Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 18 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 17

17

 

Igor Markish vivait en France depuis sept ans. Il avait quitté Leningrad dans des circonstances qu’il refusait d’évoquer. Comme les autres, il semblait que ce soit pour des motifs politiques. Quand j’abordais le sujet, il affichait un sourire distant. Avec Werner Toller, c’était un des fondateurs du Club. Ils servaient de bureau de renseignements pour les formalités administratives. Ils n’avaient qu’une idée en tête : avoir leurs papiers, ne pas être arrêtés lors d’un banal contrôle d’identité, ne pas se faire expulser, pouvoir enfin poser leur valise, laisser le passé derrière eux, recommencer une nouvelle vie, travailler. Être en règle, c’était leur obsession. Seuls ceux qui ont été en situation irrégulière peuvent comprendre l’angoisse permanente du réfugié qui, après avoir sauvé sa peau, doit lutter contre cet adversaire mystérieux : le fonctionnaire de la Préfecture. Ils discutaient souvent de leurs administrations respectives pour savoir laquelle était la plus tatillonne, imprévisible et cauchemardesque. Ils défendaient chacun leur pays, revendiquant avec véhémence le titre peu envié d’administration la plus stupide du monde. Ils racontaient des histoires à dormir debout dont ils avaient été témoins ou victimes : devoir prouver qu’on n’est pas mort ou qu’on n’est pas parent d’un homonyme traître à la patrie, ou qu’on n’est pas suspect, et la liste des accusations était infinie. Ils décidaient que l’administration russe était la plus terrible. Un Tchèque citait un exemple délirant qui lui valait le premier prix jusqu’à ce qu’un Polonais ou un Hongrois le lui ravisse. Leonid Krivochéine a raconté, de l’air le plus sérieux qui soit, une aventure qui lui était arrivée :

– Je me suis retrouvé dans une cellule avec deux autres Russes qui ne comprenaient pas la raison de leur arrestation. Moi, a dit un type de Kiev, je suis arrivé avec cinq minutes de retard : on m’a accusé de sabotage. Moi, a expliqué un homme qui venait de Novgorod, j’avais cinq minutes d’avance : on m’a accusé d’espionnage. Moi, a affirmé Leonid, je suis arrivé à l’heure et on m’a accusé d’avoir acheté ma montre à l’Ouest.

On a éclaté de rire. Leonid jurait que ce n’était pas de la rigolade mais une histoire vécue. Comme preuve, il nous montrait sa montre, une Lip Président avec son verre grossissant qu’on lui avait offerte lors d’une escale à Paris quand il faisait la ligne Moscou-Londres. De Gaulle et Eisenhower portaient la même. Il avait l’air offusqué qu’on ne le croie pas. Ça faisait partie du jeu. Leonid n’arrêtait pas de blaguer. Avec lui, on ne pouvait pas savoir quand il disait la vérité.

– Tu te moques de nous, lui lança Tibor. Tu n’as jamais été arrêté de ta vie. Je ne sais pas si tu es le roi des menteurs ou le roi des couillons.

Leonid s’arrêta de rire, finit son verre et fixa Tibor avec des yeux brillants.

– Si un jour, tu redis ce mot, je te tue. Je te le promets. Je t’étranglerai avec ces mains. Crois-moi, ça ne sera pas du cinéma.

