Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 2
2
Le lycée ne m’intéressait pas. Je préférais traîner au Luxembourg, à la Contrescarpe ou au Quartier latin. Je passais une partie de ma vie à me faufiler entre les mailles du filet. J’en faisais assez pour passer dans la classe supérieure. Mon entrée en sixième à Henri-IV avait été ric-rac. Grand-père Delaunay avait dû se fendre d’une visite au proviseur qui connaissait la famille. Franck y avait fait ses études. Malgré son décorum vieillot et son odeur de moisi, H-IV avait quelques avantages. Les élèves y étaient assez libres, ils entraient et sortaient sans contrôle. J’avais la chance que Nicolas soit le meilleur de la classe. Je ne me contentais pas de recopier ses devoirs de maths de façon linéaire. J’agrémentais. Je faisais des digressions ou je glissais de petites erreurs volontaires. Il m’est arrivé d’avoir de meilleures notes que lui alors que je n’avais fait que le paraphraser. Puis je suis passé de la petite triche bêtasse, le livre posé sur les cuisses pendant une composition, à l’organisation ingénieuse avec des antisèches indétectables. Je consacrais plus de temps à les préparer qu’il ne m’en aurait fallu pour apprendre. Je ne me suis jamais fait prendre. En histoire et en géographie, je n’en avais pas besoin. Je lisais une fois et le cours s’imprimait dans ma tête. Ça me permettait de renvoyer l’ascenseur à Nicolas. C’était son point faible. On squattait les premières places. Je suis passé durant des années pour un bon élève et je ne fichais rien. Je mettais une application systématique à paraître plus vieux que mon âge. J’y réussissais sans problème. Je profitais de mon mètre soixante-treize pour faire croire que j’étais en seconde quand j’entrais en quatrième. Pour cette raison, je n’avais pas d’amis de mon âge, Nicolas excepté. Je fréquentais ceux de Franck que je retrouvais dans les bistrots de Maubert où ils passaient leur temps à discuter et refaire le monde.
L’époque était animée. Après une longue traversée du désert, de Gaulle était revenu aux affaires pour sauver l’Algérie française menacée par les terroristes algériens. On commençait à utiliser des mots dont le sens n’était pas très clair pour moi : décolonisation, perte de l’empire, guerre d’Algérie, Cuba, non-alignés et guerre froide. Je n’étais pas intéressé par ces nouveautés politiques. Comme les amis de Franck ne parlaient que de ça, j’écoutais sans rien dire, en prenant l’air de celui qui comprenait. Je m’animais quand la conversation arrivait sur le mot « rock’n’roll ». Quelques mois plus tôt, ça nous était tombé dessus sans prévenir. On écoutait la radio sans y prêter attention. Je bouquinais, vautré dans un fauteuil. Franck bossait. Une musique inconnue est sortie du poste. On a levé la tête en même temps en se regardant, incrédules. On s’est rapprochés de l’appareil, Franck a augmenté le son. Bill Haley venait de changer notre vie. Du jour au lendemain, c’est devenu notre musique qui envoyait les flonflons aux oubliettes. Les adultes détestaient, sauf papa qui adorait le jazz. C’était une musique de sauvages qui allait nous rendre sourds et plus bêtes qu’on ne l’était. On n’y comprenait rien, ça ne nous dérangeait pas. Franck et ses amis ont découvert un tas de chanteurs américains : Elvis, Buddy Holly, Little Richard, Chuck Berry et Jerry Lee Lewis sont devenus nos compagnons inséparables.
Il n’y avait pas que l’époque à être agitée, le Quartier latin l’était aussi. Le député poujadiste du V e arrondissement s’appelait Jean-Marie Le Pen. Élu par les petits commerçants et les concierges, il faisait le coup de poing contre « les rouges », c’est-à-dire ceux qui ne partageaient pas ses idées. De véritables batailles rangées opposaient les étudiants des deux bords autour de la Sorbonne et du boulevard Saint-Michel. Le clivage traditionnel gauche-droite était dynamité par la guerre d’Algérie qui imposait chaque jour un peu plus son cortège d’horreurs. Désormais, on était pour ou contre l’Algérie française. Beaucoup de socialistes étaient pour, beaucoup de gens de droite étaient contre, et beaucoup changèrent d’avis, dans les deux sens.
