Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 96 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 24

24

 

Patrick Bonnet n’a pas traîné. Des idées, il en avait à revendre. Il passait son temps à redessiner les plans avec l’architecte pour trouver la solution idéale. Dans la dernière version, il séparait le bar et le restaurant avec des entrées différentes, agrandissait le bistrot et la tabletterie en supprimant la cuisine actuelle, récupérait le local du Club et le transformait en cuisine ouverte sur les deux côtés, changeait les banquettes et décorait la salle de restaurant en brasserie comme celle de son cousin à la Bastille. Il était content de lui et nous a demandé notre avis. Madeleine ne manifestait pas un enthousiasme débordant. Elle allait devoir abandonner son territoire avant l’heure.

– Si tu casses tout, ça va te coûter cher.

– On fera cent couverts le soir.

– Il n’y a que les habitués qui viennent dîner. Les gens, ils préfèrent aller à Montparnasse. On travaille bien le midi.

– La clientèle existe, on va la chercher. Tu vas pouvoir prendre des vacances.

Il a offert sa tournée pour le départ de Madeleine. On a fêté en même temps le début des travaux. Pour la première fois, le Balto fermerait au mois d’août et tout serait terminé pour la rentrée de septembre. Les ouvriers sont arrivés le lendemain. Avec Samy, on leur a donné un coup de main pour démonter les vieilles banquettes et les charger dans le camion. Le contremaître ne parvenait pas à ouvrir la porte du Club. La petite clé n’entrait pas dans le cadenas. J’ai essayé mais c’était coincé. Il est allé chercher Patrick. Il a tapé sur la clé avec le manche d’un tournevis sans réussir.

– On a dû la forcer. Tant pis pour le cadenas.

Il a pris une tenaille, agrippé la vis et, d’un mouvement pivotant, l’a déchaussée de la porte. Il a pénétré à l’intérieur, allumé la lumière et poussé un cri de frayeur. Nous sommes entrés derrière lui. Sacha était pendu au milieu de la pièce. Son corps, accroché au bout d’une courte corde, s’est mis à tourner sur lui-même. Ses pieds étaient à peine à trente centimètres du sol. On a cru qu’il vivait encore. On s’est précipités pour le décrocher. Il était dur comme du bois. J’ai entendu la voix de Patrick qui criait de prévenir la police. Le visage de Sacha était gris, presque noir. Ses yeux ouverts contemplaient le plafond. Son cou semblait immense. Il avait une attelle sur le nez et sa mâchoire était tordue. Il y avait une chaise renversée à l’aplomb de ses pieds. En quelques instants, la pièce s’est remplie d'ouvriers et de clients, avec leurs clameurs et leur affolement. Jacky m’a mis la main sur l’épaule. Je m’accrochais aux jambes de Sacha et le soulevais. Je me suis écarté. Son corps est retombé de quelques centimètres. Je n’arrivais pas à détacher mon regard de ses mains aux doigts crispés. Samy a fait sortir tout le monde de la pièce. Je suis resté avec Patrick et Jacky.

– Qui c’est ce mec ? a demandé Patrick.

– Celui qui s’est fait casser la gueule l’autre jour, a répondu Jacky.

– Pourquoi il a fait ça ici ? Pour les travaux, on n’est pas dans la merde.

J’avais les larmes aux yeux. Je ne savais pas si c’était de la rage ou de la peine. Je me répétais : Ce n’est pas possible ! Sacha, je t’en prie. Pas ça. Arrête tes conneries ! On a entendu une sirène de police qui s’amplifiait, à en devenir insupportable. Sacha, pourquoi ? On se serait débrouillés. Il y a toujours une solution. Pourquoi tu ne m’as rien dit ? Tu n’avais pas confiance ? Je n’étais pas ton ami ? Hein, pourquoi ? Putain, Sacha pourquoi tu as fait ça ? Des flics nous ont fait sortir de la pièce.

 

La mort de Sacha, ça a été le mystère de la chambre jaune. Personne n’a su comment il était entré dans la salle du Club alors que les deux clés, celles de la porte et du cadenas, étaient sur le trousseau qui ne quittait jamais la ceinture de Patrick Bonnet. Qui avait ouvert la porte ? Qui l’avait fermée ? Où étaient les clés utilisées puisqu’elles ne se trouvaient pas à l’intérieur ? La police n’a pu éclaircir cette énigme. Ils nous ont interrogés. Personne n’avait rien vu ni rien entendu. La police a découvert un lacet de chaussures de cinquante centimètres derrière des tabourets empilés. On ignore s’il était à Sacha ou à quelqu’un d’autre ou s’il était là depuis des années. D’après un policier, Sacha avait ouvert le cadenas avec un fil de fer ou une épingle à cheveux (mais on n’en a pas trouvé) et il l’avait refermé en le saucissonnant avec le lacet, la porte entrebâillée. Il paraît que c’est des trucs de voyou. On a tous essayé mais c’était impossible. Ils ont trouvé un clou tordu sur le trottoir du boulevard Raspail, à proximité de la fenêtre. C’est avec ce clou qu’il aurait crocheté la serrure principale, puis refermé celle de l’intérieur. Il l’aurait ensuite jeté par la fenêtre et se serait pendu. On a essayé aussi, aucun n’y est arrivé, même Samy qui a eu des mauvaises fréquentations dans sa jeunesse. Personne n’a cru à cette mise en scène digne d’un polar à la noix. L’explication logique, c’était que quelqu’un avait aidé Sacha à mourir ou l’avait tué, puis était ressorti en fermant serrure et cadenas de l’extérieur. Cette hypothèse n’a pas été retenue.

