Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 9
9
En récompense de la partie gagnée contre Tomasz et payée par Lognon, Leonid me devait une partie d’échecs. C’était idiot de vouloir l’affronter. Il n’y aurait ni suspens ni surprise. La seule question qui se posait était : combien de temps allait-elle durer ? Je l’avais relancé :
– Je n’ai pas envie de perdre mon temps avec un pisseux de ton espèce !
– Tu avais promis, Leonid !
– Fais des progrès et, dans quelques années, viens me trouver, on en fera une.
J’aurais dû sauter sur l’occasion le jour où il me l’avait proposé. Je m’étais résigné à son refus. Pour marquer ma désapprobation, je ne lui parlais plus et ne répondais plus à ses bonjours. Début mars, il est venu me trouver :
– Michel, on va disputer notre partie, celle que je t’ai promise. Et tu vas me battre.
– Ce n’est pas possible !
Il avait les yeux pétillants. Malgré son endurance à l’alcool, je me demandais si sa consommation immodérée de côtes-du-rhône n’avait pas eu raison de sa lucidité.
– J’ai mon idée. On va rigoler.
– Tu vas me laminer.
– Tu te souviens de l’histoire de David et Goliath ?… Qui c’est qui a gagné ?
– Pourquoi tu me demandes ça ?
– À part celui-là, tu en connais beaucoup des David qui gagnent ? C’est une escroquerie biblique. On veut nous faire croire que David était malin. Ils ne se battaient pas à égalité. Le gringalet avait une arme redoutable. Mets-les sur un ring avec des gants. Qui est vainqueur ? Dans la vie réelle, c’est Goliath qui l’emporte. Pour une fois, dans un vrai match, à égalité, David va écraser Goliath.
Il avait mis en scène, dans ses moindres détails, un coup impossible à imaginer. Qui allait rester pour l’éternité dans les annales du Club. Une partie truquée. Personne ne le saurait. Ils se demanderaient comment un trou-du-cul de lycéen avait pu battre le trente-troisième joueur russe. C’est-à- dire un blanc-bec qui se bat à mains nues contre un combattant d’élite avec une kalachnikov.
– Excuse-moi, Leonid, je ne vois pas l’intérêt. Je voulais jouer une partie contre toi. Une vraie. Avec l’intention de résister au maximum. Pour le plaisir. Au Club, ils me connaissent. Ils savent que je ne suis pas en mesure de battre Imré ou Tomasz. Toi, je n’en parle pas. Ils ne le croiront pas.
– Michel, es-tu capable de garder un secret ?
– J’ai une tête de faux cul ou quoi ?
– Ça te dirait de gagner un peu d’argent ?
J’ai hésité.
– Tu pourras t’acheter ce que tu voudras.
– Il faut voir.
On a beaucoup écrit sur l’appât du gain. Je souhaite y apporter ma contribution. Ça commence jeune. Pour ma défense, je précise que je me suis fait avoir par un professionnel. Je n’étais pas de taille à affronter Victor Volodine. En vérité, j’ai été la victime consentante du fameux « concours de circonstances » qui remplit les prisons et assure avec constance la clientèle des guillotines et chaises électriques. Je ne suis pas cupide. Je crevais d’envie d’avoir un Circuit 24. J’allais au Bazar de l’Hôtel de Ville où il était en démonstration dans une configuration de Grand Prix du Mans et là, pendant deux minuscules minutes, et après avoir patienté dans la bousculade d’une interminable file d’attente, j’avais le droit d’accéder aux manettes d’une Ferrari TR 60 et de me mesurer à trois concurrents. Depuis plusieurs mois, j’avais demandé ce jeu exceptionnel à mes parents. Les turbulences familiales avaient réduit les fêtes et cadeaux de Noël à leur plus simple expression. Ma mère avait trouvé que ça coûtait un prix fou et que, vu mes résultats, je ne méritais rien.
Je n’avais vu Victor Volodine qu’une fois, deux ans auparavant. C’était un dimanche pluvieux. Igor et Vladimir s’affrontaient dans une revanche serrée. On était plusieurs autour de la table à suivre la partie. Sacha était debout, en retrait. À l’époque, je n’avais pas fait sa connaissance. Soudain, la porte s’ouvrit. Victor Volodine apparut, trempé et fébrile. Il s’exprima en russe.
– Victor Anatolievitch, ici on parle français. C’est une question de politesse, dit Igor.
– J’ai à te parler. C’est urgent. Allons dans ma voiture.
– Tu as vu le temps qu’il fait ?
Victor était rouge et continuait à parler russe. Vladimir s’adressa à Igor en français :
– Dis à ton patron qu’il vient de mettre de l’eau sur l’échiquier et que s’il continue à m’arroser, je foutrai dehors cette grosse baderne avec un coup de pied au cul, et avec beaucoup de plaisir.