La Palme d’or de l’absurdité hors catégorie avait été attribuée par ce jury de connaisseurs à Tomasz Zagielovski, qui avait été journaliste au Trybuna Ludu et détenait le titre envié de victime de première classe de l’administration polonaise. Il avait été convoqué à la mairie de son quartier, dans la banlieue de Varsovie. Soupçonneuse, une fonctionnaire de l’état civil lui avait demandé qui il était. Quand il avait décliné son identité, elle l’avait traité d’imposteur. Le véritable Tomasz Zagielovski étant détenu depuis trois mois à la Bialoleka, la prison d’État. Tomasz avait réalisé que la police s’était trompée en arrêtant à sa place un malheureux qui protestait, en vain, de son innocence, prétendant s’appeler Piotr Levinsky. Il s’agissait en fait d’une terrible méprise : ce Levinsky était un bon communiste. Tomasz pensait qu’il était perdu et s’attendait à être arrêté quand la fonctionnaire qui n’était pas insensible à son charme (il était persuadé d’être un irrésistible apollon) lui avait révélé que Zagielovski avait fini par avouer ses fautes et avait été condamné à dix ans de prison pour trahison ! Tomasz s’en était sorti en lui racontant qu’il était le vrai Piotr Levinsky. Il se faisait, quelquefois, appeler Tomasz Zagielovski. Il vivait chez celui-ci, étant l’amant de sa femme. La fonctionnaire avait un petit doute mais Tomasz avait trouvé l’argument absolu :

– Si j’étais Tomasz Zagielovski, vous croyez que j’aurais pris le risque de venir ici sachant que je suis coupable de trahison ? Regardez-moi, est-ce que j’ai l’air d’un imbécile pour me jeter dans la gueule du loup ?

Elle ne pouvait rien répondre à un raisonnement aussi irréfutable. Il le lui prouverait en allant chercher ses papiers chez lui. La fonctionnaire l’avait laissé repartir. Il en avait profité pour s’enfuir sur-le-champ, avec les seules affaires qu’il avait sur le dos. Tomasz, dès son arrivée en France, avait écrit à l’administration polonaise pour lui signaler la méprise. Il ne savait pas quelle suite sa lettre avait eue. Les membres du club étaient certains que l’initiative n’avait servi à rien. L’administration a horreur de reconnaître ses erreurs et de perdre la face. Et, comme l’avait observé Jan Paczkowski, ancien avocat à Varsovie, quand une condamnation était prononcée, il n’y avait pas de seconde chance, c’était irréversible, surtout dans un pays communiste. Cette histoire me faisait froid dans le dos. J’imaginais le pauvre Piotr Levinsky non seulement condamné pour des fautes qu’il n’avait pas commises mais à qui on avait enlevé son nom. Je ne comprenais pas pour quelle raison il avait fini par avouer les fautes d’un autre. Igor m’avait expliqué :

– Chez nous, un soupçon, c’est une certitude. C’est le fondement du système. Tu es coupable parce qu’on te soupçonne. Ce Piotr avait quelque chose à se reprocher.

– Il était innocent !

– Ce n’est pas suffisant. Il nous aurait fallu un peu de chance. C’est ce qui nous a manqué. Piotr, lui non plus, n’a pas eu de chance.

Après sa fuite épique de Pologne, Tomasz avait trouvé du travail comme vendeur dans un magasin de vêtements des Champs-Élysées où il gagnait bien sa vie. Bel homme, habillé avec élégance, grand séducteur devant l’éternel, il passait ses dimanches dans les dancings de la rue de Lappe et ne manquait pas de nous raconter ses conquêtes dominicales mais on ne l’avait jamais vu accompagné.

De l’avis général, l’administration française était un modèle de clarté et de simplicité si on la comparait à celle des pays de l’Est. Mais gare à celui qui tombait sur un ennemi sournois, tapi dans l’ombre du bois administratif : le fonctionnaire communiste haïssant les traîtres qui dénigraient l’URSS et les pays frères, patrie des travailleurs comblés.

