Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 72 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 12

12

 

En juin, il s’est produit un événement mémorable. Je cherche d’autres adjectifs pour qualifier cet épisode : époustouflant, énorme, exceptionnel. Sauf que j’ai été le seul à le remarquer. Je pensais en entendre parler, avoir des échos admiratifs et des retours flatteurs. Je m’attendais à ce qu’on vienne me trouver, qu’on me serre la main, me tape sur l’épaule. J’ai patienté huit jours. Il ne se produisait rien. Ce n’était pas possible que cela passe inaperçu. C’était invraisemblable, illogique et injuste. Je devais m’endurcir. Après tout, Van Gogh n’a vendu aucun tableau de son vivant, Kafka est mort inconnu et Rimbaud a disparu dans l’indifférence générale.

– Ça te dirait de voir une chose extraordinaire ? ai-je demandé à Juliette quand elle eut terminé son bavardage.

– C’est quoi ?

Quand elle a une idée en tête, Juliette est capable de répéter vingt fois la même demande, de revenir à la charge sous des formes différentes. Elle pratique, de façon innée et avec succès, la technique du laminage par épuisement. Pour avoir la paix, vous finissez par céder. J’ai résisté.

 

Le ciel était limpide. L’air était doux. On a traversé le Luxembourg, descendu la rue Bonaparte jusqu’à Saint-Sulpice. On est arrivés en face de Fotorama. Je me suis arrêté devant la vitrine. Elle regardait sans comprendre.

– Qu’y a-t-il ?

– Examine les photographies.

Elle a fixé son attention sur les reproductions exposées. Elle s’est figée.

– Ce n’est pas vrai !

– Si !

Posées sur de petits chevalets, deux photographies d’Acis et Galatée, en noir et blanc. Sur le carton, il y avait une étiquette blanche et écrit en grands caractères : « Michel Marini ».

– C’est toi qui as fait ces photos ? s’est exclamée Juliette.

– Et il y en a d’autres à l’intérieur.

– C’est formidable !

– Comment tu les trouves ?

– Elles sont merveilleuses. Où tu les as prises ?

– C’est la fontaine Médicis. Au Luxembourg.

La porte du magasin s’est ouverte. Sacha est apparu, vêtu d’une blouse blanche.

– Comment allez-vous, Michel ?

J’ai fait les présentations. Sacha a impressionné Juliette avec sa voix grave, son calme et ses gestes délicats.

– Vous avez un frère qui a beaucoup de talent. Moi, à son âge, je ne faisais pas d’aussi belles photos.

La lueur d’admiration que j’ai vue dans les yeux de Juliette m’a fait aimer Sacha pour le restant de mes jours. J’étais dans un état proche de l’apesanteur, avec les joues en feu et des picotements dans le dos.

– Je ne suis pas le seul à l’apprécier, a poursuivi Sacha. On a vendu vos œuvres.

J’avais la bouche ouverte. Juliette aussi.

– Un amateur a acheté la série des cinq photos de la fontaine. C’est le patron qui a fait la vente. Il était ravi. J’ai remis ces deux tirages en vitrine mais je trouve qu’ils rendent mal les contrastes. C’est le début de la gloire. Venez, je vais vous payer.

Les oreilles me brûlaient. Nous l’avons suivi dans la boutique. Il a sorti une enveloppe blanche d’un tiroir.

– Le patron a demandé le prix affiché. Pour cinq clichés, il aurait fait une remise, mais le client n’a pas marchandé et a payé comptant. Les connaisseurs ne discutent pas. Il les a vendus trente francs pièce, moins les frais de tirage et la commission d’exposition. Il vous revient dix-huit francs par cliché, soit quatre-vingt-dix francs en tout.

Il a aligné cinq billets sur le comptoir. Un henri-IV et quatre richelieus. Je n’osais pas les prendre. Je fixais Sacha.

– Et pour vous ? Je voudrais vous payer.

– Vous plaisantez, Michel. Je suis rémunéré pour mon travail. Gardez votre argent. Vous en aurez besoin pour vous payer un bon appareil.

– Vous me conseilleriez quoi ?

– La perfection, c’est le Rolleicord. Il faut du métier et ils sont chers. Les reflex ou les compacts sont un peu moins chers et pratiques à utiliser. On en trouve d’occasion à des prix intéressants.

– Combien faudrait-il vendre de photos pour que je puisse m’en offrir un ?

Il a réfléchi.

– Entre quarante et cinquante.

– J’ai d’autres dépenses prévues. Je n’y arriverai pas

– Vous n’êtes pas pressé. Profitez de votre argent.

