Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 10
10
Mon père est arrivé au mauvais moment. Le commissaire Bourrel allait révéler le nom du meurtrier. On attendait avec impatience les cinq dernières minutes pour avoir la solution de l’énigme policière. À l’instant fatidique, la porte d’entrée a claqué et il s’est engouffré dans l’appartement sans aucune considération pour le suspens criminel. Il ressemblait à un homme qui n’a pas dormi depuis deux jours, a voyagé debout dans un couloir bondé, pas rasé et pas aimable. Sans répondre aux questions de ma mère, il s’est précipité dans la douche et nous avons attendu une demi-heure à la porte de la salle de bains.
– Alors, Paul ? a demandé ma mère.
– Je ne l’ai pas retrouvé.
– Je te l’avais dit. C’était inutile d’aller là-bas. Quelle perte de temps.
Ils sont partis se coucher. On était embêtés, on ne saurait jamais qui avait tué le marchand de fromage.
En pleine nuit, mon père m’a rejoint dans ma chambre. J’ai senti sa main sur mon épaule. Il n’a pas voulu allumer la lampe. À voix basse, je lui ai raconté ce qui s’était passé après l’appel téléphonique d’Igor. Comment j’avais manqué Franck et comment il s’était manifesté le lendemain matin sur le chemin d’Henri-IV.
– J’ai raté les cours jeudi, vendredi et samedi matin. Ce n’est pas de ma faute. J’ai réussi à intercepter la lettre du lycée. Il faut que tu fasses quelque chose.
– Je m’en occuperai. Où il se trouve ?
– Il vit dans des caves et il en change chaque jour.
– Et ses amis ?
– Il m’a dit qu’ils le livreraient à la police. Il ne compte que sur nous. Il a peur. Il est méfiant et sur ses gardes. Il a un revolver.
– Pour quoi faire ?
– Il a dit qu’il ne se laisserait pas attraper.
Mon père est resté silencieux. J’entendais sa respiration profonde. Il a murmuré : « Ce n’est pas possible. »
– Vous vous êtes retrouvés de quelle façon ?
En allant au lycée, je n’ai pas vu Franck. Arrivé sur la place du Panthéon, je l’ai entendu, il était derrière moi, à trois ou quatre mètres. C’était sa façon de procéder. Il m’a guidé. On a descendu la rue Mouffetard l’un derrière l’autre. On est allés dans un petit bistrot rue Censier. Je lui ai demandé s’il avait eu un problème la veille.
– T’as du fric ? m’a-t-il demandé, toujours à l’affût.
Je lui ai passé sous la table les sept cents francs d’Igor. Franck ne s’attendait pas à avoir autant d’argent.
– D’où il vient ce fric ?
– C’est un ami qui me l’a prêté.
– Tu lui as dit que c’était pour moi ?
– Comment faire autrement ? Il a réussi à contacter papa qui sera là demain ou après-demain.
– S’il est sur écoute à son hôtel, les flics sauront que je suis à Paris.
– Est-ce que tu vois des flics ? Tu ne prends pas assez de précautions ?
Il n’avait pas l’air content. Il a rejoint le patron, lui a donné de l’argent. Il avait peut-être une ardoise. Il était fébrile.
– Faut qu’on se tire.
Au lieu de s’éloigner, on a attendu à proximité de l’entrée du métro. On faisait semblant de se parler. Franck surveillait le bistrot. Il s’est un peu détendu. On s’est retrouvés au Jardin des Plantes. Il fumait clope sur clope, des Celtiques. Il m’en a proposé une.
– Je ne fume pas. Que s’est-il passé ?
Il ne répondait pas. Il s’est mis à pleuvoir. On s’est réfugiés au Muséum d’histoire naturelle. Il n’y avait personne à part nous. Deux gardiens disposaient des bassines pour récupérer l’eau qui tombait de la verrière. On s’est assis dans la grande galerie face à une girafe naturalisée.
– On était dans l’arrière-pays oranais, sur les hauts plateaux. On tenait la région. Il y avait des petites bandes de fellaghas très mobiles. On n’arrivait pas à les coincer. On débarquait dans les villages. On en ramassait quelques-uns. Les officiers de renseignement les interrogeaient et on les entendait hurler à cent mètres. Ils les massacraient. Des fois, on les traînait dans des hélicoptères qui revenaient à vide. Après l’interrogatoire, on les emmenait faire un tour dans la campagne. On leur disait de se casser. Ils partaient en courant ou comme ils pouvaient et on les dégommait.
– Tu veux dire que tu leur tirais dessus ?
– Ici, ça paraît invraisemblable, là-bas c’est quotidien. C’est cette guerre. Eux, de leur côté, question atrocités, ils ne se gênent pas non plus. Tu es pris dans un engrenage : ne pas les obliger à parler, c’est accepter les attentats et les Français égorgés. Tu finis par te convaincre que tu dois faire un sale boulot pour éviter le pire.
Il n’arrivait plus à parler. J’attendais qu’il continue mais il n’était plus avec moi.
– Que s’est-il passé, Franck ?
– Le capitaine de la compagnie a demandé des volontaires pour la corvée de bois. Personne ne s’est proposé. Il ne pouvait pas y aller seul. Il y avait sept fellaghas. Trois étaient amochés et deux pouvaient à peine avancer. Comme j’étais lieutenant, il m’a désigné pour l’accompagner. Un des Arabes avait un môme de dix ou douze ans qui le soutenait. On était fin novembre et, en plein soleil, il faisait une chaleur à crever. Mon treillis me collait à la peau. On s’est éloignés d’un kilomètre. Il leur a dit de partir. Il en a eu deux. Je lui ai demandé de laisser le môme. Il l’a mis en joue. Les autres se cachaient derrière un arbre. Il attendait qu’ils apparaissent pour les aligner. Je lui ai crié d’arrêter. Il ne m’a pas écouté. Il a eu le père. Je lui ai mis une balle dans la tête. Voilà ce qui est arrivé. Je me suis barré. Ils ont utilisé les grands moyens pour me retrouver. Je suis passé à travers les mailles du filet.
– En France, il y a des juges. Ce n’est pas pareil.
– Au TPFA, ils ont le doigt sur la couture du pantalon. Ils ne jugent pas, ils appliquent les ordres et à la niche. Peut-être qu’avec un juge d’instruction classique et un tribunal civil, j’aurais eu une chance. Là, c’est zéro pour cent. Regarde ce qui s’est passé en octobre, ils ont foutu des centaines d’Arabes à la Seine, et qui a protesté ? Personne. Tout le monde s’écrase. La presse comme les syndicats. Ils font ce qu’ils veulent. Moi, ils ne m’auront pas. Je dois quitter la France. Aller dans un pays où ils ne pourront pas me chercher. Il faut que papa m’aide. J’ai besoin de pognon.
– Il est à cran. Je ne l’avais jamais vu comme ça. Il est parti. Il te contactera.
– Faut dormir, mon grand. C’est bien ce que tu as fait. On va l’aider. On peut être fiers de lui.
Il m’a embrassé dans le noir. Je ne l’ai pas entendu sortir de ma chambre. Je ne savais pas s’il était encore là. J’ai allumé la lampe de chevet. Il n’était plus là.
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