L’objectif suprême, le sésame, c’était l’obtention du statut de réfugié politique. En toute logique, ça aurait dû être le document le plus simple à obtenir, quand on venait, comme eux, de l’autre côté du rideau de fer. Il y avait un obstacle imprévu et incontournable : l’abominable Patrick Rousseau, chef de bureau onctueux qui œuvrait au service de l’asile politique. Son sourire chaleureux était trompeur et sa compassion, une arme pour mieux vous détruire. Vladimir l’avait découvert en train de lire L’Humanité au comptoir d’un bistrot voisin et, confondu, il lui avait déclaré que les seuls réfugiés politiques dignes de ce nom venaient d’Espagne ou du Portugal où sévissaient des dictatures fascistes. Ce pervers s’arrangeait pour bloquer ou rejeter les dossiers de l’Europe de l’Est qui se débarrassait chez nous, disait-il, de ses délinquants et de ses asociaux. Il manquait toujours une pièce ou un tampon ou une attestation et quand, après vingt démarches, on croyait le dossier bouclé, un certificat s’était perdu ou était périmé et il fallait recommencer. Rousseau avait même réussi à faire perdre son calme au flegmatique Pavel Cibulka qui l’aurait étranglé s’il n’avait pas été accompagné d’Igor. Rousseau lui réclamait une fiche d’état civil, impossible à obtenir pour un fugitif, sous le prétexte qu’il était né en Bohême et que le statut de réfugié politique n’était pas destiné aux gens du voyage. Pour un ancien ambassadeur en Bulgarie, c’était une injure mortelle qui avait valu à Rousseau une gifle monumentale et à Pavel d’attendre trois ans de plus pour obtenir le bénéfice du statut. Igor connaissait chaque service de la Préfecture, de la mairie et de certains ministères, les papiers à réunir et en combien d’exemplaires, les noms des fonctionnaires à éviter et ceux qu’on pouvait acheter. À en juger par les difficultés rencontrées pour obtenir leurs papiers, ils en avaient conclu que les fonctionnaires du service des cartes de séjour à la préfecture de Paris étaient des cégétistes virulents.

 

Igor parlait le français avec un léger accent. On le prenait souvent pour un Alsacien. Il venait d’un milieu où on apprenait le français avant le russe. Son père louait une villa à l’année à Nice. Il se souvenait de ses vacances d’été sur la promenade des Anglais quand il était enfant. C’était avant guerre, la première. Igor n’aimait pas évoquer ses souvenirs. Il avait fait beaucoup d’efforts pour recommencer une nouvelle vie et ne voulait pas se faire happer par son passé. Sa famille était fortunée. Son père était un chirurgien célèbre qui avait sa clinique à Saint-Pétersbourg. Leur vie avait été balayée du jour au lendemain par la révolution. Il n’en avait aucun regret. C’était un monde nouveau qui commençait. Chacun participait à la construction du socialisme. Après son diplôme, Igor avait travaillé comme médecin dans un hôpital mais n’avait pas réussi à obtenir sa spécialisation de cardiologue. Il n’avait plus le temps de poursuivre ses études et devait faire vivre sa famille. Ils étaient heureux. Et puis, la Terre s’était arrêtée de tourner et avait explosé. Un dimanche en fin d’après-midi, il avait levé un coin du voile :

– Durant le siège et sur le front, j’ai fait le chirurgien. J’ai même pratiqué une césarienne pendant le bombardement de Gostiny Dvor. Comme anesthésique, on n’avait que de la vodka. La mère et l’enfant s’en sont sortis. Des opérations dont tu n’as pas idée. Si on me l’avait dit avant, j’aurais juré que c’était impossible. Pourtant j’y suis arrivé. J’ai vu des infirmières amputer des membres avec des outils chauffés à blanc. On n’a pas besoin de diplômes pour opérer en temps de guerre. L’important, c’est de survivre, non ?

La guerre avait détruit sa ville. Il s’était battu comme médecin dans l’Armée rouge, survivant par miracle au siège, puis il avait fait la campagne d’Allemagne. Il avait travaillé six mois comme terrassier pour reconstruire l’hôpital. C’est ça qui revenait en permanence. La destruction de Leningrad. Des décombres, partout, à perte de vue. Des cohortes de fantômes faméliques et dépenaillés se battant pour manger les chiens errants ou l’écorce des arbres. Les rues, les avenues et les canaux avaient disparu. Ils allaient reconstruire. Comme avant. Mieux même, plus grand et plus beau. Un chantier pharamineux à la taille de la Russie. Igor ne voulait plus parler de cette époque. Il fallait le forcer.

