Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 5
5
On jouait aussi au baby-foot au Narval, un bistrot de Maubert. On y allait à la sortie du bahut. Nicolas habitait à côté. Ça lui faisait loin d’aller à Denfert. Le niveau était plus faible mais il y avait plus d’ambiance grâce aux étudiants de la Sorbonne et de Louis-le-Grand. On était redoutés. On y battait des records de durée, accrochés aux poignées des heures durant. Certains spectateurs ne jouaient pas, pariaient sur notre victoire et nous payaient la tournée. Le Narval était le repaire de Franck et de ses copains. Dès qu’il m’apercevait, il me demandait de rentrer travailler. Longtemps, j’ai obtempéré sans discuter. Un peu après l’anniversaire de mes douze ans, je l’ai envoyé promener. Je me demande comment j’ai eu le courage de l’affronter. On venait de prendre notre tour. On jouait avec les bleus. Sur ce baby, c’était un petit handicap. La barre avant était raide. J’ai réussi un aller-retour qui a claqué et soulevé une clameur et les félicitations des spectateurs. Un d’entre eux n’a rien trouvé de mieux que de lancer à Franck assis en salle avec ses copains :
– Dis donc, ton frère se débrouille comme un chef.
Je savais qu’il allait arriver, mettre sa main sur la bordure, m’apostropher devant tous les joueurs. J’ai continué à enchaîner les buts sans lever la tête. Il était là, à me fixer. Je voyais ses doigts qui s’énervaient. Je jouais avec une force inaccoutumée. Les buts claquaient dans un silence de connaisseurs. J’ai fini sur un roulé de l’avant gauche qui les a mis fanny. Je m’apprêtais à prendre la pièce des suivants quand il m’a attrapé la main.
– Michel, rentre à la maison !
J’en ai vu qui souriaient, goguenards, convaincus que le môme allait obéir au grand frère et rentrer au bercail comme d’habitude. Soudain, j’ai crié avec véhémence :
– Jamais !
Il a été surpris de ma réaction :
– Tu m’as entendu ? Tout de suite !
Je me suis entendu hurler :
– Tu vas me frapper ?… Tu vas me dénoncer ?
Franck ne s’y attendait pas. Il m’a dévisagé sans comprendre. Il a senti que je n’allais pas me laisser faire. Il a haussé les épaules. Il est retourné au milieu de ses copains. Je lui jetais des coups d’œil à la dérobée. Il m’ignorait. On s’est fait sortir par une équipe de nuls qui se sont crus devenus des champions. Nicolas, qui avait mis la première pièce, voulait reprendre son tour. Je n’avais pas un rond. Il est reparti chez lui en râlant. Je suis allé m’asseoir sur la banquette à côté de Franck. Il parlait comme si je n’étais pas là. Je m’apprêtais à rentrer quand il m’a demandé de l’air le plus naturel :
– Qu’est-ce que tu prends ?
Je ne m’attendais pas à cette proposition. Je cherchais où était le piège.
– Je n’ai pas d’argent.
Assis en face de lui, Pierre Vermont est intervenu :
– C’est ma tournée, p’tit con. Prends ce que tu veux.
J’ai commandé un panaché bien blanc et levé mon verre à la santé de Pierre qui fêtait son départ en Algérie. Son sursis venait d’être révoqué. Il était soulagé d’avoir réussi la visite médicale et avait craint d’être réformé. Il était pion à H-IV chez les grands. Taillé en armoire à glace, il était pilier dans l’équipe de rugby du PUC. Il s’adressait aux élèves avec un « p’tit con » quasi systématique. C’était sa façon de parler. Au début, ça surprenait un peu. Pendant les deux mois qui ont précédé son incorporation, on s’est vus chaque jour. On est devenus amis. J’étais surpris qu’avec notre différence d’âge il m’accorde une telle considération. J’étais le seul qui lui prêtait attention. J’ai toujours aimé écouter les autres. Après Sciences po, il avait raté deux fois le concours de l’ENA. Il avait réussi deux fois l’écrit, mais il avait été recalé deux fois au grand oral. C’était, paraît-il, le seul dans ce cas. Il ne cachait pas ses opinions radicales et avait décidé de consacrer sa vie à la révolution. Avec ses cheveux longs, sa barbe mitée et son éternel costume en velours noir sur un pull en V en laine blanche torsadée d’Écosse, on se demandait comment Beynette, le proviseur de H-IV, l’avait accepté comme pion, lui qui était si pointilleux sur la tenue des élèves. Pierre venait de renoncer à devenir haut fonctionnaire. Le système était malin et l’avait rejeté. Il avait un ressentiment viscéral contre toute structure organisée et, plus encore, envers la famille, l’Éducation nationale, les syndicats ouvriers, les partis politiques, la presse, la banque, l’armée, la police et le colonialisme. Pour lui, il fallait tuer tous les cons. Quand il disait tuer, ce n’était pas un mot en l’air. Ça voulait dire les éliminer, leur faire la peau pour de vrai. Ça représentait un monde fou à massacrer. Ça ne lui faisait pas peur. Sa haine de la religion et des curés était sans limite. Une colère profonde.
