Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 32 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 5

5

 

Que pouvait faire un acteur hongrois inconnu à Paris qu’aucun metteur en scène ne voulait engager, à cause de cet accent qui faisait rire dès qu’il ouvrait la bouche pour déclamer son texte ? Rien. Se débarrasser de son accent était devenu son obsession. C’était une marque indélébile qui lui collait aux cordes vocales comme un de ces mauvais virus qui vous bouffent de l’intérieur. Imré jurait que c’était sans espoir, que les Hongrois ne perdaient jamais leur nasillement et que seules des années d’un travail acharné et quotidien pourraient le gommer. Tibor n’avait ni le temps ni la patience et il n’y a rien de pire qu’un comédien condamné au silence. Igor et Werner s’y sont mis. Ensemble, puis chacun de leur côté. Ils n’étaient d’accord ni sur la méthode ni sur les exercices. C’était une mission impossible. La pitié contre la charité. Comment progresser quand le professeur n’a pas compris la leçon ? Werner, qui traînait son phrasé allemand comme une punition, était le plus mal placé pour l’aider. En parlant avec une extrême lenteur, Igor arrivait à dissimuler ses origines. Dès qu’il se laissait aller, c’était la Volga qui débordait.

– Igor, je suis désolé, tu me fais penser à ce professeur de natation que j’avais au lycée de Cologne. Il nous apprenait en lisant le manuel, lui ne savait pas nager.

– Avec toi, il va prendre ton accent teuton.

– On ressemble à deux eunuques qui parlent d’amour.

– Un Français serait l’idéal.

– Et qui soit pédagogue.

Parmi leurs connaissances, un seul avait le profil. Ils y pensèrent en même temps.

– Il ne voudra pas.

Gregorios Petroulas était un cas unique au Club. Il avait fui son pays car les communistes y étaient pourchassés et exterminés. Il avait quitté la Grèce en 49, à la fin de la guerre civile. Sa tête était mise à prix par les extrémistes d’un mouvement royaliste qui avait tué ses deux frères. Gregorios était un communiste viscéral et contrarié, ce qui le rendait imprévisible, même pour ses meilleurs amis. Il avait la réputation d’être lunatique, passait de l’exaltation à l’abattement et de la volubilité à la prostration en une seconde sans qu’on sache pourquoi. Il était chaleureux, vous serrait dans ses bras et, l’instant d’après, vous traitait d’abruti, de racaille et de fasciste, ce qui, jurait-il, était un pléonasme, du grec pleonasmos qui signifie excès. Gregorios ne pouvait faire une phrase sans retrouver l’étymologie d’un mot grec, signe évident que notre civilisation était grecque, que nous lui devions notre identité sans en avoir la moindre reconnaissance, du latin cognoscere mais c’était une exception.

– J’ai honte de ce que j’ai fait, disait-il parfois, plongé dans ses souvenirs.

– Qu’est-ce que tu as fait ?

Il relevait la tête, haussait les épaules.

– C’est fini. Tout le monde s’en fout. Alors, tu joues ?

Gregorios était professeur de latin et de grec ancien dans une dizaine de cours privés. Cette activité le faisait courir d’un bout à l’autre de la région parisienne pour dispenser son précieux savoir. Les seules écoles qui lui proposaient du travail étaient tenues par des prêtres ou des bonnes sœurs qui mettaient un point d’honneur à maintenir actif l’enseignement des langues mortes mais Gregorios haïssait les églises en général et les curés en particulier. À son arrivée à Paris, ancien professeur de français au lycée de Patissia à Athènes, Gregorios s’attendait à être accueilli à bras ouverts. L’Éducation nationale lui avait répondu qu’il n’avait pas les diplômes requis pour enseigner en France. Le seul boulot qu’il avait trouvé, c’était à Sainte-Thérèse, une institution pour jeunes filles comme il faut du XVI e arrondissement. Son recrutement avait été d’une rapidité miraculeuse. Le père directeur l’avait fait asseoir devant lui, l’avait toisé et, sans formalités, avait commencé à lui parler en latin. Gregorios lui avait répondu du tac au tac et, pendant une heure, ils avaient bavardé. Le père directeur l’avait recruté sur-le-champ, lui faisant confiance pour le grec qu’il ne pratiquait pas. À chaque fois qu’ils se croisaient, ils échangeaient dans la langue de Virgile.

