Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 34 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 7

7

 

 

J’ai ouvert avec mon trousseau et déposé les courses sur la table de la cuisine. J’ai entendu sa voix, venant du fond de l’appartement :

– Michel, c’est toi ?

– Qui tu veux que ce soit ?

Cécile prenait son bain et me parlait à travers la porte.

– Tu peux rentrer, si tu veux.

– Je t’attends dans le salon.

Après plusieurs revirements, Cécile avait décidé de terminer sa thèse sur Aragon et d’enchaîner avec une licence de psycho. Elle gardait en travers de la gorge la demande de Pierre de lire sa thèse et était revenue plusieurs fois à la charge.

Le nettoyage de l’appartement avançait à petits pas et se heurtait à des difficultés techniques qui ne relevaient pas du bon vieux ménage. Ce qui semblait simple devenait compliqué. Chaque pièce révélait un problème que nous ne savions pas résoudre. Pouvait-on récupérer des volets en bois vermoulus ? Des tapis tachés par on ne savait quoi ? Les fuites d’eau dans un mur ? Pourquoi la chaudière à gaz au-dessus de l’évier ne s’allumait-elle plus ? Elle brinquebalait quand on la bougeait. Allait-on mourir asphyxié d’un seul coup ou est-ce qu’on le sentait avant ? Comment décoller du papier peint avec un couteau sans arracher le revêtement ? Pourquoi cet aspirateur n’aspirait-il plus ? Cécile refusait, par principe, d’appeler des artisans.

– Ce sont des poujadistes ! Je ne leur filerai pas une thune.

On demandait conseil à M. Bisson, le droguiste de la rue de Buci, qui nous a vendu la moitié de sa boutique. Les produits étaient inefficaces ou on ne savait pas les utiliser ou on n’avait pas le matériel. Elle perdait courage.

– Je te laisse terminer, Michel. Je dois travailler ma thèse.

Il avait bon dos Aragon. Elle passait son temps à décortiquer ses bouquins, ses articles et ses discours, à prendre des notes, à les classer, à remplir des fiches cartonnées, à les ranger dans des boîtes en bois avec des intercalaires de couleur et à téléphoner pendant des heures à sa copine Sylvie, vautrée dans le canapé, à échanger les derniers potins de la Sorbonne. Quand je lui ai demandé si je pouvais la lire, elle m’a envoyé promener :

– Qu’est-ce que vous avez à me harceler ? Tu la liras quand j’aurai fini.

– Il faudrait que tu viennes voir sous l’évier.

– Qu’est-ce qu’il y a encore ?

– Des souris.

Ces petites boules noires étaient-elles des crottes de souris ? D’après M. Bisson, c’était une certitude. Il proposait soit de la mort-aux-rats en boîte d’un kilo, très efficace mais, passé l’effet de surprise, elles n’en mangeaient plus, soit la tapette traditionnelle avec un ressort coupant comme une guillotine vendue sans le gruyère pour les appâter. L’idéal, c’était de prendre les deux. Cécile a refusé :

– Si une souris se fait décapiter, c’est toi qui vas la ramasser ?

– Si tu veux, je te prête Néron. À la maison, il n’y a plus de souris et il s’embête.

– Je n’aime pas les chats.

On a planqué la nourriture dans deux armoires en hauteur fermées à clé. Je n’étais pas doué pour le bricolage. Je laissais tomber pour bouquiner dans un fauteuil du salon pendant qu’elle travaillait à côté. Souvent, je l’observais à son insu. Elle ne travaillait pas. Elle restait pensive, les yeux dans le vague.

– Et tu n’en as pas parlé à Franck ? me demanda-t-elle à brûle-pourpoint, un jour où je grattais le parquet à lattes à la paille de fer pour faire disparaître des auréoles.

– Depuis qu’il est parti, je ne lui ai pas écrit. Lui non plus.

– Il ne vous a pas téléphoné ? Vous n’avez reçu aucune lettre ?

– Aucune. Il va finir par t’écrire, c’est sûr.

Elle n’a pas répondu. Elle s’est replongée dans son livre. Je voyais qu’elle ne lisait pas.

– T’en as pas marre de travailler ? Si on allait courir un peu ? ai-je proposé.

– Je n’ai pas envie.

– Si on allait faire une partie d’échecs ?

– Je ne vois pas le plaisir qu’on peut avoir à rester des heures le cul sur une chaise pour bouger des pions et attendre. Moi, les jeux de société, je trouve ça rasoir.