– Pourquoi tu es passé à l’Ouest ?

– Si je n’avais pas fui, aujourd’hui je serais mort.

– Pourquoi tu es parti ? Dis-le-moi.

– Si je t’expliquais, tu ne pourrais pas comprendre. C’est compliqué. Allez, joue. On dirait une bonne femme avec tes bavardages.

Je recommençais à jouer. Un peu plus tard, je posais une autre question. Il faisait semblant d’être absorbé par le jeu. Parfois, il racontait, par bribes, arc-bouté sur ses souvenirs. À moi de me débrouiller pour reconstituer un puzzle dont il manquait l’essentiel des pièces. Là-bas, il avait laissé une mère, une femme, un fils qui avait mon âge et une fille plus jeune. Il n’avait aucune nouvelle d’eux depuis huit ans.

– J’ai vécu plusieurs vies que j’ai oubliées.

– On ne décide pas d’oublier d’un claquement de doigts.

– Si. Tu oublies ou tu meurs.

Son silence, énigmatique, attisait ma curiosité. Sa façon d’éluder mes questions, ses réserves laissaient supposer un passé mystérieux que je voulais deviner. Igor avait décidé de ne pas ressasser. Sa vie, la seule qu’il consentait à évoquer, commençait à son arrivée en France. Igor était chaleureux, sans effort ni calcul. Il avait une manière de vous parler, spontanée, qui vous mettait à l’aise. Je n’ai jamais entendu personne dire du mal de lui. Au contraire, tout le monde l’aimait et le respectait. C’était un bel homme qui ne passait pas inaperçu avec sa carrure imposante, sa chevelure ondulée, son regard bleu et son sourire fraternel. Il avait une petite ressemblance avec Burt Lancaster. On n’arrêtait pas de le charrier avec ça.

– Tu devrais te lancer dans le cinéma.

– Impossible, je ne sais pas mentir.

 

Igor m’a appris à jouer aux échecs. Il fut le premier à venir vers moi et à me proposer une partie :

– Tu sais jouer ?

– Un peu.

– Assieds-toi là.

Je me suis retrouvé en face d’un échiquier avec les blancs. Je n’avais jamais joué de ma vie. Au hasard, j’ai avancé un pion de deux cases comme je les avais vus faire. Il a déplacé son pion devant le mien. J’ai fait illusion deux coups puis j’ai bougé un cavalier comme un pion.

– Tu ne sais pas jouer !

– Pas trop.

– Je vais t’apprendre.

C’était un bon professeur. Au bout de quelques jours, je maîtrisais les règles et commençais à rouler les mécaniques. Je n’ai pas compris quand il m’a dit :

– Voilà, tu sais jouer aux échecs. Maintenant, il va falloir que tu deviennes un joueur. Ça va être plus long.

– Combien de temps ?

– Cela dépend de toi. Cinq ans, dix ans, plus ? Regarde Imré. Il a cinquante ans et bouge les pièces depuis trente-cinq ans. Avec un peu d’application, tu pourrais le battre. Rappelle-toi : beaucoup de concentration, un peu d’imagination.

On se retrouvait en fin de journée pour une ou deux parties rapides. La plupart du temps en silence.

– Si tu as envie de parler, va au bistrot à côté.

On passait des heures sans se dire trois mots. Il gagnait tout le temps. J’avais beau réfléchir à en avoir mal à la tête, commencer à prévoir, essayer de placer mes pièces, d’échafauder une stratégie et de dissimuler mes coups, il lisait mon jeu comme dans un livre ouvert. Il me voyait venir avec mes petits sabots. Mes tentatives de tactique l’amusaient.

– C’est bien de vouloir débloquer ta tour, mais fais attention de ne pas laisser la diagonale à ma dame, sinon tu seras mat dans trois coups.

