Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 3
3
Dans la vitrine de Fotorama, des photos de ponts de Paris la nuit. Mes photos avaient disparu. J’avais beau chercher à travers la vitre, je ne les apercevais pas sur les murs. Sacha était en train de discuter avec un jeune couple qui choisissait des photographies parmi des dizaines éparpillées sur le comptoir. J’ai attendu qu’il soit seul et suis entré. Il avait les traits tirés et fatigués.
– Bonjour, Sacha. Je voulais savoir si vous aviez vendu d’autres photos.
– En ce moment, on ne vend rien.
– Vous ne croyez pas que, si elles étaient en vitrine, elles se verraient mieux ?
– Je ne peux pas laisser les mêmes photos. Au bout d’un moment, on s’y habitue. Je les change chaque mois. Ne vous inquiétez pas, Michel, je vous ai gardé une bonne place.
Sur le mur du fond, mes cinq photographies agrandies en brillant en 20 × 30 s’alignaient côte à côte parmi une vingtaine d’autres. Dans des présentoirs en bois, des centaines de clichés attendaient qu’un amateur les découvre.
– Le patron expose pour l’amour de l’art. À Paris, la photographie n’est pas reconnue et un photographe a du mal à vivre de son travail. Si on n’avait pas les communions et les mariages, on mettrait la clef sous la porte.
– J’ai déposé des photos chez vous.
– Je vous ai demandé de m’apporter de belles photos et vous me proposez vos fonds de tiroirs.
– Je n’en ai pas d’autres.
– Faites-en. Travaillez.
– J’ai un appareil médiocre et pas d’argent pour m’en payer un. Et puis, je n’en ai pas envie. J’ai envie de rien.
– Que se passe-t-il, Michel ? Vous avez un problème ?
– S’il n’y en avait qu’un, ce serait formidable. Autour de moi, c’est le désert.
– Venez avec moi, j’ai du pain sur la planche. On a eu un gros mariage à Saint-Sulpice. Douze photos en album cuir en cadeau pour leurs deux cent vingt invités. Ils veulent de la qualité et ils ne discutent pas les prix. Une famille comme on n’en fait plus.
Il a posé sur la porte d’entrée le panonceau : « On travaille pour vous. Sonnez longtemps et soyez patient. » Je l’ai suivi dans l’arrière-boutique. Une chambre noire où il tirait les photos avec un énorme agrandisseur qu’il manipulait à gestes précis. Il plaçait un négatif dans le passe-vues, posait le papier sous un margeur, ajustait les lames, réglait l’objectif à l’œil nu avec une molette de mise au point, ouvrait le diaphragme une quinzaine de secondes et répétait l’opération.
Je lui ai raconté l’affaire Nicolas et la réaction de Leonid. Il était absorbé par sa tâche. Je ne savais pas s’il m’écoutait.
– Ce n’est pas la faute de Nicolas, a-t-il fini par répondre sans détourner le regard de son plan de travail. C’est vous le responsable.
– Comment vous pouvez dire une chose pareille ? Je n’y suis pour rien !
– Vous affirmez que Nicolas s’est conduit comme un petit salaud.
– Je le confirme.
– S’il vous avait considéré comme son ami, il n’aurait pas agi ainsi. Il n’était donc pas votre ami. La faute est bien commise par vous qui prenez n’importe qui pour votre ami. Il faut savoir distinguer les vrais des faux amis. Avec ses amis, on prend souvent ses désirs pour la réalité. Vous avez été un peu léger dans votre choix. En revanche, Leonid a des raisons de s’en vouloir. Il connaît ou se doute de la vérité.
– C’est-à-dire ?
– Je crois que Dimitri Rovine est mort.
– Igor dit qu’il s’en est sorti et a dû retrouver son poste de médecin.
– Igor est un véritable ami pour Leonid. Il lui remonte le moral comme il peut. C’était une sale époque. On fusillait pour un rien. Dimitri a sans doute été fusillé quelques jours après son arrestation. C’était fréquent.