– Je te présenterai à mes copains. Tu vas bien t’entendre avec eux. Ce sont d’anciens communistes. Enfin pas tous. Certains ne sont pas communistes. D’autres si. Toi, tu comprendras. Il y en a qui s’y connaissent drôlement en littérature. Tu verras peut-être Kessel ou Sartre.

– Ils viennent souvent ?

– En général, le soir. Des fois, dans la journée.

– On y va.

On a pris le 21. En dix minutes, on était à Denfert. Je n’avais pas choisi le bon jour. Il y avait une effervescence et un brouhaha inhabituels.

– C’est un club d’échecs ? me demanda Cécile à voix basse.

– En général, c’est silencieux.

On était tombés au milieu d’une engueulade générale. Dans ce cas, il n’y avait aucun moyen de rester en dehors. Ceux qui cherchaient le calme et la tranquillité devaient traverser la place et changer de bistrot. On pouvait passer plusieurs semaines dans une totale quiétude et soudain, c’était l’explosion et l’affrontement. Quand, ce 12 avril 61, à bord de la fusée Vostok, Youri Gagarine effectua le premier vol humain dans l’espace, la terre entière comprit qu’il s’agissait d’un de ces événements majeurs qui changent l’histoire de l’humanité. Mais ce qui faisait l’admiration ou l’unanimité ailleurs produisit au Club des cris et des grincements de dents entre les coupés et les découpés, comme disait Igor. C’est-à-dire entre ceux qui haïssaient l’idéologie socialisante et qui lorgnaient vers l’Amérique et ceux qui avaient fui les pays de l’Est mais étaient restés socialistes. Pour ces derniers, seul le système avait dérapé. Le principe demeurait éternel et l’idéal exaltant. Ils étaient pris dans l’étau de leurs contradictions, à s’extasier des progrès et des victoires d’un pays où ils étaient des parias et qui les aurait zigouillés s’ils n’étaient pas passés à l’Ouest. Le combat planétaire USA vs URSS interrompait les parties d’échecs ou les lectures et les meilleurs amis s’invectivaient et s’insultaient. Entre ces deux blocs d’égale importance et à jamais irréconciliables, les occasions d’engueulades étaient innombrables. De Gagarine qui venait de niquer les Américains à Botvinnik qui écrasait ses concurrents pour la énième année consécutive avec une facilité désespérante et allait rester champion du monde d’échecs pour des décennies, en passant par l’influence de la pensée de Lénine sur l’invulnérabilité de l’équipe de hockey russe et les lanceurs de marteaux soviétiques qui les projetaient plus haut et plus loin grâce à la qualité de l’acier russe et de l’entraînement des masses.

– C’est bien une preuve absolue, non ?

– Je croyais que tu étais contre le système ?

– J’essaye d’être impartial, de reconnaître les résultats à leur juste valeur.

– C’est ce système qui les produit.

– Je respecte un peuple qui fait l’admiration des honnêtes gens.

– Tu as dit que tu étais d’accord avec ce système.

– Je n’ai pas dit ça.

– Si, tu l’as dit !

– Non ! Ce système est une aberration. Il écrase l’homme et ne le respecte pas. Je suis marxiste, pas communiste.

– Les communistes et les marxistes sont des enfoirés de salauds !

– Toi, tu n’es qu’un sale fasciste !

C’était reparti. Le monde était séparé en deux camps, sans rien au milieu. Chacun s’en mêlait, apportait son témoignage, son expérience. On ne savait plus qui avait dit quoi. Plus personne n’écoutait. Le ton montait comme un geyser. Ils finissaient par s’apostropher en russe, en allemand, en hongrois et en polonais.

Cécile commit l’erreur grossière d’intervenir. Je n’aurais pas imaginé qu’elle le fasse et n’ai rien pu tenter pour l’en empêcher.

– Si je peux me permettre, osa-t-elle en interrompant Tomasz. Je crois qu’il faut replacer cet événement dans sa perspective historique et considérer le caractère révolutionnaire de cette prouesse technologique en voyant d’où est partie l’URSS. Ils ont créé une industrie spatiale en quinze ans. C’est le résultat d’une démarche planifiée et d’une recherche…

Cécile ne finit pas sa phrase.

– Qui c’est celle-là ? cria Tomasz.

– Je suis d’accord avec vous, mademoiselle, enchaîna Pavel. Mais il faut préciser que l’essentiel de cette recherche a été fourni par les pays frères et notamment par…

– Qui vous êtes ? hurlait Tomasz, hors de lui.