– Comment tu sais que je voulais avancer ma tour ?

– Tu n’as pas d’autre solution. Ne va pas si vite. Tu attaques de façon désordonnée. Assure ta position. C’est plus facile de défendre.

– Si je n’attaque pas, je ne pourrai pas gagner.

Igor secouait la tête, affligé.

– Tu n’es qu’un âne. Et je suis méchant avec eux, ce sont des animaux intelligents. Pas comme toi. Tu n’écoutes pas. Tu devrais prendre des notes.

Pour progresser, je devais suivre les parties, reporter les coups de chaque joueur et les reprendre sur un échiquier de poche. De temps en temps, Igor se plongeait dans mon petit carnet. Il arrivait à reconstituer les parties à partir des seules notes, et une séquence de jeu comme : 1.e4 c5 2.Cf3 e6 3.g3 ; 3… d5 4.exd5 exd5 5.Fg2 De7 6.Rf1 ; 6… Cc6 7.d4 Cf6 8.Cc3 Fe6, lui inspirait des commentaires du genre :

– Il n’a pas fait de progrès, Vladimir. Toujours aussi tarabiscoté.

– Il a gagné !

– C’est Pavel qui a perdu. Si tu veux t’améliorer, observe Leonid. C’est le meilleur. La simplicité et l’efficacité.

Pendant deux ans, il a été mon seul et unique partenaire. Ceux qui savaient jouer ou le croyaient n’avaient aucune envie de perdre leur temps avec un débutant. Quand je leur proposais une partie, ils répondaient : « On jouera avec toi quand tu sauras jouer. »

Ils m’acceptaient parce que Igor m’avait accepté. Entrait et jouait au Club qui voulait mais c’était lui ou Werner qui décidait qui en serait membre. Il n’y avait pas d’autre critère que leur bon vouloir. Quand un importun se présentait, ils savaient le décourager ou l’écarter avec ménagement : « C’est un club privé. On n’accepte plus personne. Il faut vous inscrire sur la liste d’attente. »

Au bout de deux ans, je l’ai mis pat. On était à égalité. Ni vainqueur ni vaincu. Pour moi, c’était une victoire. Igor l’a senti.

– Encore deux ou trois ans, mon grand, et tu arriveras à en gagner une.

Il m’a fallu un an pour réussir à le battre. Il avait une excuse. C’était un jour où une sciatique le pliait en deux. Il avait du mal à tenir sur sa chaise. À son arrivée en France, Igor avait essayé de s’établir comme médecin. On le lui avait refusé. Son diplôme n’était pas reconnu en France. Il n’existait aucune possibilité d’obtenir une équivalence. Il avait quitté Leningrad dans la précipitation, sans papiers officiels ni documents. Rien qui puisse prouver ses dires. Ses états de service durant la guerre comme médecin militaire et ses médailles ne servaient à rien. Seule solution, comme le lui avait proposé avec affabilité un membre de l’ordre des médecins : reprendre de zéro. Pas facile quand vous avez cinquante ans de commencer des études de sept ans. En plus d’être sans aucune ressource, Igor affrontait un problème redoutable : il était devenu insomniaque. Depuis sa fuite d’URSS en mars 52. Arrivé à Helsinki, il était resté onze jours sans dormir, espérant qu’il finirait par s’écrouler d’épuisement et par briser cette malédiction. Son corps avait résisté au-delà du possible. Il demeurait éveillé et hagard, la tête brumeuse. Il s’était mis à délirer au milieu de la circulation, marchant torse nu par moins dix degrés en chantant à tue-tête. On lui avait fait une piqûre de sédatif. À son réveil, il avait refusé de prendre les somnifères qu’on lui prescrivait, jusqu’à ce qu’un médecin qui avait été lui-même confronté à l’insomnie infinie ne lui donne la solution : « Si vous n’arrivez plus à dormir la nuit, c’est que votre horloge biologique s’est inversée. La raison ? On n’en sait rien mais on s’en doute. Comment retrouver le sommeil ? Aucune idée. Peut-être retourner à Leningrad ? Le remède risquerait d’être pire que le mal. Faites comme moi. Dormez le jour. Travaillez la nuit. »