– Tant que nous le parlerons ensemble, lui disait-il en latin, ce ne sera pas une langue morte.

Gregorios devait avoir une façon personnelle et vivante d’enseigner. Ses élèves avait eu au baccalauréat des notes qui dépassaient, et de loin, leurs pitoyables et habituels résultats. Ce fut le point de départ de sa nouvelle carrière. Le père directeur qui l’avait pris en affection lui avait obtenu un permis de séjour et une carte de travail en un rien de temps. Il était si content de ses services qu’il l’avait recommandé à ses collègues de l’enseignement catholique. Gregorios était devenu la référence incontournable pour les humanités des institutions religieuses de l’archevêché de Paris. Plus on le réclamait, plus ça le mettait dans une rage proche de l’apoplexie. Il dissimulait sa répulsion pour les soutanes, leur prêchi-prêcha et ces familles bien pensantes pour qui le catéchisme était fondamental, en se disant, pour se soutenir dans son calvaire quotidien, que ces religieux n’étaient pas grecs et n’avaient rien à voir avec les monstruosités commises dans son pays et bénies par l’Église orthodoxe. Il était mal payé et complétait son revenu en donnant des leçons particulières à ses débiles d’élèves. Il rencontra ainsi le père désespéré d’un de ces imbéciles qui fut émerveillé par son savoir et lui demanda de devenir sa plume. Gregorios hésita. C’était un député poujadiste, ignare, stupide et réactionnaire, dont l’unique conviction était de détester les rouges. Il accepta sous la pression comminatoire de son épouse et parce que les Grecs ont inventé le discours. C’était sa façon de poursuivre l’œuvre de Démosthène et de Périclès. Il truffait ses allocutions de citations grecques et latines qui faisaient l’admiration des parlementaires unanimes, lesquels applaudissaient avec chaleur ce collègue si cultivé. Il nous prenait à témoin de ses cas de conscience et de ses dilemmes. Pavel, qui était son meilleur ami et son partenaire attitré, l’écoutait avec politesse. Très vite, ses soliloques se terminaient par un :

– Si je dis ce que je pense des curés, ils me foutront à la porte. Je suis coincé.

– Ce n’est pas grave, lui répondait-il. Tu n’es ni le premier ni le dernier à te vendre pour un plat de lentilles.

– Je ne suis pas un vendu. Que ferais-tu à ma place ?

– Je jouerais. La pendule tourne. Tu vas te retrouver en zeitnot et perdre à cause du temps.

– Ce n’est pas de la lâcheté, Pavel. Tu me connais. Le pire, c’est qu’ils me prennent pour un des leurs alors que je les hais. La seule chose que je ne regrette pas, c’est d’en avoir tué quelques-uns.

 

Gregorios aurait pu retourner en Grèce après l’amnistie. Mais il était tombé amoureux de Pilar, une jeune femme discrète aux traits fins, fille de réfugiés républicains et qui enseignait l’espagnol dans un de ces cours privés. C’était une famille fréquentable. Ils pouvaient se raconter les trahisons, les horreurs et les ignominies de leurs guerres civiles respectives. Gregorios découvrit sans surprise que l’Église catholique espagnole valait en abominations et en abjections son Église orthodoxe grecque. Pour les beaux yeux de Pilar qui ne voulait pas se séparer de sa famille, il renonça à retourner au pays et se transforma en Parisien. Ils se marièrent et, pour lui faire plaisir et en dépit de ses convictions, accepta le mariage religieux. Ses amis se moquèrent de lui. Il se fâcha avec eux. Ils s’installèrent dans un petit appartement à la porte de Vanves et eurent trois enfants. Pilar se transforma en bigote imprévue et intraitable qui le traînait à la messe et aux vêpres sans lui demander son avis, ne ratait aucune fête et vouait une vénération mystique à Jean XXIII. Entre Pilar, son député devenu gaulliste de gauche et ses curés nourriciers, Gregorios avait peur de se renier, de finir calotin et subissait cette triple calamité telle une fatalité. Un fardeau qu’il portait comme Sisyphe, les Grecs, en plus de la sculpture, de la littérature, de la philosophie, de l’architecture, de la politique, de la stratégie, du sport et des compétitions sportives, ayant aussi inventé la mythologie. En véritable professeur, il ne pouvait s’empêcher de vouloir le bonheur des élèves malgré eux.