– C’est une amie, c’est moi qui l’ai amenée, ai-je avancé.

– Les femmes ne sont pas admises dans ce club ! C’est assez pénible de devoir supporter ces vieux cocos pour ne pas supporter en plus une bonne femme !

– La bonne femme, elle te dit merde ! Espèce de vieux réac !

Cécile n’aurait pas dû gifler Tomasz. La claque sonna comme un coup de cymbales. Il y eut deux ou peut-être trois secondes de silence intégral, de stupeur et d’effarement. On essayait de réaliser ce qui venait de se passer. On regardait ce visage figé qui rougissait avec la marque des doigts imprimée dessus. Plus tard, Leonid a expliqué que ce temps très court était nécessaire pour que l’effet de la douleur remonte de la joue au cerveau de Tomasz. Leonid n’aimait pas les Polonais. Tomasz se jeta sur Cécile et voulut l’étrangler. Elle était vive et lui échappa. La cacophonie atteignit son paroxysme. Des tables tombèrent, des parties furent à jamais interrompues, des pièces écrasées et des verres brisés. Avec peine, j’ai réussi à tirer Cécile par le bras avant qu’elle ne se fasse écharper par Tomasz retenu par Pavel et Leonid.

– Qu’est-ce qui t’a pris ? T’es malade ? ai-je lancé.

– C’est la meilleure ! Tu prends la défense de ce connard ? Elle est belle ton amitié !

Avant que j’aie pu rétorquer, elle avait traversé le boulevard Raspail entre les voitures qui pilaient et klaxonnaient. Je l’ai vue disparaître dans le métro. Je suis retourné au Balto. Au clivage récurrent s’était ajouté un nouveau sujet de discorde. Les femmes avaient-elles le droit de venir au Club ? Le problème ne relevait plus de l’affrontement droite-gauche. Ceux qui étaient d’accord quelques instants auparavant s’affrontaient et faisaient cause commune avec leurs anciens ennemis.

– Il n’y a aucune règle dans ce club qui interdise à une femme de venir, affirma Igor qui parlait avec son autorité de membre fondateur.

– Les règles, ce sont celles de la démocratie et de la majorité, lança Gregorios. Je vous rappelle que ce sont les Grecs qui ont inventé la démocratie. Votons ! Et moi, je vote contre. On est tranquilles entre hommes.

Pour la première fois, Imré et Tibor manifestèrent leur désaccord en public.

– On n’est pas dans un club anglais, expliqua Imré. Ici, la seule règle, c’est la liberté.

– On ne peut pas laisser les communistes tout envahir et tout pourrir.

– Tu dis n’importe quoi, Tibor.

– Le vrai problème, c’est les femmes et Gagarine !

On sentait qu’un sujet pernicieux venait d’apparaître. Comme un virus inconnu qui vous contamine à votre insu. Les rares à jouer les conciliateurs et qui voulaient éviter l’irréparable se faisaient agonir par les deux camps. Allait-on en venir aux mains ? Laisser des idées décider à notre place de ce qu’on voulait ? Oublier qui étaient nos amis ? La politique et les femmes allaient-elles encore une fois être la cause de nos malheurs ? Pouvait-il y avoir une discussion aussi importante sans vainqueur ?

– On n’a aucune raison de s’engueuler. Nos femmes nous ont oubliés et personne ne veut de nous.

– Tu joues ou tu fais la révolution ?

Le silence est revenu. Jusqu’à la prochaine victoire ou la défaite suivante. Je me suis éclipsé. J’avais introduit le loup dans la bergerie et je m’attendais à en supporter les conséquences. Aussi paradoxal que ce soit, personne ne m’en a tenu rigueur.

Le lendemain, j’ai sonné à la porte de Cécile. Elle m’a ouvert avec son immense sourire et accueilli comme si rien n’était arrivé. Quand j’ai remis les pieds au Club, personne ne m’a fait de réflexion, à part que j’étais nul aux échecs. Comme quoi, les notions de faute et de culpabilité sont relatives. Grand-père Delaunay clame haut et fort qu’il n’y a rien de pire que de vouloir le bien des gens malgré eux. Mais pour moi, le pire, c’est de ne pas vouloir le bonheur des autres ou d’y renoncer. On ne pourra pas dire que je n’ai pas essayé. Peut-être que si Gagarine avait attendu un jour ou deux pour faire des loopings dans le firmament, Cécile aurait été accueillie à bras ouverts.

 

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