Igor avait suivi son conseil et retrouvé un rythme de vie régulier. À son arrivée à Paris, le mois suivant, il avait travaillé comme manutentionnaire aux Halles chez un mandataire en fruits et légumes en attendant la réponse de l’ordre des médecins. Son dos le faisant souffrir, il avait trouvé un boulot de veilleur de nuit dans un hôtel près de la Madeleine. Il s’ennuyait à mourir. Pendant deux ans, il avait été brancardier de nuit à l’hôpital de La Pitié. Il se demandait quelle faute gravissime il avait pu commettre pour mériter ce sort quand, la même nuit, il avait rencontré les deux hommes qui allaient changer sa vie.

 

Le comte Victor Anatolievitch Volodine conduisait sa Simca Vedette Régence rutilante en aristocrate et exerçait la noble profession de chauffeur de place de deuxième classe, c’est-à-dire qu’il était artisan taxi. Rue de Tolbiac, il avait ramassé un clochard sanguinolent qui avait été tabassé et laissé pour mort. Il avait failli lui passer sur le corps. Il avait freiné in extremis. L’homme n’était pas tout à fait mort. Pendant la guerre civile, Victor avait eu l’occasion de voir pas mal de blessés et de cadavres. Il avait coupé le nez et les oreilles de quelques rouges. Il s’y connaissait. Ce moribond avait mauvaise allure. On dira ce qu’on voudra sur Victor Volodine, que c’était un cuistre, un filou et un menteur, qu’il n’avait jamais été comte ni servi le tsar de la sainte Russie, mais il n’était pas non plus cousin et intime de Félix Youssoupov, l’assassin de Raspoutine, comme il le racontait avec conviction et force détails à ses clients épatés. Ses racontars expliquent les erreurs de certains livres d'historiens réputés qui ont pris pour argent comptant ses mensonges criants de vérité. Victor avait eu l’occasion de lui servir de chauffeur quand le prince était à Paris. Youssoupov refusait de s'exprimer sur la Russie mais consentait à parler russe avec un compatriote, persuadé qu’il était de l’écroulement inéluctable et rapide du régime communiste et de leur retour triomphal au pays. Victor Volodine avait été simple soldat dans l'armée du tsar et adjudant dans l'armée blanche de cet imbécile de Denikine puis de Wrangel qui n'était pas un tendre. Alors, il avait largué en pleine nuit ses deux clients pris aux Folies-Bergère à Pigalle pour charger le futur cadavre et le déposer à l’hôpital le plus proche.

À une heure vingt-cinq, Igor, brancardier, l’avait aidé à sortir le blessé de son taxi quand il l’avait entendu pousser un juron en découvrant sa banquette blanche maculée de sang. On a beau vivre en France depuis trente-trois ans et manier sa langue comme un Parisien, le jour où on pique une colère avec une bordée d’insultes, c’est dans sa langue natale. Et quand deux compatriotes chassés de leur pays se rencontrent à l’étranger, ils sont heureux de se retrouver et le passé n’a plus d’importance. Ils étaient programmés pour se haïr et se détruire. Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre. C’était bon d’entendre son patronyme. En France, on avait juste un prénom. Soudain, c’était un peu de l’odeur, de la musique et de la lumière de leur pays qui revenait, même si l’un était un Russe blanc, orthodoxe pratiquant, antisémite et misogyne, qui haïssait les bolchos, et l’autre un ancien ennemi, un rouge vif, convaincu et enthousiaste, qui avait participé à l’établissement du communisme. Ce genre de différences qui vous faisaient vous étriper lorsque vous étiez au pays disparaissaient ici. Surtout quand il s’agissait de deux Russes insomniaques.

 

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