– Tu fais du latin, Michel ?

– Non.

– C’est capital d’apprendre le latin, même si c’est une langue moins intéressante que le grec et qui lui a beaucoup emprunté.

– Mon problème, c’est les maths.

– Ce sont les Grecs qui ont inventé les mathématiques : Euclide, Pythagore, Archimède, Thalès. Que des génies. Si tu veux, je t’apprends le grec.

– Écoute, Gregorios, déjà en français, je n’y comprends rien.

– Tant pis pour toi. Tu resteras un barbare. Du grec barbaros qui signifie stupide.

 

Quand Igor et Werner lui demandèrent d’aider Tibor, Gregorios refusa. Il avait un emploi du temps de ministre et pas une minute à consacrer à un nouvel élève.

– Ça tombe bien, il n’a pas d’argent, il ne peut pas te payer, observa Werner. Fais un effort, Gregorios. Tu connais sa situation. Tu es le seul à avoir une élocution parfaite. On te prend pour un Parisien.

– Tu es un excellent pédagogue. Tes élèves ont des notes exceptionnelles, poursuivit Igor.

– Par pitié, mes amis, ne m’enlevez pas cette bouffée d’oxygène. Le seul moment de répit dans mes journées de fou, c’est ici que je le passe, au milieu de gens normaux, qui ne sont pas des culs bénis. Vous n’avez aucune idée de ce que j’endure.

Ils insistèrent. Chacun de leurs arguments se heurtait au refus ferme et poli de Gregorios. Sa partie d’échecs quotidienne lui était indispensable. Il refusait de sacrifier cette petite heure de liberté. Werner avait renoncé et cherchait une solution de repli quand il remarqua Igor qui hochait la tête, lèvres serrées, paupières clignotantes.

– Il y a une raison absolue, murmura Igor.

– Désolé, mes amis. Rien ni personne ne me fera changer d’avis.

– Tibor est pressenti pour jouer Œdipe et avec sa prononciation, il n’a aucune chance.

– L’Œdipe d’Œdipe roi ?

– Peut-on imaginer Œdipe avec un accent hongrois ?

– C’est vrai, ce n’est pas possible. Si vous aviez pu entendre Sophocle en grec, vous auriez compris ce qu’était le théâtre. L’Orestie d’Eschyle est un poème tragique où les mots sont une musique. En français, c’est grotesque.

Igor se précipita sur le taxiphone et prévint Imré qui informa Tibor que Gregorios allait lui donner des leçons gratuites pour perdre ce chuintement maudit. Imré lui répéta ce que lui avait dit Igor :

– Un metteur en scène pense à toi pour le rôle d’Œdipe.

– Œdipe ? C’est merveilleux. Ma mère m’en a parlé comme d’une pièce exceptionnelle. Elle l’a vue à sa création à Budapest. Quel metteur en scène ? Quel théâtre ? demanda Tibor, excité.

– Pas de précipitation. Travaille ton texte pour que l’audition soit parfaite.

Peut-être Imré aurait-il dû réfléchir un peu, être plus précis ou prendre des précautions. Tout à sa joie d’avoir trouvé une solution, il laissa Tibor et Gregorios face à face.

– Je te remercie de ta gentillesse, Gregorios. Tu n’as pas beaucoup de temps. J’apprécie le service que tu me rends. J’espère un jour arriver à parler le français comme toi.

– Les Grecs n’ont pas d’accent. Nous avons inventé la diction. N’aie pas peur, Tibor, je ne te ferai pas parler avec des cailloux dans la bouche.

– Je serai ton meilleur élève. Pour moi, c’est une question de vie ou de mort.

– Si tu veux perdre ton nasillement, Tibor, tu dois parler lentement. Comme si tu réfléchissais à ce que tu vas dire. Détache chaque syllabe, poursuis sur la même tonalité et accentue la dernière ou quand ta respiration tombe. Par exemple : j’ai commandé, insiste sur le dé, un thé au lait, insiste sur le lè.

