Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 8
8
Fin juin, ce que je redoutais a fini par se produire. En face de moi, Cécile remontait le boulevard Saint-Michel. Je ne pouvais l’éviter. Elle m’a foncé droit dessus. Elle était fébrile et parlait sans finir ses phrases. Elle avait le même débit frénétique que son frère. Elle m’a demandé de l’accompagner à la Sorbonne sur un ton qui ne souffrait aucune contradiction. Sans attendre ma réponse, elle m’a pris par le bras et entraîné dans la faculté. J’ai été surpris du flot continu des étudiants qui montaient et descendaient les escaliers, se croisaient dans un brouhaha qui obligeait à crier pour se faire entendre. Elle a hésité, paniquée, prête à fuir, m’a serré la main très fort. Nous sommes montés au premier étage. Elle avançait, tendue, tête en avant, livide, fendant la masse compacte avec peine.
– Michel, va voir là-bas, s’il te plaît, dit-elle d’une voix plaintive.
J’ai tourné la tête et vu un groupe d’étudiants agglutinés face à des panneaux où étaient affichés les résultats des examens. Certains faisaient des gestes de victoire, d’autres s’effondraient ou pleuraient. Je me suis frayé un chemin. J’ai cherché son nom sur les listes interminables. Des mouvements imprévisibles me déplaçaient d’un mètre. Je jouais des coudes et des épaules pour me maintenir avec autant de conviction que si j’étais concerné. Son nom est apparu : « Cécile Vermont : reçue, mention assez bien ». Je me suis extrait avec peine. Elle avait les yeux fermés. J’ai hurlé :
– Cécile, t’es reçue !
Je me suis précipité vers elle. Nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. Elle me serrait à m’étouffer. Je sentais son corps, sa respiration haletante dans mon cou, son odeur, ses tressaillements. Cette étreinte m’a paru durer une éternité. J’avais la tête qui tournait. Nous sommes restés collés quelques secondes de plus que la seule explosion de joie des résultats ne le méritait. Je m’accrochais à elle avec délectation et suavité. Elle m’a pris le visage entre ses mains, a murmuré un :
– Merci p’tit frère, merci.
C’était la première fois qu’elle m’appelait comme ça. Cette nouvelle intimité me convenait à merveille. Quand elle m’a embrassé sur la joue, j’avais le cœur qui tambourinait. On a retraversé la faculté dans l’allégresse. Sur son nuage, Cécile riait, trépignait, embrassait tout le monde et remontait le moral des perdants. Comme une évidence, elle me présentait sans plus de précisions que mon prénom. Plusieurs étudiants m’ont dévisagé avec perplexité. Je sentais leurs regards dans mon dos. Je me sentais léger comme un moineau. On s’est retrouvés sur la place de la Sorbonne au milieu des groupes qui commentaient les résultats. Cécile a retrouvé sa plénitude et son calme naturels. Elle a aperçu Franck avant lui. Dès qu’il l’a vue si heureuse, il a compris et lui a ouvert ses bras. Il l’a fait tournoyer. Ils se sont embrassés longtemps. Franck nous a offert un pot dans un café bondé. Cécile s’est mise à parler de ses examens et des pièges qu’elle avait su éviter. Il était impossible de l’interrompre. Nous n’en avions pas envie. Avec ses cheveux courts et son physique de garçon manqué, elle ressemblait comme un miroir à Jean Seberg. Aussi belle, aussi lumineuse, avec la même grâce et la même intensité fragiles sauf que Cécile était brune et avait de grands yeux marron.
Elle a voulu qu’on aille chercher les disques que Pierre m’avait laissés. Mes protestations et celles de Franck ont été inutiles. On s’est retrouvés dans l’immense appartement du quai des Grands-Augustins qui aurait paru sinistre s’il n’y avait régné un désordre réjouissant. Cécile n’avait touché à rien depuis la soirée d’adieu donnée par Pierre : les bouteilles d’alcool vides, les livres en piles, les cendriers pleins, les assiettes sales et des tableaux sur le sol donnaient une vie étrange à ce lieu désert, trop vaste pour elle. Elle a débarrassé les vêtements entassés sur le canapé en les poussant par terre et nous a fait de la place pour qu’on s’asseye. Elle est partie à la recherche des disques. On l’entendait qui fouillait dans les armoires en pestant contre le bordel ambiant. Elle réapparaissait pour disparaître aussitôt. Franck m’a passé la main autour de l’épaule.