« Le mystère du pendu de Denfert-Rochereau ». Voilà comment France-Soir a présenté l’affaire le lendemain en bas de colonne à la page 5. Un homme dont on connaissait seulement le prénom, sans en être certain, et qui vivait dans la clandestinité. Le jour suivant, on n’en parlait plus. Oublié. Comme une vague se retire et lisse la plage de toute trace. Sa mort n’a pas été élucidée. Beaucoup pensaient qu’il avait été tué par le KGB ou un autre service secret. La police a été incapable de déterminer si les hématomes qu’il avait sur le corps et le visage dataient de sa bagarre avec Igor ou d’avant son décès. Peut-être s’était-il battu avec quelqu’un d’autre ? Il avait une plaie sur l’arrière du crâne. Était-il tombé en s’enfuyant de Cochin ? Ou l’avait-on assommé avant de le pendre ? On a appris que la mort remontait à deux jours et coïncidait avec sa disparition de l’hôpital. Son dossier médical établissait qu’il n’avait pas d’autres blessures. La police a classé l’affaire sans suite. Comme si on n’avait pas envie de connaître la vérité. J’étais persuadé, et je n’étais pas le seul, qu’il avait été éliminé par les gens qu’il fuyait depuis toujours. Quand ils l’ont décroché, ils ont posé son corps sur les tables. Un policier lui a fermé les yeux. La clé qu’il portait sur lui et dont il ne se séparait jamais avait disparu. Cela me semblait la preuve qu’on avait maquillé sa mort en suicide pour la lui voler et dérober ce qu’il y avait à l’intérieur de sa cachette. Mais tout ça, je ne pouvais pas en parler.

Trois jours plus tard, j’ai reçu une enveloppe marron en papier kraft renforcée avec du papier collant. J’ai reconnu l’écriture de Sacha. À l’intérieur, enroulée dans une feuille blanche, la clé attachée à sa cordelette. Sans un mot ni une signature. Sur le rabat, on apercevait une empreinte digitale rouge. Probablement du sang. Le cachet de la poste était illisible et ne permettait pas de déterminer, même avec une loupe, le jour où elle avait été postée. Si c’était Sacha, comme le laissait présumer la marque de sang, elle aurait dû arriver le lendemain ou deux jours après au plus tard. Pourquoi avait-elle mis cinq jours pour faire un kilomètre ? J’ai posé la question au facteur, il n’a pas su répondre.

 

Le soir, j’ai attendu que tout le monde dorme. J’ai quitté l’appartement vers onze heures. Je suis allé rue Monge. L’immeuble était calme et silencieux. Je n’ai fait aucun bruit. Comme un chat, j’ai traversé la cour et emprunté l’escalier de service dans le noir en me guidant à la rampe. Au dernier étage, j’ai pénétré dans les toilettes, fermé la porte derrière moi et allumé la lumière. J’ai escaladé le mur en m’appuyant sur le rebord comme Sacha me l’avait montré. J’ai pris la clé et l’ai glissée dans la serrure du regard derrière le tuyau. La lourde plaque de métal a basculé. J’ai plongé la main à l’intérieur de la cavité et entrepris de la vider. J’ai été surpris de tout ce qu’elle contenait. Un volumineux classeur avec de vieilles photographies, des dossiers en carton reliés par une sangle, trois gros cahiers en caractères cyrilliques et deux douzaines de calepins et carnets de tous formats, un petit livre d’Hemingway, un reflex Leica et une mallette avec des objectifs, une enveloppe blanche, épaisse, avec marqué dessus : « À l’attention de Michel Marini ». Je me suis assuré qu’il n’y avait plus rien à l’intérieur avant de remettre la plaque à sa place. J’ai utilisé un cageot à légumes qui traînait dans la cour pour transporter le tout et j’ai quitté l’immeuble. Je suis rentré chez moi et, dans ma chambre, j’ai commencé à explorer les trésors de Sacha. J’ai ouvert la lettre. Une vingtaine de feuilles recto verso d’une écriture appliquée…

 

Michel,

 

Quand tu liras cette lettre, j’aurai enfin trouvé la paix…

 

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