Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 2 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Partie Octobre 1959- décembre 1960

Octobre 1959- décembre 1960

 

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Ce fut la seule fois de ma vie où j’ai vu mes deux familles réunies. Enfin, une partie et ça faisait déjà une vingtaine de personnes. Le jour de mon anniversaire, j’ai eu un mauvais pressentiment. Un danger inconnu, sans pouvoir l’identifier. Plus tard, j’ai décrypté certains signaux qui auraient dû me sauter aux yeux. J’étais trop jeune pour les comprendre, absorbé par la fête et les cadeaux. Je voyais mes camarades, ils avaient une famille et une seule ; moi, j’en avais deux, distinctes. Elles ne se côtoyaient pas. Les Marini et les Delaunay. La famille de mon père et celle de ma mère. Ce jour-là, j’ai découvert qu’elles se détestaient. Il n’y avait que mon père pour aller, toujours enjoué, de l’une à l’autre, le plateau de jus de fruits à la main en prenant la voix de Gabin ou de Jouvet :

– Un petit jus d’orange ? Vous pouvez y aller, il sort du fruit.

Les Marini se tordaient de rire. Les Delaunay ont levé les yeux au ciel.

– Paul, arrête, ce n’est pas drôle ! a dit ma mère qui avait horreur de ses imitations.

Elle restait assise à parler avec son frère Maurice qu’elle ne voyait plus depuis qu’il s’était installé en Algérie après la guerre. Mon père ne l’appréciait pas. Moi, je l’aimais car il n’arrêtait pas de blaguer. Il m’appelait Callaghan. Je ne sais pas pourquoi. Dès qu’il me voyait, il me lançait : « How do you do Callaghan ? » Je devais lui répondre : « Very good ! » Quand on se séparait, j’avais le droit à un : « Bye-bye Callaghan ! », accompagné d’un pseudo-coup de poing au menton. Maurice venait à Paris une fois par an pour suivre un séminaire américain de gestion. Il mettait un point d’honneur à être le premier à bénéficier des nouveautés. Ça s’appelait du management. Il truffait son vocabulaire d’expressions américanisées. Personne ne savait ce que ça voulait dire mais on faisait comme si. Il était emballé par son séminaire « Comment devenir un gagneur ? ». Il en expliquait les bases à ma mère qui buvait ses paroles. Mon père, persuadé que c’était de la fumisterie, ne l’a pas raté :

– Vous auriez dû me prévenir. On aurait envoyé les généraux de l’armée française suivre ce stage, a-t-il lancé avec la voix de De Gaulle.

Il a éclaté de rire et, avec lui, les Marini. Ça n’a pas contribué à détendre l’atmosphère. Maurice a poursuivi sans lui prêter attention, encourageant ma mère à s’y inscrire. À sa retraite, grand-père Philippe avait passé le flambeau à sa fille. Il avait tenu à ce qu’elle se perfectionne. Cela faisait pourtant dix ans qu’elle travaillait à ses côtés. Sur les recommandations de Maurice, il lui avait imposé de suivre une formation à l’américaine qui s’appelait « Devenir un manager moderne ». Elle était partie à Bruxelles pour quinze jours intensifs. Elle était revenue avec une collection de gros livres qui trônaient dans la bibliothèque. Elle en était fière, témoignage et preuve de sa compétence. Ça allait de « Gagner des clients difficiles » à « Constituer un réseau de relations efficaces » ou « Développer son potentiel pour être décisif ». Chaque année, elle suivait un séminaire de trois jours dans un centre luxueux de l’avenue Hoche et un nouveau livre s’ajoutait à la collection en cuir rouge. L’année dernière, elle l’avait accompagné au séminaire « Comment se faire des amis ? » qui l’avait transformée. Depuis, elle arborait un sourire immuable, clé de ses succès présents et futurs. Ses gestes étaient détendus, signe de sa tranquillité intérieure, sa voix posée et douce, preuve de sa force personnelle et, selon Dale Carnegie, concepteur de ces séminaires, c’était censé changer sa vie. Mon père n’y croyait pas. Pour lui, c’était une perte de temps et d’argent.