– Paraît que vous n’avez pas aimé À bout de souffle ?
– Moi j’ai aimé. C’est papa et Juliette. Ils n’ont pas compris pour quelle raison tu avais aimé ce film.
Franck est resté songeur : « … J’aime une fille qui a une très jolie nuque, de très jolis seins, une très jolie voix, de très jolis poignets, un très joli front, de très jolis genoux… »
Il avait les yeux humides et un mince sourire prisonnier aux lèvres. Cécile est entrée dans la pièce en portant une caisse de disques à bout de bras. Des disques, il y en avait trop. J’étais gêné de les prendre. Cécile a précisé les intentions de son frère :
– Pierre ne te les donne pas. Il te les prête.
Comme j’avais l’air sceptique, elle a pris un paquet d’enveloppes attachées avec un élastique et nous a lu sa dernière lettre :
Ma Cécile,
Les vacances continuent. Il fait un temps idéal. La nuit, on se
les gèle. On est toujours sur notre poste à Souk-Ahras. La ligne Morice s’étant révélée une vraie passoire, on la double avec la ligne Challe. Là, c’est du lourd. La clôture est électrifiée sur toute sa longueur à cinq mille volts et, sur certains points, ça passe à trente mille. Vaut mieux pas y toucher. Je bosse avec un gars d’EDF qui s’y connaît en haute tension et, avec mon habilitation militaire, si je ne trouve pas de boulot dans l’administration, je pourrai me recycler dans l’électricité. Aussi incroyable que ça paraisse, l’armée française a tiré les leçons des erreurs passées. Finies les fortifications lourdes et réputées infranchissables style ligne Maginot, la ligne Challe est un simple barrage destiné à détecter les franchissements et, pour ça, c’est assez diabolique. On a un système qui permet d’identifier à quel endroit il y a une coupure et on peut envoyer immédiatement des unités pour intervenir et empêcher les infiltrations depuis la Tunisie. Dès qu’il y a une alerte, on
balance des obus éclairants. Avec les radars de surveillance et le réseau barbelé miné, le quartier est devenu trop calme. Depuis des semaines, il ne se passe plus rien. On se croirait dans Le Désert des Tartares. Je me prends pour le lieutenant Drogo. Sauf que je n’ai personne avec qui discuter de quoi que ce soit. Buzzati a produit une œuvre imaginaire et irréaliste. Son fort a une incroyable densité d’intellectuels au mètre carré. Ici, c’est la vraie vie : une concentration d’abrutis. On regarde devant nous. Ils sont là. Dans cette direction. On se demande où. Il n’y a rien que des arbustes et de la pierraille. Peut-être qu’ils sont ailleurs. On passe nos journées à attendre les gars de l’ALN et on s’ennuie à mourir. Je passe des heures à surveiller les échos radar. À chaque fois qu’on a été alertés, c’était un sanglier qui s’était fait piéger. Au moins, ça améliore les rations. Finalement, ce qui m’emmerde le plus, c’est que je suis en train de changer d’opinion. J’étais persuadé qu’on était des salauds, que la population était contre nous et voulait l’indépendance. Chacun parle du haut de son perchoir avec sa petite théorie. Il faut voir ce qui se passe dans ces bleds. L’armée y fait un vrai boulot et faut pas croire les conneries qu’on raconte. Aujourd’hui, je commence à comprendre. On n’a le choix qu’entre des mauvaises solutions. Peu de gens ont dû dire autant de conneries que moi. À part Franck, peut-être. C’était à Paris. Ici, c’est différent. On n’est pas dans un bistrot à causer, on est les mains dans la merde. J’ai l’impression d’être une toupie. Je n’arrête pas de changer d’avis. Par moments, je me demande ce qu’on est venus foutre ici et après je réalise que, si on se barre, ça va être un sacré bordel. Ils ne rigolent pas les mecs en face. Mais ils ne viennent pas nous chercher des poux, ils savent qu’on est équipés. Ils n’attaquent jamais de front.