On s’est serré la main par-dessus le comptoir. J’ai ramassé les billets. Je les ai rangés dans mon portefeuille. Il nous a raccompagnés à la porte et s’est effacé pour nous laisser passer.

– Faites-nous de belles photos, Michel, et on vous les vendra.

– Il est bien ce monsieur, a dit Juliette dans la rue.

Dans ma tête, j’essayais de calculer. Combien de photos pour acheter un Circuit 24, un appareil photo correct et les deux douzaines d’albums en retard indispensables à une survie élémentaire ? Un chiffre effrayant. Deux cents ? Plus ? En sachant que mon catalogue se limitait à cinq photographies et qu’un Américain de passage en achetait deux ou trois les bons jours, combien devrais-je en avoir pour atteindre cet objectif démesuré ? Peut-être devrais-je m’intéresser au Sacré-Cœur et à l’Arc de triomphe pour augmenter les ventes ? Je n’avais pas envie de me lancer dans la carte postale. Peut-être qu’en fouillant dans mon stock, j’allais en trouver qui étaient passées inaperçues et que Sacha accepterait de les exposer. Ou peut-être celles de Cécile ? Est-ce que j’avais le droit de les utiliser ? Que devenait-elle ? Je me suis retourné comme si j’allais l’apercevoir derrière moi.

– Michel, c’est énervant à la fin, tu n’écoutes jamais ce que je dis ?

Juliette m’a rappelé à la réalité.

– Je n’écoute que toi.

Elle s’était trouvé une fonction. Elle allait faire ma fortune et la sienne. En parler aux pères de ses meilleures amies. Elle en connaissait deux douzaines qui ne savaient pas comment dépenser leur argent. Elle les a passés en revue.

– Le père de Nathalie, avec son salon de coiffure, il est plein aux as. Celui de Sylvie a acheté une propriété dans le Midi. Sa mère court les magasins pour la décorer. Je vais lui expliquer que tu es un génie de la photographie et qu’elle doit se précipiter pour les acheter avant que ça n’atteigne des prix prohibitifs. Je vais m’occuper de ta publicité. Par contre, il faut chercher une autre galerie. Celle-là n’est pas terrible. Il est gentil ton ami mais dans le business, pas de sentiments. On doit trouver moins cher comme commission. Tu ne crois pas ?

Je n’ai pas eu le temps de lui répondre.

– Je peux te montrer quelque chose ?

Elle m’a emmené rue du Four devant la vitrine d’un magasin de vêtements.

– C’est là.

Je cherchais ce que je devais remarquer. Elle m’a montré un serre-tête rose et blanc.

– Michel, je t’en prie. J’en ai tellement envie. Isabelle a le même.

Elle avait un visage éploré et paniqué. Je me suis dit que si ça lui faisait plaisir, je pouvais lui acheter un serre-tête. Je ne lui avais jamais fait de cadeau. Un artiste qui gagne de l’argent peut offrir un serre-tête à sa sœur.

La vendeuse l’a sorti avec délicatesse de la vitrine, sans rien renverser.

– C’est le dernier qui nous reste.

Juliette l’a essayé, s’est regardée dans la glace. Elle tournait sur elle-même. Elle rayonnait de bonheur.

– Comment tu le trouves ?

– Il te va à ravir. Je te l’offre.

Elle m’a sauté au cou et m’a embrassé. Quand je suis passé à la caisse, la vendeuse m’a annoncé le prix. Je n’en croyais pas mes oreilles.

– Vous devez vous tromper. Ce n’est pas possible. Un serre-tête ne peut pas coûter trente francs.

– C’est une marque ! a lancé Juliette. Pour un grand couturier, ce n’est pas cher.

– C’est exorbitant !

– Tu n’y connais rien. En plus, tu es radin !

J’ai eu quelques secondes d’hésitation. J’étais pris au piège. J’avais l’impression qu’elle me dépouillait. Avec une somme pareille, je pouvais acheter dix pellicules ou deux albums de rock. Juliette me dévisageait. Elle était blanche. Fallait-il que je me fâche avec elle et qu’elle me déteste pour le lui avoir refusé ? J’ai sorti mon portefeuille. J’ai payé en souriant mais chaque billet pesait une tonne.

– Merci, a dit Juliette. Tu as vu l’écharpe qui va avec ?

– Tu te fous de moi ?

– Elle n’est pas chère.

– Si je peux me permettre, a tenté la vendeuse, pour une écharpe de cette qualité…

J’ai quitté la boutique, tête baissée, Juliette sur mes talons.

