Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 51 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 12

12

 

– Cécile, j’ai quelque chose à te dire.

Elle s’est arrêtée de courir, s’est baissée et a repris son souffle en laissant pendre ses bras. Elle m’avait téléphoné le matin, étonnée que je ne vienne plus au Luxembourg.

– Que se passe-t-il, Michel ? Tu m’oublies ? Tu as une petite amie ou quoi ?

J’ai bafouillé :

– Je n’en ai pas. Je suis enseveli sous le travail.

– Attends une seconde, je m’assois et tu me le répètes.

 

Le lundi précédent, mon père m’avait accompagné au lycée. Il avait vu Sherlock et justifié mon absence par un deuil dans la famille et un enterrement en province. Il mentait avec un tel naturel qu’un instant je me suis demandé qui était mort sans qu’on me prévienne. La nuit, mon père m’avait rejoint dans ma chambre. Franck l’avait contacté quand il sortait de chez un client. Ils avaient discuté longtemps. Il avait essayé de le convaincre de se rendre. Ses arguments s’étaient heurtés à un refus catégorique. Franck voulait de l’argent pour fuir à l’étranger. Mon père lui avait promis de l’aider.

C’était devenu une habitude : quand la maison dormait, mon père me réveillait et me tenait informé. Seule innovation, Néron nous rejoignait pour ces conciliabules nocturnes et, pour éviter de lui écraser la queue, mon père allumait la lampe de chevet. Quand il ne venait pas, j’attendais qu’on soit seuls au petit déjeuner, je l’interrogeais du regard et il me faisait un signe de tête qui voulait dire qu’il ne s’était rien passé.

Une nuit, il était venu avec une idée à la con. Le genre d’idée qu’on trouve géniale sur le coup et qui se révèle une telle catastrophe qu’on se demande comment elle a pu un jour germer dans un cerveau sain.

– Et si tu en parlais à sa copine ?

– À Cécile ?

– Elle arriverait peut-être à le convaincre.

– Ils sont séparés depuis deux ans. Il l’a plaquée d’une sale façon. Il n’a pas osé lui dire en face qu’il s’engageait et que c’était fini entre eux. Il m’avait dit qu’il lui écrirait pour s’expliquer. Il ne lui a jamais écrit. On n’agit pas comme ça. Elle ne veut plus en entendre parler. À chaque fois que je lui ai tendu la perche, elle m’a cloué le bec.

– Tu ne connais rien aux femmes. C’est quand elles disent non qu’elles pensent oui.

– Ah bon ?

– Crois-moi. Je m’y connais. On n’a rien à perdre. Si elle refuse, on aura essayé. Elle arrivera peut-être à le convaincre de ne pas partir et de se défendre. Elle peut faire ça en souvenir de leur relation. Il n’y a pas besoin d’aimer quelqu’un pour l’aider. Il y a beaucoup de gens qui sont ensemble, se séparent et restent amis.

– Admettons qu’elle accepte. Comment fera-t-elle pour le rencontrer ? Il se cache. Il ne voudra pas la voir.

– Tu te souviens de Sanchez ?

– Votre technicien qui a pris sa retraite ?

– Franck est chez lui. Sanchez vit seul dans un pavillon à Cachan. Il a toujours travaillé pour les Delaunay. J’ai confiance en lui. Il n’a posé aucune question.

– À mon avis, elle refusera.

 

Cécile me rejoignit sur un banc en face des tennis.

– Alors Michel, qu’y a-t-il ?

Je lui ai raconté l’arrivée des gendarmes le soir de Noël, le départ de mon père en Algérie, le retour de Franck et sa vie de fugitif. Elle m’a fixé d’un œil peu commode. Elle n’a formulé aucun reproche. Elle m’a écouté jusqu’au bout.

– Tu as eu raison de m’en parler.

– C’est normal. Si je ne t’avais rien dit, je me le serais reproché toute ma vie.

Sa main a effleuré ma joue.

– Merci p’tit frère.