Le saint-justisme prend forme. Après des débuts laborieux,
j’ai rempli deux cahiers que j’ai trouvés à l’école voisine qui a été évacuée de ses élèves depuis plus d’un an. Je suis de plus en
plus convaincu que la démocratie n’est qu’une supercherie inventée par la bourgeoisie pour diriger en permanence le système. Il va falloir tout foutre en l’air. Sans égard ni discussion. Les libertés individuelles sont des leurres et des chimères. À quoi ça te sert d’être libre de dire ce que tu penses si tu as un salaire de merde et que tu vis comme un chien ? Tu t’exprimes, tu jouis des libertés dites fondamentales de la pseudo-démocratie mais ta vie est pourrie. On a fait des révolutions et des guerres. On a renversé des gouvernements. Rien ne change. Les riches restent riches et les pauvres aussi pauvres. C’est toujours les mêmes qu’on exploite. La seule liberté qu’on doit donner aux citoyens, c’est la liberté économique. Il faut en revenir au fondamental : « À chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. » Plus que jamais, le seul vrai pouvoir est économique et c’est celui-là qu’il faut reprendre. Ce ne sera pas de gré mais de force. Tant pis s’il faut, de nouveau, éliminer les tenants de l’ordre ancien. Tant qu’on n’aura pas fait une nouvelle révolution et guillotiné ceux qui ont confisqué le pouvoir économique, on n’aura rien fait que bavarder. Les élections ne sont que des pièges à cons.
J’ai hâte d’avoir le résultat de tes examens. Je ne me fais
aucun souci, tu vas réussir haut la main. Comme d’habitude. Il faut que tu apprennes à avoir confiance en toi. Dès que tu les as, préviens-moi. Est-ce que ce petit con de Michel est passé prendre les disques ? Je ne comprends pas ce qu’il attend. S’il n’en profite pas, tant pis pour lui. Je ne les prête à personne d’autre, sauf à Franck. À toi de voir. Je ne les donne pas, je les prête…
Cécile a voulu me réconforter :
– Tu sais, quand Pierre dit « p’tit con », ce n’est pas méchant.
Je ne voulais pas tout prendre. J’ai fait mon choix. J’en ai compté trente-neuf. Cécile a refusé de dresser une liste.
– Ne t’en fais pas, tu les lui rendras à son retour. Il ne t’en fera pas cadeau.
J’en ai laissé seize. Je pourrais les échanger si je voulais. Franck a ramené sa science, fidèle à lui-même. La lettre de Pierre avait dû le mettre mal à l’aise. Il faisait sa tête des mauvais jours.
– Tu ferais mieux de bosser les maths que d’écouter du rock. Où elles sont tes belles résolutions ? Envolées. T’as déjà renoncé ? L’année prochaine, tu vas te faire étendre et tu vas le regretter toute ta vie. Pierre a raison, t’es qu’un petit con.
Sur le coup, j’ai cru que j’allais lui sauter dessus. Cécile a pris ma défense. On avait un point commun. Elle était allergique aux maths. Blocage rédhibitoire et incompréhension fondamentale. Pierre s’était escrimé pendant des années. Il avait essayé tout ce qui était possible pour qu’elle progresse. Il avait hurlé. Il l’avait secouée comme un prunier. En vain. Elle avait eu la chance de s’en sortir en faisant une licence de lettres. Franck n’en ratait pas une :
– Voilà ! C’est ça que tu veux faire ? Une licence de lettres ?
Cécile l’a regardé d’un drôle d’air. Elle n’a pas apprécié. À cause de moi, des maths et de la licence de lettres, ils se sont engueulés. Le ton a monté en flèche, de plus en plus sec. Ils ont fini comme deux molosses qui aboient l’un sur l’autre. Il est parti en claquant la porte. Cécile était embêtée. Moi aussi. On est restés assis sur le canapé, silencieux. On pensait que Franck allait revenir. Il n’est pas revenu.
– Pourquoi on a ce problème ? murmura-t-elle.
– Faut pas lui en vouloir, des fois il n’est pas très malin. Il ne pense pas ce qu’il dit.
– Je te parle des maths, p’tit frère. On n’y comprend rien. Ce n’est pas normal.
– C’est dans notre nature. Il n’y a pas de honte. En général, les matheux sont nuls dans les matières littéraires et ils en sont fiers.