– Garde-le ton argent ! Je te préviens : je n’en parlerai à personne de ton exposition à la noix. Je ne te ferai aucune publicité. Personne ne saura qui tu es ! Tant pis pour toi !

Ce pénible incident prouvait que les sœurs n’avaient aucune reconnaissance. Il n’existe pas dans la langue française d’équivalent féminin au mot « fraternel ». Personne n’en a eu besoin. En vérité, c’est à cause de sordides histoires de ceintures, de boucles d’oreilles et de colifichets que plusieurs génies sont restés méconnus. Surtout dans la photographie.

J’ai profité de ma richesse imprévue pour investir dans With the Beatles, leur deuxième album qui venait de sortir. J’ai pu me soûler pendant des heures de cette musique divine. J’écoutais en boucle All my Loving… « Close your eyes and I’ll kiss you, Tomorrow I’ll miss you… » Je déambulais au paradis quand Juliette a tenté une intrusion :

– C’est quoi ce disque ?

– Dehors !

Je pouvais échafauder des projets grandioses. Compte tenu de mes diverses dépenses, il me restait trente-cinq francs ce qui représentait un peu moins du dixième d’un Circuit 24. Mes espoirs reposaient sur Sacha. En tablant sur un rythme modeste et raisonnable, il me faudrait une bonne année pour réunir les fonds nécessaires. Je devais augmenter ma production. J’ai trié les photos qui me paraissaient dignes d’être montrées. J’en ai gardé sept. Je suis passé à Fotorama pour avoir son avis. Son patron ne le verrait qu’à la fin de la semaine. J’ai fait un saut chez lui. Il n’était pas là. J’ai glissé les photos sous sa porte avec un petit mot : « Merci de me dire ce que vous en pensez. Michel. »

 

Au Balto, il y avait une fête pour l’épée de Kessel. Igor m’a proposé une coupe de champagne. J’ai trinqué à son entrée sous la Coupole prévue pour l’année suivante. Il l’a remplie de nouveau. Chacun y allait de son témoignage et expliquait sous les applaudissements et les encouragements quel grand écrivain et quel homme de cœur il était et la chance que nous avions de l’avoir pour ami. On attendait son arrivée. On a levé nos verres à sa santé. Ils me regardaient. Ils attendaient que je prenne la suite. Je me suis retrouvé comme un imbécile, avec leurs yeux braqués sur moi. J’étais pris au dépourvu. J’avais le choix entre répéter ce qui venait d’être raconté ou débiter un lot de platitudes. J’ai eu le plus mauvais réflexe. La fuite en avant. Si j’avais proféré les mêmes lieux communs que Vladimir ou Tomasz, personne ne m’en aurait voulu. J’ai fait l’intéressant :

– Pour parler de Kessel, il me faudrait du temps, je préfère le fêter comme il se doit : j’offre ma tournée en son honneur !

J’avais à peine fini que les applaudissements retentissaient.

– Michel qui offre une tournée !

– On aura tout vu.

Igor s’est penché à mon oreille.

– Tu es sûr ?

– Ne t’inquiète pas, j’ai de l’argent.

– Champagne ou mousseux ? a demandé Jacky.

– Je préfère la clairette, c’est meilleur.

Ce fut une belle fête. Vladimir, Leonid et Igor ont chanté Le Chant des partisans en russe. Ils avaient une façon un peu lente de le chanter, pleine de colère et d’amertume. Au deuxième couplet, les autres ont enchaîné en français. Les deux versions coïncidaient au millimètre. J’en avais la chair de poule.

Quand ma bouteille est arrivée, ils l’ont touchée pour vérifier si c’était un mirage ou un miracle. Ils voulaient tous en boire pour voir le goût qu’elle avait. Il paraît que c’était la meilleure clairette qu’ils avaient bue. En trente secondes, elle avait disparu. Leonid en a commandé trois d’un coup et a raconté des histoires. Il était intarissable.

– Quand Khrouchtchev est allé à New York pour l’assemblée des Nations unies, il a défié Kennedy dans une course à vélo. Malgré son mal de dos, Kennedy est arrivé bon premier. La Pravda a titré en une : « Triomphe soviétique à New York : Khrouchtchev deuxième, Kennedy avant-dernier ».

On a failli mourir étouffés par nos rires. Pavel a avalé de travers et Gregorios lui donnait de grands coups dans le dos.

– Et vous savez ce qu’est un quatuor à cordes soviétique ?

On a cherché la réponse. Ça a été un concours d’absurdités.

– Un orchestre symphonique de retour d’une tournée à l’Ouest !

Pavel est tombé à genoux. Les larmes aux yeux, il râlait et n’arrivait plus à reprendre sa respiration.