– On les respecte trop, avec leurs singeries et leurs courbettes. Autant parler à un mur. Leur sacré est une invention de leurs esprits inquiets. Il faut éradiquer la religion et les religieux. Ne me dis pas qu’ils font de bonnes choses. On n’a pas besoin du commandement de Jésus comme justification pour avoir une morale.
Ce qu’il détestait le plus, l’ennemi absolu du genre humain, c’était les sentiments. Et, pire encore, de les étaler.
– Si tu montres tes sentiments, t’es foutu. On ne doit pas savoir ce que tu ressens.
Quand il démarrait, il n’y avait plus moyen de l’arrêter. Nul ne pouvait l’interrompre pour lui apporter une contradiction argumentée. Il parlait vite, passait du coq à l’âne, partait dans une direction sans qu’on comprenne où il voulait en venir, se lançait dans des digressions inattendues et retombait sur ses pieds. Certains disaient qu’il s’écoutait parler mais il avait beaucoup d’humour et ne prenait rien ni personne au sérieux, à commencer par lui-même. En revanche, je n’ai jamais saisi pour quelles raisons il abominait le Tour de France.
C’était le meilleur copain de Franck bien qu’ils soient de virulents adversaires politiques. Ils passaient leur temps à ergoter, pinailler, s’engueuler et se réconcilier. Ils s’agressaient avec une incroyable violence verbale. On les croyait fâchés à mort et, un moment après, ils rigolaient ensemble. Je ne comprenais pas pour quels motifs les communistes détestaient les trotskistes qui, eux, les haïssaient alors qu’ils défendaient les mêmes gens. Pierre hurlait qu’il n’était plus trotskiste et qu’il les exécrait autant que Franck. Dorénavant, il était un révolutionnaire libre et sans attache. J’assistais à leurs dialogues de sourds sans oser intervenir, embarrassé qu’ils s’affrontent avec une telle hargne. J’avais du chemin à accomplir. Je passais des heures à écouter Pierre. J’étais assez d’accord avec lui sur la nécessité de détruire cette société pourrie pour reconstruire sur des bases saines, même si de nombreux détails de la destruction et de la reconstruction restaient obscurs. Je l’écoutais avec plaisir. Il était clair et convaincant. Quand je l’interrompais avec une question, par exemple :
– Pourquoi cette guerre est froide ?
Il me répondait, excédé :
– Ah, c’est trop long à t’expliquer, p’tit con.
Il me laissait dans le doute et l’inconnu. Sa plus grande haine était réservée au couple :
– Cette aberration qu’il faudra supprimer car il est appelé à disparaître.
Il avait décidé de façon arbitraire qu’aucune relation amoureuse ne devait durer plus d’un mois ou deux, maximum trois, sauf « cas exceptionnel ». J’ai osé lui demander de m’expliquer.
– Ça dépend de la fille. Un jour, tu comprendras. Ne jamais dépasser trois mois. Après, c’est toi qui te fais baiser.
Il larguait ses petites amies au nom de leur bonheur à venir.
– C’est malsain, tu comprends ? Nous sommes en train de construire notre prison future.
Pierre était toujours entouré de deux ou trois filles qui le suivaient et l’écoutaient comme le messie. J’ai mis un moment à réaliser que c’étaient ses ex. Peut-être espéraient-elles qu’il change d’avis ? Elles ne paraissaient pas jalouses de la nouvelle élue qui ignorait que son temps était compté et qu’elle allait bientôt les rejoindre sur le mauvais côté de la banquette. À l’écouter, l’amour était une foutaise, le mariage une ignominie, les enfants une saloperie. Il se produisait en Chine une révolution grandiose qui allait bouleverser le cours de l’humanité en supprimant les lois dictatoriales du marché et les relations pernicieuses hommes-femmes. L’élimination du sentiment, le balayage amoureux, avait commencé. On allait sortir de la tyrannie séculaire du couple. Même s’il proclamait le contraire, je crois qu’il préférait, et de beaucoup, les femmes à la révolution.