– J’ai commandé un thé au lait.

– Mets tes doigts dans ta bouche, tire tes lèvres vers les oreilles et laisse monter le son de ton ventre.

– J’ai com-man-dé un thé au lè.

– C’est parfait ! On va travailler sur le texte. Ce sera plus pratique.

Gregorios sortit deux brochures de son cartable et en donna une à Tibor, qui l’examina d’un œil surpris.

– Il vaut mieux prendre le vrai texte.

– C’est le bon. La traduction est excellente.

– Il n’y en a pas besoin. On travaille sur La Machine infernale.

– De quoi parles-tu ?

– De la pièce de Cocteau.

– Tu joues Œdipe roi, la pièce de Sophocle.

– Je ne dois pas jouer cette vieillerie mais la pièce de Cocteau sur Œdipe !

– Comment oses-tu comparer la misérable bouffonnerie de cette tantouse avec Œdipe roi, une des plus grandes pièces de l’humanité ?

– C’est lourd, dépassé, grandiloquent, figé.

– Nous avons inventé le théâtre et la psychologie vingt-quatre siècles avant Freud.

– L’inconvénient, c’est que vous n’avez rien inventé depuis. Le monde a changé, vous ne vous en êtes pas rendu compte.

– Comment un Hongrois pourrait-il comprendre Sophocle ?

Gregorios s’est levé avec dignité, a ramassé ses brochures et il est parti sans payer l’addition.

– Tu sais ce qu’elles te disent les tantouses ?… Espèce de vendu aux curés ! hurla Tibor en lui jetant son thé au lait dans le dos.

Ces malentendus expliquent pourquoi Tibor a conservé son accent. Gregorios et lui ne se sont plus reparlé et s’ignoraient avec ostentation. Imré réussit à lui trouver des petits rôles. Tibor accepta. Il devait se faire connaître et remarquer. Tibor a joué à onze reprises un inspecteur de police dans la série Les Cinq Dernières Minutes où il secondait le commissaire Bourrel. Son seul dialogue se résumait à quatre ou cinq « OK, patron » qu’il réussissait à prononcer comme un Français, grâce à de longues répétitions avec Igor. Malgré la modicité du texte, c’était bien payé. Tibor commit l’erreur de se disputer avec le réalisateur à qui il réclamait de développer son personnage. Il nourrit beaucoup d’espoir lorsqu’il fut engagé à la Comédie-Française. Il fit le hallebardier dans Athalie, un soldat romain et un sénateur dans Bérénice, un grand d’Espagne et un valet dans Ruy Blas, et un prince maure, un marchand et un gondolier dans La Bonne Mère. C’étaient des rôles muets, de pure figuration. Il avait beau avancer de quelques pas vers le devant de la scène, il restait dans l’ombre et il en crevait.

Imré eut l’idée de changer son nom. Pas facile de le lui faire admettre. Tous l’ont encouragé. Après pas mal d’essais et d’hésitations, on trouva que François Limousin sonnait cent pour cent français. Tibor ne devrait plus évoquer sa nationalité. En dépit de son nouveau patronyme, le metteur en scène décelait un petit phrasé déplaisant pour l’oreille et discutait avec son assistant pour savoir s’il était alsacien ou belge ou peut-être du Limousin. François Limousin ne trouva pas plus de travail que Tibor Balazs. Ce pseudonyme fut abandonné au bout de deux ans de batailles inutiles. Tibor reprit son nom. Grâce à un compatriote qui travaillait dans un studio de doublage à Boulogne-Billancourt, Imré lui trouva deux rôles : celui du roi Hubert dans La Belle au bois dormant de Walt Disney et celui de Brutus dans une vingtaine d’épisodes de Popeye, personnages pour lesquels la prononciation n’avait pas d’importance.