– De toute façon, on ne transformera jamais un percheron en cheval de course, a-t-il lâché avec un petit sourire en fixant Maurice.

Une semaine auparavant, j’avais demandé à ma mère d’inviter les Marini.

– D’habitude, on ne les invite pas. On fête les anniversaires en famille.

J’avais insisté. Son nouveau sourire l’avait abandonnée. Je n’avais pas cédé, au contraire. S’ils ne venaient pas, il n’y aurait pas de fête. Elle m’avait regardé d’un air désolé. Ma mère ne changeait pas d’avis. Je m’étais résigné. Quand mon père m’avait annoncé avec un sourire de connivence que les Marini étaient invités, j’avais été fou de joie, persuadé que, grâce à moi, la réconciliation aurait lieu. Je n’aurais pas dû lui forcer la main. Elle les a ignorés. Les seuls étrangers dans cette assemblée étaient Nicolas Meyer, mon unique ami qui s’ennuyait à mourir en attendant le gâteau, Maria, la bonne espagnole qui passait de groupe en groupe avec son plateau d’orangeade et son vin chaud, et Néron, mon chat tigré roux qui la suivait comme un chien. Longtemps, j’ai cru qu’avoir deux familles était un avantage, longtemps j’en ai profité. Ceux qui n’ont pas de famille croiront que je suis un petit privilégié qui ne connaît pas sa chance, mais avoir deux familles, c’est pire que de ne pas en avoir du tout.

 

Dans leur coin, les Marini se regroupaient autour de grand-père Enzo. Ils attendaient. Franck, mon frère, avait choisi son camp. Il parlait à voix basse avec oncle Baptiste et grand-mère Jeanne. Mon père est apparu en tenant un énorme gâteau nappé de chocolat et s’est mis à entonner : « Bon anniversaire, Michel » avant que les Marini le rejoignent en chœur. C’était une habitude chez eux. Dès qu’ils étaient ensemble, ils chantaient. Chacun avait son répertoire de prédilection et, quand ils se retrouvaient, ils faisaient une chorale. Ma mère me souriait avec tendresse. Elle ne chantait pas. J’ai soufflé mes douze bougies en deux fois. Philippe, le père de ma mère, a applaudi. Il ne chantait pas, ni Maurice, ni aucun des Delaunay. Ils applaudissaient et les Marini chantaient : « Joyeux anniversaire, Michel, nos vœux les plus sincères »… Et plus les Marini chantaient, plus les Delaunay applaudissaient. Juliette, ma petite sœur, applaudissait, Franck chantait. Nicolas aussi. C’est à cet instant précis que cette impression désagréable m’a envahi. Je les dévisageais sans comprendre, mon malaise couvert par ce vacarme. C’est peut-être de là que vient ma phobie des réunions de famille.

J’ai reçu trois cadeaux. Les Delaunay m’ont offert un tourne-disque Teppaz à deux vitesses : 33 et 45-tours avec un gros chargeur pour les 45. C’était un cadeau d’importance et Philippe a insisté sur la fragilité du bras et le respect scrupuleux du mode d’emploi.

– Ta mère ne voulait plus que tu te disputes avec ton frère.

Enzo Marini m’a offert un gros livre : Les Trésors du Louvre. Il avait pris sa retraite de la SNCF et venait une fois par mois à Paris avec grand-mère Jeanne grâce à sa carte de réduction. Elle profitait de cette journée pour voir Baptiste, le frère aîné de mon père qui élevait seul ses deux enfants depuis que sa femme avait été tuée dans un accident de circulation. Conducteur de micheline sur la ligne Paris-Meaux, il paraît que, dans le temps, Baptiste était volubile et expansif. Lorsqu’ils parlaient de lui, mes parents échangeaient un regard ambigu. Quand je les interrogeais, ils éludaient la réponse et leur silence était plus pesant que le sien.

