Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 17
17
Le compte à rebours avait commencé. Bac moins trente. Je m’en fichais. Pas la moindre parcelle d’inquiétude ou de doute quant au résultat. Depuis mon passage en section littéraire, j’étais devenu bon en maths. Si j’avais eu un prof comme Peretti avant, tout aurait été différent. Avec ses méthodes pédagogiques inhabituelles, il ne se moquait jamais de personne. Il n’était pas sarcastique, méprisant, suffisant ou agacé. On osait dire qu’on n’avait pas compris. Il recommençait avec le sourire. Cela ne le dérangeait pas. Au contraire, ça lui plaisait. Il n’était pas pressé. Camille, quant à elle, était angoissée. J’essayais de la raisonner :
– Ta voyante a dit que tu allais réussir ?
– Oui.
– Si elle l’affirme, il n’y a aucune raison de t’inquiéter. Tu vas l’avoir. Et si tu ne l’as pas, qu’est-ce qui se passera ? Rien. Tu redoubleras. Tu ne seras pas la première. Ce n’est pas une catastrophe.
– Mon père m’arrachera les yeux.
– C’est idiot cette pression. Au contraire, il devrait te mettre à l’aise. Je vais aller lui dire ma façon de penser.
– Surtout pas ! Récite-moi un poème, je t’en prie.
– En ce moment, c’est plutôt les révisions, tu comprends ?
Elle me souriait et faisait oui de la tête. J’étais liquéfié. C’est quoi un poète qui n’écrit pas de poème ? J’avais pensé être sorti d’affaire mais à chaque fois que je prenais une feuille et un stylo, il ne se passait rien. Aucun jaillissement. J’avais beau me forcer, secouer la tête, fermer les yeux, faire des stages intensifs près de la fontaine et appeler à la rescousse mes émotions et mes sentiments, je restais sec et improductif. J’en venais à me dire que ma création se limiterait à cet unique poème. De nouveau, j’ai été obligé de recourir aux textes de Sacha, même si Camille les trouvait mélancoliques et sombres. Je me baladais entre la méprise et le mépris. Je me dégoûtais de lui mentir et de la tromper. Après une ultime et inutile tentative, j’ai décidé de lui révéler la vérité. Quel que soit le prix à payer.
On s’est retrouvés comme chaque soir à la pâtisserie viennoise de la rue de l’École-de-Médecine. J’ai commandé deux chocolats chauds.
– Camille, je dois te dire une chose importante.
– Moi aussi. Il faut que je te parle.
– Ah bon. Tu préfères que je commence ?
– Ce que j’ai à te dire est crucial.
Je me suis demandé ce qu’il pouvait y avoir de plus grave que mes mensonges. Sa voyante avait dû lui annoncer l’arrivée d’une autre comète.
– Je t’écoute.
Elle ne parlait pas. Elle avait les yeux baissés. Avec la tête de quelqu’un qui a un poids sur la conscience et ne sait pas comment s’en débarrasser. Je commençais à m’inquiéter.
– Je ne t’ai pas dit la vérité, Michel.
Elle s’est arrêtée. J’ai enfoncé mes doigts dans la banquette. Je m’attendais au pire. Je n’aurais pas cru que ce soit possible. Il fallait s’y résoudre. Il y avait quelqu’un d’autre.
– J’ai deux mauvaises nouvelles.
– Si on sortait ? Il fait chaud.
On est descendus vers la Seine. On a marché le long des quais. On s’est assis sur un banc. Elle devait chercher les mots appropriés, un peu comme le médecin qui vous annonce que vous allez mourir bientôt, que c’est triste et qu’il faut du courage.
– Je ne l’avais pas évoqué parce que je ne pensais pas que ça prendrait cette importance entre nous… Je suis juive.
– Ce n’est pas une mauvaise nouvelle.
– Dans ma famille, si.
– Je ne comprends pas.
– Entre nous, ce n’est pas possible, Michel.
– Parce que tu es juive ? Moi, je m’en fiche. Chez nous, on ne pratique pas beaucoup.
– Chez nous, c’est le contraire.
– On n’est plus au Moyen Âge.
– Tu ne connais pas ma famille.
– On est bien ensemble. On passe le bac. Tu es la première fille que je rencontre avec qui il se passe quelque chose. Tu n’es pas obligée d’en parler à tes parents. On peut attendre de voir comment ça évolue.
– On ne verra rien, Michel. Au mois de juillet, on quitte la France.
– Quoi ?
– On émigre en Israël.
– Ce n’est pas possible !
– Ils ne se plaisent pas ici. Mon père dit que notre place, c’est là-bas. Ils attendent qu’on passe notre bac. C’est la vraie mauvaise nouvelle. C’est pour cela que je voulais que ça reste amical entre nous.
– Tu n’es pas obligée d’y aller. Ils ne peuvent pas te forcer.
– Michel, je suis mineure.
– Tu as de la famille ici. Tu peux dire que tu dois faire des études en France. Tu peux vivre chez un de tes oncles. Tu iras voir tes parents pendant les vacances.
– C’est toute la famille qui part ensemble. Les billets sont réservés.
– Et si tu ratais ton bac ? Personne n’est sûr de réussir. Comme ça, tu resterais encore une année.
– Je veux le réussir pour mes parents. C’est un vieux rêve pour eux. Avant de te connaître, j’étais contente d’y aller. Enfin un pays neuf où tout est possible. Vivre dans un kibboutz : supprimer la propriété, les classes sociales, les salaires, sortir les enfants du cocon familial, travailler pour la communauté, prendre les décisions ensemble. Tu devrais comprendre, toi.
– C’est des idées à la con ! Ça ne marchera jamais !
– Il vaut mieux qu’on ne se voie plus, Michel.
– Quoi ?
– Ce serait mieux qu’on arrête. Je n’ai pas envie… je ne veux pas…
– Il fallait le dire tout de suite que tu partais ! Couper court immédiatement.
– Je voulais qu’on soit amis, rien de plus.
– Je n’en ai rien à foutre de ton amitié ! Moi, j’y croyais.
– Je ne voulais pas d’une histoire entre nous. C’est de ta faute.
– Ah oui ? Et qu’est-ce que j’ai fait ? Hein ? Tu peux me le dire ?
– Je n’avais pas prévu que je rencontrerais un poète.
Elle s’est mise à hoqueter et a commencé à pleurer. Elle s’est dressée. Elle est partie en courant. J’essayais de mettre de l’ordre dans mes idées. Tout se bousculait dans ma tête. Elle se trompait. C’était un malentendu, un quiproquo, une méprise. J’étais comme groggy. Je me suis levé et j’ai hurlé :
– Je ne suis pas un poète ! Tu comprends ? Je ne suis pas un poète !
Elle était loin. Elle n’a pas dû entendre.
Je me suis mis à parler seul. À donner des coups de pied à des ennemis invisibles. Je maudissais les juifs, les kibboutzim, le socialisme, les comètes, les poètes et les femmes. J’avais envie de hurler. Un bateau-mouche bondé de touristes est passé. Ils prenaient des photos. Je les ai insultés. Ils n’ont pas compris. Ils riaient et faisaient des signes de la main. Je me suis juré que j’allais changer et qu’on ne m’y reprendrait plus. Ça a été le dernier jour de beau temps. Une dépression venue du Pôle nous a ramenés en hiver. Le ciel était noir. Il pleuvait des trombes. Ce temps me convenait à merveille.
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