– Tu as entendu ce qu’a dit mon ami Vladimir Tikhonovitch Gorenko ? On se verra demain.
– Je l’emmerde, lui et tous les communistes de la terre ! Je te préviens, Igor Emilievitch, si tu ne viens pas, je te mets à la porte !
– Je m’en fous. Tu peux te chercher un autre chauffeur à exploiter. Je vais quitter la France. Au Portugal, mon diplôme de médecin est reconnu !
On s’est regardés, surpris.
– Tu ne vas pas partir ? demanda Vladimir.
– J’ai commencé les démarches pour obtenir une équivalence. Ce n’est pas fait. Question paperasse, ils sont champions.
– Tu ne parles pas portugais, observa Leonid.
– J’apprendrai. Ça ne doit pas être compliqué. Je suis médecin, pas taxi. Là-bas, je pourrai exercer mon métier. C’est important pour moi.
– Dites-moi, monsieur Volodine, demanda Imré, j’ai l’impression que vous rapetissez. Vous avez perdu dix centimètres.
– C’est la maladie des chauffeurs de taxi. À force d’être en voiture, on prend du poids et on se tasse. J’ai un gros problème, Igor. Tu dois m’aider. Sortons que je t’explique. J’ai toujours été bon avec toi. Tu ne peux pas me refuser ton aide.
– Je suis dans une partie acharnée, Victor. Si tu as quelque chose à me dire, tu peux parler sans crainte, ce sont des amis.
Victor attrapa une chaise. Il s’épongea le front sans qu’on sache si c’était de la pluie ou de la transpiration. Leonid prit sa bouteille de côtes, remplit le verre à ras bord, le donna à Victor qui le but d’un trait.
– Merci, Leonid Mikhaïlovitch. Je suis foutu, fit-il d’une voix caverneuse et désespérée.
– Tu es malade, Victor Anatolievitch ?
– Je préférerais… J’ai reçu une convocation pour me présenter au poste de police. J’y suis allé. Je pensais que c’était pour un problème de taxi. C’est une catastrophe.
– Que se passe-t-il ? demanda Igor.
– Tu me connais. Dans ma vie, je n’ai fait que le bien. Sauf durant la guerre civile. Mais c’était pour Dieu et le tsar.
– Si tu n’as rien sur la conscience, tu n’as aucune inquiétude à avoir, conclut Leonid.
– C’est à cause du poignard de Raspoutine.
– Tu en vends encore ! s’exclama Igor.
– Très peu. Et pas cher.
– Je croyais que c’était fini.
– Je n’en avais jamais vendu à un Canadien. Je me suis dit… si ça lui fait plaisir.
– Où est le problème ?
– Vu le prix qu’il l’a payé, il a dû croire qu’il était vrai.
– Combien tu lui as vendu ?
– … Deux mille cinq cents dollars.
– Tu es fou !
– C’étaient des dollars canadiens. Il y avait la reine Elizabeth dessus. C’était un avocat de Toronto. Quelqu’un de bien. Au début, je lui ai fait le coup du mec qui refusait de vendre et qui tenait à son trophée aussi historique qu’émouvant comme à la prunelle de ses yeux. Il a insisté pendant une heure vingt, compteur en marche. J’ai cédé. J’ai pensé : Il le met dans sa vitrine. Il le montre à ses amis. Comme d’habitude. Ce con a voulu faire l’intéressant. Il a fait une donation au musée de Toronto. Qui s’est rendu compte qu’il y avait le même au Metropolitan de New York. Le Canadien n’a pas été content. Il a déposé plainte. Les deux musées aussi.
– La police t’a interrogé ?
– J’ai nié. Je leur ai dit que ça ne pouvait pas être moi, vu que l’original se trouve au musée russe de Saint-Pétersbourg.
– Cette ville s’appelle Leningrad ! objecta Igor.
– Jamais ! Elle s’appellera toujours Saint-Pétersbourg ! Ce sont les tsars qui l’ont construite, pas les cocos !
– On ne va pas encore discuter de ça ! intervint Leonid.
– Ton copain l’inspecteur de police, il a pris du galon. Il ne pourrait pas se renseigner et arranger le coup ?
– Daniel Mahaut ? fit Igor. N’y compte pas.
– Fais attention, si j’ai un problème et qu’on me retire ma licence, ça vous retombera dessus.
– Igor, je ne peux pas me permettre de perdre mon boulot ! lança Leonid.
– Victor Anatolievitch, si j’interviens, ce n’est pas pour toi. Je te préviens, c’est la dernière fois. Tu mens comme tu respires. Tu abuses de la confiance de tes clients ! Je ne veux pas être ton complice.