 

J’accompagnais Enzo au musée du Louvre. À Lens où il habitait, ou à Lille, il n’y avait rien d’intéressant à voir. J’ignore d’où il tirait son savoir. Il n’avait que son certificat d’études. Il connaissait les tableaux et les peintres avec une préférence pour la Renaissance italienne. On passait des heures à arpenter les couloirs immenses jusqu’à la fermeture. J’aimais ces journées où nous étions seuls. Il me parlait non pas comme à son petit-fils mais comme à un ami. Souvent, je l’ai interrogé sur sa jeunesse. Il n’aimait pas en parler. Son père avait quitté Fontanellato, dans les environs de Parme, poussé par la misère. Il avait émigré avec ses deux frères cadets. Ils avaient, tous trois, laissé la ferme familiale à leur aîné. Il s’était retrouvé dans le Nord à travailler dans une mine. Enzo était le premier à être né en France. Son père n’avait eu de cesse de devenir français, avait interdit qu’on parle italien à la maison, coupé les ponts avec son pays d’origine et perdu contact avec le reste de la famille. Enzo s’était marié avec une Picarde. Il était français, fier de l’être. Quand un imbécile, pour le blesser, le traitait de Rital ou de Macaroni, il répondait en souriant : « Enchanté, et moi, je suis le lieutenant Vincenzo Marini, de Lens dans le Pas-de-Calais. »

Mon père m’a dit qu’il lui était arrivé de se servir de ses poings pour se faire respecter. Pour lui, l’Italie était un pays étranger où il n’avait jamais mis les pieds. On a été surpris quand, ce jour-là, il nous a annoncé qu’il avait commencé à prendre des leçons d’italien.

Le Louvre a des vertus éducatives insoupçonnées. Enzo m’a appris à reconnaître les peintres, à distinguer les styles et les époques. Il a fait semblant de croire que mon attirance pour les statues de femmes nues était due à la seule perfection des lignes de Canova ou de Bartolini. Il me chambrait avec ça. Autant mon père n’avait pas dit un mot quand Philippe m’avait offert le tourne-disque, autant il s’était extasié sur le livre, s’exclamant sur la qualité des reproductions. Il tournait les pages avec des « Hou ! » et des « Oh ! la la ! » d’émerveillement, avec cette façon un peu excessive qu’il avait d’insister sur tout. Il s’était arrêté sur le Saint Jean-Baptiste de Vinci, avec son doigt brandi et sa chevelure bouclée, désorienté par le mystère de ce sourire si peu religieux.

– On ne dirait pas un saint.

– Pourquoi tu ne nous accompagnes pas au Louvre ? a demandé Enzo.

– Oh tu sais, moi, les musées…

Mon père a toujours su ménager ses effets. Il a disposé sur la table un paquet cubique recouvert d’un papier glacé bleu nuit et ficelé d’un ruban rouge. Avant de l’ouvrir, je devais deviner ce qu’il y avait à l’intérieur. Non, ce n’était pas un livre. Mon père n’aurait pas eu l’idée d’en acheter un. Un jouet ?

– T’as passé l’âge qu’on t’en offre.

Pas un jeu de société non plus. Tout le monde s’y est mis sauf ma mère qui souriait. Ce n’était pas un camion en pièces détachées, ni un avion, ni un bateau, ni un train, ni une voiture en modèle réduit, pas un microscope, pas une montre, ni des jumelles, ni une cravate ou du parfum, ni une collection de soldats de plomb, ni un stylo à plume. Ça ne se mangeait pas, ça ne se buvait pas, ce n’était pas non plus un hamster ou un petit lapin.

– Comment tu peux penser que je mettrais un animal vivant dans une boîte ?… Non, il n’est pas empaillé.

On s’est retrouvés à court d’imagination. Je restais figé, convaincu que je n’aurais pas de cadeau.

– Il faut te l’ouvrir ? lança mon père.

