Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 16 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 15

15

 

Depuis plusieurs semaines, l’appartement bruissait de l’inauguration du nouveau magasin. La huitième merveille du monde. Mon père avait dû batailler ferme avec Philippe, qui ne voyait pas l’utilité de dépenser autant d’argent dans des travaux d’embellissement.

– C’est du tape-à-l’œil. La maison Delaunay a une réputation. Un petit coup de peinture pour faire propre, c’est normal. Tout casser pour du chiqué : pas question !

La bataille du magasin, mon père ne l’aurait pas emportée si ma mère n’avait fait pencher la balance de son côté :

– Écoute, papa, tu m’as laissé le magasin. Maintenant, c’est moi qui dirige. Comme tu as pu le constater, ça marche bien. Paul a raison, on doit se moderniser.

– Dépenser des millions pour une vitrine sur l’avenue, des marbres et des néons partout, des portes coulissantes, déplacer les bureaux au premier, l’atelier dans la cour, et remplacer mon enseigne qui était comme neuve, là ma fille je ne suis pas d’accord. Mettre de la musique ! C’est quoi cette connerie ? On n’est pas à l’Opéra. Tu diriges le magasin mais l’actionnaire, c’est moi. C’est trop grand, c’est trop beau. On a une clientèle populaire. Il ne faut pas l’oublier. Le luxe, ce n’est pas le genre du quartier. Dans les affaires, c’est comme dans la vie, faut pas péter plus haut que son cul.

Quand on la contrarie, ma mère n’est pas le genre de femme à réagir du tac au tac. Elle se tait, endure avec patience et le feu couve. Il ne faut pas se fier à son silence. Elle avait supporté son père durant des années. Ce dimanche midi, pendant que Philippe déversait sa bile, le visage de ma mère se durcissait.

– Papa, je suis désolée, aujourd’hui, la patronne, c’est moi. J’ai décidé. Ce sera comme ça et pas autrement !

Avec mon père et Juliette, nous nous sommes regardés, interloqués qu’elle reprenne à son compte l’expression paternelle. Philippe a eu l’air désorienté et, malgré ce qui les séparait, mon père a essayé de le consoler :

– Ça flatte les gens d’acheter dans un magasin qui en jette. On va leur en mettre plein la vue. Aujourd’hui, le petit commerce, c’est fini. On vendra avec moins de marge. On aura deux ou trois fois plus de commandes. On fera plus de bénéfices qu’aujourd’hui. On va faire de la pub.

– De la réclame dans le quartier, tu veux dire.

– De la publicité. À la radio et dans France-Soir !

Il s’est levé, nous a fixés comme si on était une bande de demeurés et, suivi comme son ombre par grand-mère Alice, il est sorti vexé. Nous ne les avons plus revus pendant six mois. Ils ont boudé l’inauguration.

 

Je suis passé avenue des Gobelins. La vieille enseigne qui me semblait immense avait été remplacée par une deux fois plus haute et scintillante qui clignotait à toute vitesse, donnait l’heure et la température. On la voyait de la place d’Italie. La veille de l’inauguration, le chantier s’est achevé dans un capharnaüm général. Le vieux commerce grisailleux et austère, qui n’avait pas bougé en un demi-siècle, avait laissé place à un magasin lumineux et ultramoderne avec une façade en marbre blanc et servait de hall d’exposition aux baignoires, salles de bains et matériel de cuisine. Ça gesticulait et s’agitait comme dans un film de Charlot. Ma mère après mon père parce qu’on courait à la catastrophe et qu’elle aurait dû écouter son père, mon père après l’architecte parce que rien n’était prêt. Il le menaçait d’un procès ruineux après lui avoir cassé la figure. L’architecte engueulait les ouvriers parce que ça n’allait pas assez vite, les ouvriers juraient que le retard était dû aux électriciens perchés sur des échelles et dans les faux plafonds qu’ils n’en finissaient pas de fignoler, et à qui personne ne disait rien parce que leur contremaître, un Italien de deux mètres, hurlait de sa voix de colosse pour couvrir le crachin musical de la chorale du Pont de la rivière Kwaï qui sortait du plafond. Il n’avait pas l’air commode. C’était un ancien éclairagiste de Cinecittà qui prenait son rôle au sérieux, s’affairait autour des spots et éclairait chaque cuisinière avec amour et inspiration comme s’il s’agissait d’une starlette. Les futurs vendeurs sifflaient en cadence : « Hello, le soleil brille, brille, brille » et s’affairaient à déballer et installer le matériel, l’astiquer et le lustrer. Mon père dirigeait comme à la parade et donnait ses instructions à la volée. Un bruit strident et perçant nous fit sursauter. L’homme qui réglait les haut-parleurs s’affola et débrancha la sono. Après plusieurs tentatives infructueuses, il réussit à faire repartir l’orchestre et batailla pour diminuer le son assourdissant des siffleurs. L’architecte courait après mon père en brandissant une vingtaine de feuillets que celui-ci refusait d’examiner. Il l’a renvoyé à ma mère qui a détaillé la liasse d’un œil méfiant. L’architecte lui tendait son stylo bille pour qu’elle signe les feuilles.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Les suppléments pour les travaux.

– Le son, moins fort ! hurlait mon père.

Elle a parcouru les bordereaux, affolée.

– Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas possible ! Je ne signerai pas. C’est de l’escroquerie ! Vous entendez ?

– Votre mari m’avait dit que…

– Demandez-lui qu’il vous paye ! Moi, je ne payerai rien de plus que le devis initial !