J’aurais dû me sentir merdeux. C’est honteux de mentir à quelqu’un qui vous fait confiance. Je n’éprouvais aucune culpabilité, au contraire. Plus tard, j’ai compris que cela n’avait eu aucune importance que je le dise ou non à Cécile et que cette idée vienne de moi ou de mon père, je n’étais qu’un messager. La décision, c’était elle qui l’avait prise. Si elle l’avait voulu, elle aurait haussé les épaules et poursuivi sa course. Elle a décidé d’aller à Cachan. J’ai tenté de l’en dissuader avec des arguments dignes de L’Armée des ombres.

– C’est quoi ce délire ? Il faut arrêter la parano.

Elle a pris la ligne de Sceaux et n’a pas voulu que je l’accompagne. Je ne sais pas ce qui s’est passé là-bas. Le lendemain, elle a demandé à voir mon père. On s’est retrouvés à côté de chez elle, à la brasserie alsacienne de la place Saint-André-des-Arts.

– J’ai vu Franck. Il m’a dit que vous prépariez son départ.

– C’est ce qu’il a demandé. Je ne peux pas rentrer dans les détails. C’est plus difficile que prévu.

– Il accepte l’hypothèse de se livrer. Il veut voir un avocat.

– On pourrait consulter maître Floriot. C’est le meilleur.

– Franck veut un avocat de la Ligue des droits de l’homme. Ça sera un procès politique.

Ils sont allés voir les deux et n’ont pas été plus avancés pour autant. Les avocats ne pouvaient se prononcer sans avoir pris connaissance du dossier et faisaient tous les deux la même analyse. Les faits reprochés étaient graves. Le meurtre et la désertion en présence de l’ennemi étaient punis de la peine de mort. Si on lui accordait les circonstances atténuantes, il risquait la perpétuité ou une peine de vingt ans avec une libération possible au bout de dix ans de réclusion. Sanchez servait d’intermédiaire. Franck ne sortait pas du pavillon. Mon père ne me donnait aucun détail. Le soir, il ne venait plus dans ma chambre.

À plusieurs reprises, je suis allé chez Cécile. J’ai trouvé porte close. J’avais mon trousseau de clés. Ça me gênait de l’utiliser. Je lui téléphonais. Elle n’était pas chez elle. Un soir, j’avais sonné sans grand espoir.

– Michel ! Je suis heureuse de te voir.

– Tu avais disparu. Je me demandais ce que tu devenais.

– Ton père ne t’a pas dit ?

– Il ne me dit rien. Que se passe-t-il ?

– Je pars avec Franck.

– Quoi ?

– On va quitter la France.

– Je croyais que tu…

– Moi aussi…

– C’est de la folie.

– J’ai vu un autre avocat. Avec les nouvelles cours martiales qui jugent sans instruction, il n’est pas optimiste. Franck risque gros. Il ne va pas gâcher sa vie et purger quinze ans de taule pour avoir tué un salaud.

– Tu te mets dans une situation impossible.

– Je l’accompagne mais je reviens quand je veux. On ne peut pas m’en empêcher. On ira dans un pays où il n’y a pas d’extradition. On vivra libres dans un pays libre. On s’est retrouvés. Tu comprends, Michel ? Pourquoi s’empoisonner la vie quand on peut être heureux ? On ne disparaît pas. On vivra ailleurs. Tu pourras venir nous voir. Ton père et ses amis s’occupent de nous trouver un cargo qui nous emmènera en Amérique du Sud. On devrait partir de Rotterdam.

– Quand ça ?

– C’est imminent. Ça m’embête pour Pierre. Je ne pourrai plus lui écrire. Quand on sera en Hollande, je lui enverrai un mot pour qu’il ne s’inquiète pas. Je lui dirai que je pars pour quelques mois. Je ne lui donnerai pas de détails. Le courrier pourrait être ouvert. On n’est jamais assez prudent. À son retour, tu lui expliqueras. Je peux compter sur toi ?

 

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