J’ai déchiré le papier glacé avec précipitation. J’ai eu un frisson en découvrant la boîte en plastique translucide. Le Brownie Kodak ! Je n’aurais pas cru mon père capable de me faire un cadeau pareil. Deux semaines auparavant, en passant devant le magasin de photo de la rue Soufflot, je m’étais arrêté pour l’admirer et lui avais expliqué les nouveautés de l’appareil. Il avait été surpris que je m’y connaisse si bien en photographie. En réalité, je faisais illusion et il en savait encore moins que moi. Je lui ai sauté au cou pour l’embrasser et j’ai répété des mercis à la mesure du plaisir qu’il me faisait.

– Un peu aussi pour ta mère, c’est elle qui est allée le chercher.

En quelques secondes, fébrile, j’ai réussi à introduire la pellicule dans le boîtier. J’ai disposé la famille en un bloc compact, en face de la fenêtre, dirigeant la manœuvre comme j’avais vu opérer le photographe du lycée pour la photo de classe annuelle.

– Papy, souris. Tonton Maurice, mets-toi derrière maman. Souriez, bon sang, souriez !

Le flash a crépité. J’ai récidivé aussitôt pour me couvrir. Les vocations tiennent de la loterie. C’était décidé, plus tard, je serais photographe. Ça me paraissait un objectif prestigieux et accessible. Mon père a renchéri :

– C’est vrai, mon Michel, ça doit être sympa d’être photographe et ça rapporte.

Si en plus j’avais la bénédiction paternelle, une voie royale s’ouvrait devant moi. Franck, comme toujours, s’est ingénié à refroidir mon enthousiasme :

– Si tu veux être photographe, faudra faire des progrès en maths.

Qu’est-ce qu’il y connaissait ? À cause de lui, la discussion a pris un tour dangereux entre ceux qui soutenaient que la photographie était un art et que les maths ne servaient à rien et ceux qui affirmaient qu’on devait s’y connaître en perspective, optique, émulsion et plein de trucs techniques. Ils avaient l’air sûrs d’eux. Ça m’a mis mal à l’aise. Ils tentaient de se convaincre avec des tas d’arguments que personne n’écoutait. Je ne comprenais pas qu’on puisse être deux à avoir raison. Quant à Franck, il devait être jaloux. À mon âge, il n’avait pas reçu un cadeau aussi beau. La photo n’est pas une science, c’est une question de hasard. Cette photo historique de la famille réunie au complet, la seule du genre, a trôné trois ans sur le buffet. Elle a disparu, pour des motifs qui n’ont rien à voir avec ses qualités artistiques.

 

Longtemps, j’ai vécu dans l’ignorance la plus totale de l’histoire de ma famille. Tout était parfait ou presque dans le meilleur des mondes. On ne raconte pas aux enfants ce qui s’est passé avant eux. D’abord ils sont trop petits pour comprendre, ensuite ils sont trop grands pour écouter, puis ils n’ont plus le temps, après c’est trop tard. C’est le propre de la vie de famille. On vit côte à côte comme si on se connaissait mais on ignore tout les uns des autres. On espère des miracles de notre consanguinité : des harmonies impossibles, des confidences absolues, des fusions viscérales. On se contente du mensonge rassurant de notre parenté. Peut-être est-ce moi qui en attendais trop. Ce que je sais vient de Franck. C’est lui qui m’a révélé la vérité, après les événements du jour de l’inauguration du magasin, qui ont bouleversé notre famille.

