprise. Je lui ai dit que je l’avais ouverte par mégarde. Le dimanche soir, quand mon père a téléphoné, Juliette a décroché et lui a parlé cinq minutes. Elle a voulu me le passer et m’a tendu le combiné.
– Tu n’as qu’à lui dire que je ne suis pas là.
Il n’a pas pu ne pas entendre. Ma mère a levé le nez de Paris Match. Elle n’a rien dit, a souri et a repris sa lecture. Les autres dimanches, j’ai refusé de lui parler. Ça a duré longtemps. Cette histoire est encore entre nous aujourd’hui.
Je n’ai jamais parlé de ma famille à Camille ni évoqué l’histoire de Franck et de Cécile, leur disparition, la déchirure familiale et l’exil de mon père dans une province lointaine. Je pensais à eux chaque jour. On dit que le temps cicatrise les blessures. Il ne faut pas beaucoup aimer ceux qui sont partis pour les effacer de votre mémoire. Ce qui dominait, c’était la colère, ce besoin de crier qui vous suffoque parce que vous le refoulez et que vous êtes impuissant. Une sorte de haine s’était installée. Pour des raisons inconnues, Camille refusait de parler de sa famille. On était à égalité. On partageait la paix des orphelins.
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