– Mon pauvre Igor, tu n’as rien compris à la vie. Ça ne m’étonne pas d’un matérialiste. C’est comme les reliques de saint Antoine, les tableaux de Corot ou les chapeaux de Napoléon. Qu’est-ce que ça peut foutre la vérité ? L’important, c’est de rêver. Il n’y a pas que l’argent dans la vie !
J’ignore ce qu’a fait Igor. L’affaire s’est arrêtée là. On n’en a plus entendu parler. Les musées ont retiré leur plainte. D’après Pavel, ils se sont rendu compte que ça aurait un effet négatif sur les donations. Il paraît qu’aux États-Unis et au Canada, le ridicule tue. Victor a arrêté de vendre les poignards qui ont égorgé Raspoutine. Sauf à un ministre congolais, un Zurichois, une Miss Univers brésilienne, un député gaulliste et un armateur grec.
Deux mois plus tard, Igor a reçu une réponse positive. Son diplôme était reconnu et valable. Il a offert sa tournée pour fêter l’événement. Les sourires et les encouragements étaient forcés. Il est parti au Portugal pour les formalités. On était tristes à l’idée de ne plus le voir. On ne le montrait pas. Il était heureux à l’idée d’exercer son métier à Lisbonne. Il nous invitait à venir le voir quand on voulait. Il était de retour trois jours plus tard. Il avait l’air sombre d’un homme à qui il vaut mieux ne pas poser de questions. En réalité, les autorités portugaises l’acceptaient comme médecin militaire pour soigner les troupes coloniales dans la guerre en Angola. Il avait refusé. Werner nous a dit qu’il avait perdu son calme et insulté un médecin colonel de l’armée. Il a repris son boulot de taxi et continué ses recherches pour trouver un pays qui accepte ses diplômes.
Depuis deux ans, Victor Volodine avait grossi et pris un menton supplémentaire. Il mangeait beaucoup, ne faisait aucun exercice, avait pour principe de dépenser son argent en repas copieux et arrosés, costumes pied-de-poule avec gilet sur mesure, bretelles américaines et bottines en crocodile. Depuis l’épisode des poignards de Raspoutine, on ne l’avait pas revu au Club. Sa société gérait plusieurs licences de taxi. Il aurait pu s’arrêter, se laisser vivre. Il refusait de prendre sa retraite et continuait à abattre ses onze heures quotidiennes. Igor et Leonid travaillaient pour lui et ne s’en plaignaient pas. Victor avait une piètre opinion d’Igor qui ne suivait aucune de ses recommandations. Leonid avait profité de ses conseils et compris qu’être chauffeur de taxi n’était pas synonyme de service public. Leur cible privilégiée était les touristes étrangers, de préférence ne parlant pas le français, qu’ils récupéraient près des grands hôtels de l’Opéra et des Champs-Élysées et baladaient dans Paris en leur faisant prendre les avenues encombrées. Victor m’a expliqué la combine mise au point avec Leonid. Il allait organiser des paris sur notre partie d’échecs. Personne ne risquerait un centime sur moi. Lui miserait sur moi. À un contre dix. Ils allaient gagner beaucoup d’argent. J’aurais ma part.
– C’est de l’arnaque !
– Il ne faut pas exagérer. On va prendre un peu de pognon à des gens qui n’en ont pas besoin et qui ne doivent pas se douter qu’on va les berner. Comme je le dis : si Dieu, dans son infinie miséricorde, a créé des pigeons, c’est pour qu’ils se fassent pigeonner. S’il ne l’avait pas voulu, lui qui peut tout, il les aurait faits moins cons. Qu’est-ce qui te plairait, mon garçon ?
Il a vu mon embarras.
– Une heure avec une petite délurée ? Ça te dirait ? Moi, à ton âge, on ne pouvait pas m’arrêter. J’en connais deux ou trois qui ne sont pas farouches. Tu pourrais choisir : une blonde, une négresse ? Tu les aimes comment ?… Pas les deux, mon cochon ?
Désarçonné, affolé, j’ai rougi, bafouillé. Cet individu adipeux me dégoûtait avec son impudence et sa suffisance. Je cherchais quoi dire qui claque comme une gifle, pour lui manifester ma colère, mon dédain, ma répulsion, mon indignation, ma haine. Quelque chose de vexant, de méprisant qui lui fasse honte jusqu’à la fin de ses jours, qui le renvoie à ses bassesses, à sa médiocrité et à ses turpitudes. Lui crier que j’étais différent, que je ne trahirais pas mes amis, que je n’avais rien à voir avec un réactionnaire cupide de son espèce. Que son être me révoltait. Que seuls la pitié et ses cent vingt kilos m’empêchaient de lui cracher à la gueule.
– Je veux un Circuit 24.
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