Avec Franck, nous avons sept ans d’écart. Il est de 40. Son histoire, c’est celle de notre famille avec ses hasards et ses impondérables. Sans lui, je ne serais pas là. Notre destin s’est joué dans les premiers mois de la guerre. À cette époque, Philippe dirigeait son entreprise de plomberie-couverture-zinguerie. Avant guerre, il avait ajouté la vente de sanitaires et de cuisinières. Il n’avait jamais touché un tuyau de zinc ou un chalumeau de sa vie. Il se contentait de faire travailler les autres et, selon ses affirmations, c’était difficile. Il avait hérité cette affaire de son père et la gérait avec efficacité. Le début de ses ennuis peut être daté avec précision du 3 février 1936 quand il a embauché Paul Marini comme apprenti. Mon père avait dix-sept ans et aucune envie de respecter la tradition familiale où on était cheminot de père en fils. Lui, il voulait vivre à Paris. Le jour de l’embauche, il a impressionné grand-père Delaunay en réalisant une soudure à l’étain impeccable en un temps record. Les trois années suivantes, celui-ci se louait d’avoir recruté mon père qui séduisait tout le monde par son sourire, sa gentillesse, sa disponibilité et sa compétence. Il avait sans le savoir introduit le loup dans la bergerie. Sa fille Hélène est tombée folle amoureuse de ce beau gosse au regard de velours, aux cheveux ondulés et à la fine fossette, valseur infatigable et qui la faisait rire avec ses imitations de Maurice Chevalier et de Raimu. Ces années ont dû être les plus belles pour mes parents. Ils avaient dix-sept ou dix-huit ans, se voyaient en cachette et personne n’aurait imaginé qu’ils se fréquentaient. En ce temps-là, une fille de patron n’avait pas le droit de fréquenter un ouvrier, surtout fils d’immigré italien. C’était inconcevable. Chacun devait rester à sa place. Il est probable qu’avec le temps, les choses seraient rentrées dans l’ordre. La guerre approchait. Il n’y a rien de pire pour des amoureux que d’être séparés par la force des armes. J’imagine sans peine ce qu’ils ont vécu et la douleur de leur séparation. Mon père mobilisé, la drôle de guerre au fin fond des Ardennes avant la débâcle. Ma mère a caché qu’elle était enceinte à ses parents pendant six mois. Le médecin de famille avait diagnostiqué une anémie graisseuse. Elle a eu un malaise et on a découvert son état. Elle a refusé de dire qui était le père de l’enfant qu’elle baptisa Franck. Mon père est resté prisonnier quatre ans dans un stalag de Poméranie, sans recevoir aucune nouvelle. Convaincu qu’elle l’avait oublié, il a découvert la vérité à son retour en France. La jeune fille d’avant-guerre, insouciante et légère, était devenue une femme. Ils avaient changé et se sont à peine reconnus.

S’il n’y avait pas eu Franck, ils ne se seraient pas revus, ni remis ensemble. Ils auraient repris leur destinée et leur aventure n’aurait été qu’un souvenir de jeunesse, connu d’eux seuls, et qui se serait effacé de leur mémoire. S’il n’y avait pas eu Franck, mes parents ne se seraient pas mariés et je ne serais pas là aujourd’hui. Franck avait cinq ans. Il fallait régulariser. Ils ont assumé leurs responsabilités. Ils se sont mariés à la sauvette à la mairie du Ve arrondissement. Le matin de la cérémonie, les futurs époux sont passés en catastrophe chez le notaire des Delaunay et ont signé, sans le lire, un contrat de séparation de biens. Paul Marini aurait peut-être la fille mais pas la galette. Grand-mère Alice a eu ce matin-là une indisposition diplomatique et, comme Philippe ne voulait pas l’abandonner, ni l’un ni l’autre n’ont assisté au mariage de leur fille. Peut-être que si mon père avait été un peu diplomate, il aurait réussi à redresser la situation. Il a refusé le mariage religieux sous le prétexte idiot qu’il ne croyait pas en Dieu. Ce refus a aggravé son cas dans une famille Delaunay qui avait son banc réservé à Saint-Étienne-du-Mont depuis des lustres. Sur une photo en noir et blanc prise sur les marches de la mairie, on voit les jeunes mariés entourés de la seule famille Marini. Ils ne se donnent pas la main, le petit Franck est entre eux. Le jour du mariage de mes parents n’a pas été une bonne journée. Ils ont appris en fin d’après-midi que Daniel Delaunay avait été tué à Strasbourg. Le modeste repas prévu par les Marini a été annulé. Ils se sont mis en deuil pour une période d’un an. Alice avait oublié son indisposition et affirmait qu’elle n’avait pu assister au mariage de sa fille à cause de la mort héroïque de son fils au combat. Dans la famille Delaunay, ce jour a toujours été commémoré comme étant celui de la mort de Daniel. Mes parents n’ont jamais fêté leur anniversaire de mariage.

 

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