– Leonid avait l’air sincère.
– Faire semblant d'espérer, c’est ne pas être complètement un salaud. Au fond, la réalité, il la connaît. Le KGB n’annonçait pas les exécutions. Pour deux raisons. Ils étaient formalistes. Seul un tribunal pouvait condamner quelqu’un à mort. Ils tuaient et se taisaient. Personne ne pouvait rien leur reprocher. Très vite, ils se sont rendu compte que le problème, c’étaient les vivants. Il fallait les empêcher de se mobiliser pour leurs proches arrêtés, les empêcher de nuire. Affirmer que quelqu’un avait été condamné aux travaux forcés en application de l’article 58 voulait dire : il est vivant, même si on n’entendait plus parler de lui. Les proches conservaient un petit espoir. C’était ça l’important. Pouvoir se raccrocher à un minuscule espoir. Ils faisaient coup double. Ils liquidaient qui ils voulaient et les familles leur foutaient la paix.
Il continuait de travailler, enchaînant les tirages comme un automate.
– S’ils avaient dit la vérité, les familles auraient fait leur deuil.
– Pour une police politique, cela ne présente aucun intérêt. Leonid a raison de s’en vouloir. S’il avait fait jouer ses relations, il aurait obtenu sa libération. La faute commise par Dimitri n’était pas très importante. C’était moins grave de faire du marché noir que d’être un opposant au régime. Leonid connaissait Staline et des commissaires du peuple. C’était un héros de l’Union soviétique. S’il avait demandé cette faveur, il est probable que Dimitri aurait été relâché. Il a laissé tomber son meilleur copain. Un type qui lui a vraiment sauvé la vie.
– Vous, à sa place, vous auriez fait quoi ?
– Leonid a eu raison. Il a sauvé sa peau. Lui, il est vivant.
– Je ne vous ai pas demandé, Sacha, quel est votre patronyme ?
Dans la pénombre, je l’ai vu qui haussait les épaules.
– Il y a si longtemps que je ne l’ai pas entendu que j’ai fini par l’oublier. En France, il ne sert à rien
Sacha a regardé ses mains fines et blanches. Sous la faible lampe orangée, il les a tournées dans un sens et dans l’autre. Il s’est essuyé le front d’un revers de manche, poussant un profond soupir.
– Ces mariages mondains sont d’un casse-pieds. C’est à mourir d’ennui. On se demande ce qu’elle lui trouve. Ils sont moches, non ?
J’ai regardé l’image jaunie projetée sur le papier. Au moment du oui à la mairie.
– Ils ne vont pas ensemble.
– Il est banquier.
– Si vous voulez, je vous invite à la Cinémathèque. Ils passent Le Salon de musique.
– Je l’aurais revu avec plaisir mais je ne peux pas. J’ai une montagne de travail. La préparation des bains, le séchage. J’en ai pour la nuit.
– C’est en bengali sous-titré en anglais.
– C’est un excellent exercice qui remplace plusieurs heures de cours.
– Je vais attendre. Ils le repassent la semaine prochaine. Je n’aime pas aller au cinéma seul.
– Vous n’avez aucune excuse pour rater ce film. Vous me direz ce que vous en pensez. Je ne veux pas vous influencer. Vous m’inviterez une autre fois. Et je vous promets que si un Américain pénètre dans cette boutique, je l’oblige à acheter vos photos.
J’y suis allé seul. C’était un très beau film même si je n’ai pas tout compris. Et c’est à la sortie que… Voilà à quoi tiennent les rencontres. À un mariage tralala de m’as-tu-vu. Si Sacha avait dit oui, si sa conscience professionnelle n’avait pas été supérieure à son amour du cinéma, il m’aurait accompagné, il ne se serait rien passé. Il avait du boulot. Ça a tout changé.
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