Je ne devais pas être bon en explications. Elles n’ont servi à rien. J’avais l’impression d’avoir en face de moi une montagne en mouvement. Plus elle avançait, plus je rapetissais. J’ai renoncé. On devait régler ce problème. Puisqu’on avait le même, on allait s’associer. Si un mec doué n’arrivait pas à enseigner les maths à un nul, peut-être que deux nuls ensemble y arriveraient. C’est ça qu’elle m’a proposé. Elle ne voulait pas rester sur un échec. Je n’étais pas convaincu de la justesse du raisonnement. Si un éclopé court avec deux béquilles, ça ne fait pas un sprinter. Je n’étais pas de taille à résister. J’ai accepté la proposition des cours de maths en commun avec hypocrisie et conviction.
– C’est une très bonne idée.
Quand j’ai ramené les disques, ça a fait une histoire. Ma mère voulait savoir d’où ils venaient, qui me les avait donnés et pour quelle raison, sous prétexte qu’à elle, personne ne lui avait jamais rien donné, ni disques, ni quoi que ce soit d’autre. Franck a réussi à la rassurer. À cause des voisins, elle m’a imposé de les écouter en sourdine, ce qui, pour du rock’n’roll, est une aberration. À plusieurs reprises, j’ai trimbalé pick-up et disques chez Nicolas qui habitait un immeuble moderne. On en profitait pour écouter Elvis et Jerry Lee Lewis à en avoir les oreilles qui bourdonnaient. Malgré ses demandes insistantes, j’ai refusé de les lui prêter. Puis, nos voisins du dessus ont déménagé. Leur appartement est resté vide plusieurs mois. J’ai augmenté le son. J’attendais que ma mère s’en aille et, juste avant son retour, je le baissais au volume réglementaire. Une bouffée d’oxygène binaire dans un monde monastique. Enfin, on vivait. Je restais des heures sur mon lit à écouter les disques en boucle et, si je n’y comprenais rien, je connaissais les paroles par cœur. Maria s’en fichait. Juliette s’est crue obligée de faire des remarques. Au départ, fervent amateur de variétés, elle se délectait de Gilbert Bécaud. Elle a basculé et a fini par adorer. Le rock produisait sur elle un effet miraculeux : elle se taisait. On augmentait le son. Jusqu’à l’écouter au volume normal auquel le rock doit être écouté : à la limite des capacités du haut-parleur. On sonnait à la porte. Je coupais le son. La voisine du quatrième voulait savoir si, par hasard, c’était de chez nous que… mais il n’y avait aucun bruit.
Juliette s’est révélée sous un jour inattendu. Elle mentait mieux que moi qui étais un expert. Avec son ingénuité naturelle qui la rendait insoupçonnable de la moindre turpitude, elle ouvrait des yeux ronds, affichait une mine effarée, bouche bée, pour se plaindre de ce bruit infernal. En la voyant si innocente, aucune personne sur cette terre n’aurait imaginé que la vérité la plus absolue ne soit pas exprimée par ce visage angélique. Je n’ai pas résisté au plaisir de me moquer d’elle qui allait à la messe chaque dimanche, se confessait les jeudis et était dans les petits papiers du curé :
– Qu’est-ce qu’il en dit le père Strano ? Est-ce que tu confesses tes mensonges ?
Elle se contentait de sourire, avec un air ambigu. Bardon et certains voisins avaient des doutes sur mon compte. Juliette a eu une idée sublime. Elle poussait le vice jusqu’à mettre en marche le pick-up en mon absence. Elle l’allumait à fond. J’arrivais en bas de l’immeuble, l’air enfariné, et me plaignais à Bardon de ce boucan qui m’empêchait de travailler.
– On n’a plus le droit d’être tranquille chez soi ? C’est incroyable !
Elle m’a, à plusieurs reprises, prévenu de l’arrivée inopinée de notre mère. Notre manège a duré longtemps. Cet épisode anodin qui aurait dû nous rapprocher nous a, de façon paradoxale, séparés un peu plus. Que je mente ne prêtait pas à conséquence. Ces arrangements faisaient partie des contraintes de la vie et des outils dont un homme dispose pour survivre, mais qu’une fillette, pas encore une adolescente, qui était l’image de la pureté, puisse simuler et avec un tel aplomb, m’ouvrait des perspectives effrayantes sur l’âme humaine. Si elle était capable de mentir avec cette sincérité effrayante, capable de me faire douter, comment savoir quand elle dirait la vérité ? À qui se fier ? Je ne pouvais plus accorder ma confiance à personne. C’était une horrible révélation.
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