– Arrête, Leonid, tu vas le tuer.

Werner lui a lancé une carafe d’eau au visage. Jacky m’a présenté la note. J’ai payé vingt-deux francs pour ma première tournée. Si je compare à celles que j’ai payées depuis, celle-là a été la plus joyeuse. Igor est passé avec un chapeau pour recueillir les contributions à l’épée académique. Chacun mettait la main dedans sans qu’on voie ce qu’il donnait. De ma fortune passée, il restait dix francs. J’ai hésité un instant. J’en ai gardé la moitié. Un victor hugo m’a paru une participation appropriée.

 

J’avais la conviction d’avoir perdu mon père, qu’il s’était à jamais éloigné dans un territoire inaccessible. On ne se parlait plus que par téléphone. Il n’a pas vu mes photos exposées, perdu qu’il était au fin fond de son bled. Il ne l’a pas su. Ni ma mère. Elle n’avait pas le temps. Un soir, j’ai tapissé les murs de ma chambre de mes photos. Les bonnes, les mauvaises et les autres. Je ne les ai pas comptées. Il y en avait un paquet. J’ai éclusé deux boîtes de deux cents punaises dorées. C’était une exposition de la fontaine Médicis. Sous toutes les coutures. Comme une mosaïque imparfaite et approximative. Il y avait aussi un panneau avec quarante-deux fois Cécile. Chez elle, dans la cuisine, sur le balcon, en train de faire le ménage, de courir, de lire assise près de la fontaine. Je la préférais dans ces portraits volés. Il y en avait un surtout que j’aimais. Ses mèches en bataille et ses yeux dépassaient à peine de ses genoux pliés serrés contre son visage. On aurait dit une vedette de cinéma qui prenait la pose. Comme si elle ne voulait pas qu’on la voie. Je n’avais donné aucune de ses photos à Sacha. Celle-ci lui aurait plu. Je n’avais envie ni de la montrer ni de l’exposer ni, surtout, de la vendre à quiconque. Personne ne la verrait jamais. J’étais heureux de l’avoir retrouvée. On pouvait rester à nouveau des heures côte à côte. Je lisais près d’elle. Elle était avec moi.

Le samedi midi, j’ai dit à ma mère que je voulais lui montrer quelque chose. À peine entrée, elle s’est figée et a explosé. Furieuse que je « saccage » ma chambre. Elle m’a ordonné de les enlever sur-le-champ. J’ai refusé. Le ton a monté. Comme ces incendies qui se propagent sans contrôle. J’ai hurlé que je ne voulais plus rester dans cette maison, qu’elle m’étouffait, que j’allais vivre avec mon père. Elle a éclaté de rire.

– Il n’y a qu’un problème. Ton père n’a même plus de quoi se payer le train pour venir à Paris. Si tu crois qu’il a les moyens de se charger de toi, tu te trompes. Tant que tu seras ici, tu feras ce que je te dis. Tu vas apprendre à obéir ! Ici, c’est moi qui commande, que ça te plaise ou non. Tu vas m’enlever ces horreurs et tout de suite !

Comme je ne réagissais pas, elle a commencé à les arracher une à une. Sans enlever les punaises, elle les déchirait. Je ne voulais pas qu’elle touche à celles de Cécile.

– Je vais le faire, ai-je crié.

 

Au retour des vacances en Bretagne, j’ai traversé une sale période. J’étais déboussolé. Je suis passé voir Sacha pour l’inviter à la Cinémathèque. Il croulait sous le travail. J’y suis allé seul. Il y avait un film indien doublé en anglais. L’histoire d’un vieil aristocrate ruiné qui dépense son dernier argent pour s’offrir un concert privé avec des musiciens. En sortant, il m’est arrivé un accident. Soudain et imprévisible. J’aurais juré que ça n’était pas possible, que mon ange gardien me protégeait. J’avais fait quelques pas sur le trottoir de la rue d’Ulm. Je cherchais le paragraphe où j’avais arrêté ma lecture quand j’ai été percuté de plein fouet avec brutalité. Je me suis retrouvé par terre, désorienté et endolori. Je m’étais cogné la tête. Je ne savais pas contre quoi. J’ai récupéré mes esprits. Je l’ai vue. En face de moi. Elle se frottait le front qui disparaissait derrière ses cheveux frisés. Elle paraissait surprise, comme égarée. On se découvrait, comme deux voyageurs perdus qui se trouvent sur une île déserte. Elle portait un blue-jeans et des chaussures de tennis. Elle lisait Le Matin des magiciens et moi Bonjour tristesse. Je n’avais aucune chance.

 

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