Franck était pour l’indépendance. Inscrit aux Jeunesses communistes, il venait d’être admis au Parti et y croyait dur comme fer. Proche d’Enzo et de Baptiste, il les accompagnait à chaque fête de l’Huma. Ça faisait de lui un Marini. Grand-père Delaunay ne ratait pas une occasion de le railler et de lui manifester son aversion. Cette guerre larvée explique pourquoi Franck attendait avec impatience la fin de ses études de sciences économiques pour quitter la maison. Papa était le cul entre deux chaises. S’il s’était déclaré communiste, Philippe l’aurait mis à la porte sur-le-champ. Mon père connaissait la frontière à ne pas franchir. On le tolérait parce qu’il se disait socialiste, tendance radicale. Pour lui, il était plus important de revendiquer son indépendance vis-à-vis de sa propre famille. Il faisait tout pour arrondir les angles avec son beau-père et se faire accepter par lui. Il n’était socialiste qu’en paroles. Dans sa vie quotidienne, ça ne se voyait pas. Franck, au moins, s’efforçait de mettre en conformité sa vie et ses idées. Les repas dominicaux étaient plus animés que dans la plupart des familles. Ma mère refusait qu’on aborde les sujets d’actualité à table. Ce n’était pas facile d’y échapper. Comme le disait Franck, tous les sujets étaient politiques.
Chez les Delaunay, l’Algérie c’était la France. Ce n’était pas la véritable raison qui la rendait intouchable. Elle était sacrée car Maurice s’y était installé après la guerre quand il s’était marié avec Louise Chevallier, une pure pied-noir. Sa famille richissime possédait des dizaines d’immeubles à Alger et Oran. Maurice administrait les biens de sa femme et continuait chaque année à augmenter leur patrimoine en achetant des immeubles. Le mot « indépendance » était une impossibilité et une incongruité. Philippe et ma mère avaient pris fait et cause pour Maurice et l’arrivée au pouvoir de De Gaulle les rassura. Avec notre grand homme national, l’Algérie allait rester française. Ce n’était pas une poignée de terroristes dépenaillés qui viendrait à bout de la troisième armée du monde. Les fellaghas étaient une bande de dégénérés sanguinaires et ingrats manipulés par les Américains. Si les Delaunay admettaient que « les indigènes » puissent s’égarer dans cette impasse, ils vouaient une haine sans limites aux Français qui trahissaient leur pays et leurs compatriotes et soutenaient la rébellion. Entre Franck et Maurice, il y avait plus que de l’animosité. Chacun campait sur ses positions, mettait un point d’honneur à revendiquer son opinion, à provoquer l’adversaire et à lui faire part de son plus profond mépris. On évitait de les réunir. Quand ils étaient ensemble, ma mère interdisait qu’on aborde le sujet. Les mots : Algérie, guerre, attentats, autodétermination, référendum, généraux, colonels, Afrique, légionnaires, armée, et aussi : honneur, souci, avenir, salopard, torture, petit con, liberté, coco, pétrole, mauvais pour le commerce, étaient bannis de la conversation le temps de l’apéritif et du repas. Ça réduisait le champ de la discussion mais permettait de finir le gigot aux haricots sans insultes.
À cause de Franck, et pour éviter que je ne suive son chemin, Philippe et ma mère ont organisé comme un cordon sanitaire m’empêchant de fréquenter la famille de mon père et interdisant que je les accompagne à la fête de l’Huma. Longtemps, à leur façon d’en parler, avec un air entendu et les lèvres pincées, j’ai cru qu’il s’y passait des abominations dissimulées et inavouables. Ma mère n’a pas pu m’empêcher d’aller une fois par mois avec Enzo au musée du Louvre. Il ne faisait aucune tentative pour me convaincre et me faire passer dans son camp. Il était fataliste avant d’être communiste. Il est probable que c’est la même chose. Quand on naissait ouvrier, on était communiste ; quand on naissait bourge, on était de droite. Surtout, pas de mélange. Pour lui, la compromission, c’était les socialos. Il en voulait à mon père d’être passé à l’ennemi et lui reprochait d’avoir trahi la classe ouvrière. On n’avait pas le droit de changer de classe sociale. Le monde était simple, comme j’étais fils de bourge, je serais bourge. En réalité, leurs histoires, leurs convictions et leurs engueulades, je m’en fichais. Je n’étais ni d’un côté ni de l’autre. Leurs certitudes m’ennuyaient et m’étaient étrangères. Leurs batailles ne me concernaient pas. Ce qui m’intéressait dans la vie, c’était le rock’n’roll, la littérature, la photographie et le baby-foot.
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