Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 22
22
Cécile avait décidé de changer. On voudrait souvent que notre vie soit différente. On rêve d’autre chose, rien ne bouge. On se fait des promesses. On avance avec des si qui n’arrivent jamais. On attend, on recule le moment où notre existence sera meilleure, et les jours, les années passent avec nos serments rassis ou évanouis. Cécile ne faisait plus de projets. Sur le palier, j’ai entendu un bruit de camion. L’oreille collée à la porte, j’ai cherché l’origine de ce vacarme. J’ai remis les clés dans ma poche. J’ai sonné, tambouriné. Le bruit de moteur a cessé. Cécile est apparue, noire comme un ramoneur, les cheveux en bataille, vêtue d’une chemise de Pierre qui lui descendait à mi-cuisses, un chiffon à la main.
– Qu’est-ce qui t’arrive ?
Elle m’a fixé, sérieuse, le sourcil froncé.
– J’ai fait un grand ménage dans ma vie, je fais un grand ménage dans mon appartement.
Elle s’est écartée pour me laisser passer et j’ai découvert un salon inconnu. En ordre, rangé. Comme si un bon génie sorti d’une lampe à huile avait, d’un coup de baguette magique, transformé ce lieu où seul le désordre régnait, où aucun chiffon n’avait touché un meuble depuis des années, où des piles d’assiettes sales de fêtes anciennes s’entassaient encore la veille au milieu de cendriers pleins à ras bord, de bouteilles d’alcool et de bière vides, de journaux empilés sur des polycopiés, de caisses déballées, de courriers entrouverts, de tracts froissés, de 33 et 45 tours dont les pochettes traînaient un peu partout et de vases débordant de fleurs fanées. Le canapé avait été écorché vif. Les coussins étaient dénudés. Les housses tachées et trouées gisaient sur le parquet en attente du tapissier. Ça sentait la cire fraîche. Ça brillait et ça resplendissait comme dans ces publicités vantant le bonheur de la femme moderne au Salon des arts ménagers.
– Qu’en penses-tu ?
– Incroyable.
– C’est nickel, tu veux dire. J’y ai passé une journée et une nuit. Rien que pour le salon, j’ai vidé dix sacs d’ordures. Ces trucs qu’on garde, ça devient étouffant. Je respire. Pas toi ? Je suis vannée.
Je faisais le tour du salon, méconnaissable, où chaque objet avait repris sa place d’origine. La bibliothèque, qui tapissait deux murs du sol au plafond, disparaissait sous les bouquins, revues et papiers entassés. Plus rien ne dépassait. Une douzaine de piles de livres d’un mètre de haut attendaient dans l’entrée de passer à la poubelle.
– Tu ne vas pas jeter des bouquins !
– En gardant ceux que j’aime et ceux de Pierre, je ne sais plus où les mettre. Ses disques, je n’y touche pas, c’est sacré. Pour le reste, il est d’accord, pas de pitié.
– Tu as reçu une lettre ? Comment il va ?
– Il demande si le p’tit con a fait des progrès en maths.
– Tu… tu lui as raconté pour Franck ?
– Je lui dis tout.
– Qu’a-t-il répondu ?
Elle a pris la lettre dans sa poche, l’a dépliée, a cherché dans le texte :
– « … on doit se débarrasser de ce qui nous encombre. Fais le ménage. Élimine l’inutile… »
Elle l’a froissée et jetée dans la poubelle.
– S’il y a des livres qui t’intéressent, prends-les. Sinon, on jette.
– C’est idiot. On peut les apporter chez Gibert. Ils reprennent les livres d’occasion.
– Si ça t’amuse, je te les donne. Vends-les. Et, à l’avenir, ne me parle plus de Franck ! Compris ?
Je suis tombé en arrêt face à une machine d’un mètre de haut avec un phare sur le devant et un volumineux sac rouge pendouillant sur un énorme carénage chromé.
– Qu’est-ce que c’est que ça ?
– C’est un aspirateur. Un Hoover. Mon père l’avait acheté aux États-Unis avant guerre. Je l’ai retrouvé par hasard au fond d’un placard. Je l’ai branché. Il est reparti du premier coup. Ça faisait plus de dix ans qu’il n’avait pas servi. Il est bruyant mais efficace.
– Tu ne peux pas le garder, on dirait un marteau-piqueur.
– C’est un cadeau de mon père à ma mère.
Je me suis penché pour examiner l’appareil. C’était une pièce de collection qui avait sa place dans un musée.
– Les voisins, je les emmerde. Si on se faisait un café au lait ?
Elle n’avait pas touché à la cuisine qui était, en partie, inaccessible. Dans l’évier débordant de vaisselle, elle a récupéré et nettoyé deux bols. On a attendu que le café passe et, comme d’habitude, je me suis fait un peu de place en poussant les plats et les bouteilles. Cécile a attrapé un sac-poubelle et y a jeté les innombrables emballages et cartons de traiteur. Ça a dégagé la table.
– Je ne peux pas continuer comme ça.
– Il faut reconnaître que c’est un peu encombré.
– On va jeter les cageots.
– Je les descends.
– Tu peux me rendre un service ?
– Avec plaisir.
– Est-ce que tu veux me donner un coup de main pour nettoyer l’appartement ?
J’ai eu une demi-seconde d’hésitation. Le temps de considérer la montagne de travail à venir.
– Tu veux briquer tout l’appartement ? Il y en a pour… des mois. Il y a des coins où c’est épouvantable. Tu peux te payer une femme de ménage.
– C’est à moi de m’en occuper. Je veux le retrouver comme dans le temps. Après, quand ce sera propre, je demanderai à la concierge et elle entretiendra.
– On va se tuer au boulot.
– Tu vois, Michel, j’ai réfléchi. J’ai fait fausse route. Je repars de zéro. Je me suis laissé déborder. C’est fini. Je commence une nouvelle vie. Je remets l’appartement en état. Je finis ma thèse… ou je fais psycho. Et… je fais du sport.
– Toi ?
– J’ai commencé. Une heure de gymnastique chaque matin, fenêtres ouvertes.
– Je ne te crois pas.
– On va s’y mettre ensemble.
– Moi ? J’ai horreur de ça.
– Si tu continues comme ça, dans vingt ans, tu auras du bide. On s’est trop occupés de notre tête.
– Je suis dispensé de gym.
Elle m’a donné un petit coup de poing sec dans le ventre qui m’a plié en deux.
– Tu n’as pas d’abdominaux. Tu es mou comme un flan. Merde, Michel, il faut réagir !
– Et quel sport ?
– Du patin. En plein air, à Molitor. L’hiver, on ira à la piscine Lutetia. Et l’été, à Deligny.
– Cécile, c’est dangereux le patin.
– Arrête de dire des conneries. On va revivre.
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