Ils se sont mis à crier et ont essayé chacun de couvrir la voix de l’autre. Ma mère n’était pas du genre à se laisser impressionner par un architecte, fût-il diplômé par le gouvernement, même s’il faisait deux fois son poids. Mon père qui ne s’occupait pas des questions d’intendance s’est souvenu qu’il avait un rendez-vous urgent à l’extérieur et s’est éclipsé par la porte de derrière. Ma mère et l’architecte l’ont cherché. Personne ne l’avait vu partir. Sa disparition les a excités. L’architecte avait la conviction qu’on le prenait pour un imbécile. Ma mère ne supportait pas la moindre trace de suspicion. Ils ont juré d’appeler leurs avocats qui étaient redoutables et se sont menacés des pires tribunaux. En plus, ils étaient sûrs de gagner : l’architecte avait le bras long et ma mère, des relations haut placées. À les écouter, l’un des deux allait le regretter le reste de sa vie. Ma mère a décroché le téléphone et a composé un numéro. Son avocat n’était pas là. Elle a refusé que l’architecte appelle le sien du bureau. L’architecte a ordonné aux ouvriers de quitter le chantier. Ma mère a menacé de ne pas les payer s’ils ne finissaient pas le travail et, pris entre les deux, ils ne savaient pas quoi faire. Mon père a choisi cet instant pour réapparaître. Loin de ramener le calme, sa présence a décuplé la fureur de l’architecte, de ma mère et du contremaître italien qui voulait être réglé sur-le-champ. Devant l’affolement, j’ai renoncé. Je suis retourné à la maison et j’ai commencé L’Homme révolté.

 

Mon père est rentré au petit matin, épuisé. Le magasin était prêt, hormis la sono. Il avait l’air content. Le problème – architecte furieux et suppléments de travaux – avait dû être résolu. Ils n’en ont pas parlé. Il s’est couché deux heures pour se reposer avant l’assaut final. Ma mère n’en finissait pas d’hésiter sur sa tenue quand elle m’a demandé mon avis. Je n’avais pas d’opinion précise, ignorant ce qui était préférable entre une tenue chic, pas très commerçante, et une tenue discrète, pas à la hauteur d’une inauguration décisive pour l’avenir de la famille. Pendant que je réfléchissais à ce dilemme, elle m’a détaillé comme si elle ne m’avait jamais vu.

– Et toi, tu vas mettre quoi ?

– Ben ça.

– Un blue-jeans ! Il est fou !

Elle a fait le tour de mon placard. J’avais trois pantalons gris qui m’arrivaient au bas des mollets et un costume en tergal fatigué, rapiécé aux genoux et trop petit.

– Pour aller au lycée, tu mets quoi ?

– Un de ceux-là. On n’a pas le droit de porter de blue-jeans.

– Il ne manquerait plus que ça. C’est de ma faute. Je ne prends pas assez soin de toi.

On s’est précipités dans un magasin du boulevard Saint-Michel. Le patron s’est occupé de nous. Elle en a profité pour l’inviter à l’inauguration, lui et sa dame.

– Il a besoin de vêtements. Le problème, c’est qu’il n’arrête pas de grandir

– Il faut prendre de l’élastiss, c’est la révolution dans le pantalon.

Je me suis retrouvé équipé de trois pantalons censés évoluer avec moi. On a attendu que les retouches soient prêtes.

– Vous avez trouvé une solution avec l’architecte ?

– Comment tu sais ça, toi ?

– Je suis passé au magasin hier soir.

– On a transigé avec lui. Je suis contente.

– Vous n’aviez pas arrangé ça à l’avance ?

– Avec ces travaux supplémentaires, il a voulu profiter de la crédulité de ton père. On l’a laissé venir et on l’a eu.

– Je n’aurais pas cru que…

– C’est les affaires, Michel. Un jour, tu comprendras.

J’ai hoché la tête d’un air entendu.

– Au fait, où est ton frère ? On ne le voit plus. Il a disparu.

– Franck ne me raconte pas ce qu’il fait.

– Il est peut-être avec… cette jeune fille.

– Il ne lui dit rien non plus.

– Il est chez elle ?

– Je ne crois pas.

– Alors, ce n’est pas sérieux entre eux. Il a peut-être changé de copine.

Je me méfiais un peu. Ma mère ne parlait jamais de façon spontanée comme le faisaient mon père ou la plupart des gens. Enzo lui avait dit un jour qu’elle s’exprimait avec sa tête comme si elle avait des arrière-pensées. Ça ne lui avait pas plu. Cette impression était accentuée par le sourire permanent accroché à son visage. Elle a continué à m’interroger. Si je la connaissais, comment elle était et ce qu’elle faisait. Je n’avais pas envie d’en discuter avec elle. Même si j’avais trouvé les mots, elle n’aurait pas pu comprendre Cécile. Elles étaient à des années-lumière l’une de l’autre. Franck ne pouvait être, entre elles, qu’une source d’opposition. J’ai fait l’imbécile. Elle a insisté. Elle savait beaucoup de choses ou faisait semblant. Elle était au courant que son frère était lieutenant en Algérie, que j’étais allé chez eux à sa boum de départ le fameux soir où j’avais quitté l’appartement, qu’ils vivaient seuls depuis la mort de leurs parents dans un accident de voiture. Franck lui avait donné quelques explications. J’ai ouvert de grands yeux, affiché un air innocent et haussé les épaules. Le silence s’est installé. Elle a regardé plusieurs fois sa montre avec impatience. Elle craignait de rater son rendez-vous chez le coiffeur.

 

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