 

Imré avait trouvé un emploi de magasinier chez un grossiste en prêt-à-porter, rue d’Aboukir. Il trimbalait d’un bout à l’autre du Sentier des montagnes de coupes et de balles de tissu sur un diable. Il n’en pouvait plus de travailler pour Tibor qui le laissait se fatiguer. Il voulait qu’il le soulage en prenant un petit boulot. Tibor fut furieux d’être mis au pied du mur. Imré avait posé un ultimatum : « Je te laisse six mois pour trouver un vrai rôle. »

À la fin de l’année, le rôle espéré avait été attribué à un autre. Il ne se résignait pas à avoir un vrai travail avec un patron qui vous engueule et des collègues désagréables. Grâce à Igor, il dégota un poste de portier de nuit à L’Acapulco, une boîte de strip-tease et d’attractions internationales à Pigalle. Dès le début de la soirée, il arpentait le boulevard de Clichy, vêtu d’un uniforme et d’une casquette bleu turquoise d’officier de la garde impériale – on ne savait pas laquelle –, et hélait les passants, de préférence les étrangers, en leur offrant des tickets de réduction sur les consommations et cinquante pour cent sur les bouteilles de champagne. Ce n’était pas un boulot désagréable, sauf quand il fit si froid en mars ou qu’il pleuvait. Son patron était content de lui. Dans la journée, il gardait un peu de force pour passer des auditions. Il n’obtenait aucun rôle, même pour des tournées en lointaine province. Entre les doublages de dessins animés et L’Acapulco, il ne se débrouillait pas si mal. Il était fâché avec les chiffres. Il ne savait ni compter ni économiser. Il fumait des Dunhill. Au moins deux paquets par jour. Il n’en tirait que trois bouffées et les écrasait sans les terminer. D’après Tibor, Imré n’était qu’un gagne-petit. Dès qu’il avait trois sous, Tibor se payait des vêtements hors de prix. Imré, de son côté, ne s’en achetait jamais. Pourtant, il en aurait eu besoin. Il récupérait des habits au gré de ses pérégrinations dans le Sentier. Au Balto, Tibor prenait la carte et commandait sans se soucier du prix. Jacky, qui connaissait leurs difficultés et le montant de leur ardoise, scrutait Imré qui finissait par hocher la tête. Jacky lui servait le filet au poivre avec le frichti pommes sarladaises aux gésiers dont il raffolait tant.

– Tu ne manges rien ? demandait Tibor la bouche pleine.

– Je n’ai pas faim, répondait Imré, détaché.

Tibor bénéficiait au Balto d’un traitement de faveur dû à son statut de vedette, même s’il n’en était plus une. Pour Madeleine, un artiste de cinéma ne pouvait être astreint aux contingences matérielles de n’importe qui. Il avait, et de loin, la plus grosse ardoise. Quand elle dépassait la ligne rouge, Jacky prévenait Albert qui alertait Madeleine qui, pour Tibor, ne refusait jamais un dépassement. C’était le seul à en bénéficier. Quand l’ardoise atteignait le seuil de la douleur, elle en touchait un mot à Imré qui la faisait redescendre à une limite acceptable. Il endurait en silence. De temps en temps, il balançait :

– Tu devrais surveiller ce que tu manges, Tibor. Tu as grossi.

– Tu trouves ?

– En France, les séducteurs sont minces. Si tu veux jouer les jeunes premiers, tu devrais perdre quatre ou cinq kilos.

Tibor se mettait au régime. Il n’avait aucune volonté. Il ne mangeait plus rien au Balto et se faisait inviter par les danseuses et les techniciens de L’Acapulco avec qui il avait sympathisé et qui l’adoraient. Avec le temps, la petite ruse de Tibor s’était éventée.

– Ce qui me fait grossir, c’est de ne pas travailler ! En Hongrie, je mangeais ce que je voulais sans prendre un gramme. Tout ce temps perdu. Où en est cette proposition de tournée en Bretagne ?

Imré avait eu la réponse négative la semaine précédente.

– Ils ont du mal à boucler leur budget.

– Dans ce pays, rien n’aboutit jamais. Partons aux États-Unis. Là-bas, ils font des centaines de films chaque année. Bela Lugosi me donnera un coup de main. Les Hongrois s’aident les uns les autres.

– Tibor, si tu veux tenter ta chance, vas-y. Moi, je n’irai pas. Je ne parle pas anglais. En France, j’ai une chance de m’en sortir.

 

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