Il soutenait que, vu les résultats catastrophiques de l’espèce, il faudrait interdire à la quasi-totalité des humains le droit de se reproduire. Il espérait que les progrès de la science et de la biologie mettraient un terme à la reproduction anarchique des foules stupides. Sur ce point, sa théorie était en cours d’élaboration. Il avait trouvé son nom. Elle s’appellerait « le saint-justisme » en hommage au révolutionnaire et à son fameux « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». D’après ses explications enfiévrées, nos maux venaient de la démocratie et des méfaits causés par le droit de vote accordé à la multitude des imbéciles. Il voulait remplacer la république de la masse par celle des sages. Il faudrait supprimer les libertés individuelles pour les remplacer par un ordre collectif où seuls les plus compétents et les plus instruits pourraient décider de l’avenir de la société. Il comptait sur le temps libre qu’il aurait en Algérie pour écrire un livre majeur et fondateur sur la question. Il profiterait de son incorporation pour tenter de trouver une alternative à l’élimination physique des opposants. Il sentait qu’il y aurait une difficulté à atteindre ses objectifs sans devenir un nouveau Staline.
– Il y a peut-être d’autres solutions à trouver pour la majorité. Mais on ne pourra pas éviter d’en tuer un paquet. Pour l’exemple.
Sa collection d’albums de rock’n’roll était unique. Il possédait les disques de tous les chanteurs américains. Sans aucune exception. Des importations hors de prix. Pierre était généreux et les prêtait sans hésiter. Il avait un avantage sur nous. Il comprenait les paroles des chansons. Nous, on aimait la musique et le rythme. On saisissait par-ci par-là un ou deux mots. Le sens nous échappait et on s’en fichait. Il nous traduisait les paroles en temps réel. Quelquefois, on avait du mal à le croire :
– Tu es sûr qu’il parle de ses chaussures en daim bleu ?
On était déçu par les textes. On préférait qu’il ne traduise plus. Un jour il m’a parlé du nouveau disque de Jerry Lee Lewis, son chanteur préféré. Je l’ai accompagné chez lui pour le prendre et l’enregistrer. Je m’attendais à une chambre de bonne au septième sans ascenseur. Il habitait un appartement gigantesque, quai des Grands-Augustins, avec vue sur Notre-Dame. Son seul salon était aussi vaste que notre appartement. Des couloirs qui faisaient un labyrinthe où il déambulait avec naturel. Comme je m’extasiais sur le mobilier, il a répondu :
– C’est pas moi, p’tit con, c’est le paternel.
Il avait un piano à queue Schimmel. Il en jouait à merveille. Il mettait le disque, se précipitait sur le piano et s’amusait à suivre les vrilles de Jerry Lee à la même vitesse et avec la même virtuosité mais chantait moins bien que l’original. Pierre avait toutes les qualités sauf une. Il ne savait pas jouer au baby et tenait à apprendre. Le soir où il m’a offert le panaché après mon altercation avec Franck, il a tenu à ce qu’on fasse une partie. Je me suis mis avec mon frère. C’est la première fois qu’on jouait ensemble. Pierre suivait le joueur adverse, ce qui est une erreur. Si on veut le bloquer, il faut bouger le moins possible. Franck appliquait les consignes. Pierre faisait n’importe quoi, utilisait les barres pour faire des moulinets, ce qui est interdit. Il riait aux éclats. Plus je lui demandais d’arrêter, plus il continuait et plus je m’énervais, plus il s’excitait. Un joueur irrécupérable.
La veille de son incorporation, Pierre organisa une surboum avec ses copains. Quand il m’a invité, Franck a répondu à ma place :
– Les parents ne voudront pas.
J’ai protesté pour la forme. Le soir, j’ai tenté le coup. Ma mère m’a regardé, effarée.
– Michel, tu as douze ans !
J’ai essayé les arguments classiques : j’irais et reviendrais avec Franck, je rentrerais de bonne heure, avant minuit, avant onze heures, avant dix heures, juste l’aller-retour. Rien n’y a fait. Mon père qui, d’habitude, me soutenait, a surenchéri. Il n’avait eu le droit de sortir qu’à dix-huit ans. Et encore avec Baptiste, ils travaillaient. Voyant mon dépit, il m’a réconforté :
– Bientôt, quand tu seras grand.
Je n’ai pas insisté. Après le dîner, on s’est installés devant la télévision. J’ai fait semblant d’apprécier un abominable programme de variétés. Franck nous a quittés à neuf heures. Ma mère lui a dit de ne pas rentrer trop tard. Je suis allé me coucher comme si de rien n’était. Ma mère est venue me voir. Néron dormait, roulé en boule contre ma jambe. Elle a jeté un œil sur mon livre, La Faute de l’abbé Mouret. J’ai commencé à lui en parler avec enthousiasme. Elle était fatiguée. Elle ne se souvenait pas l’avoir lu. Elle m’a recommandé de dormir. J’ai obtempéré et fermé la lumière. Elle m’a embrassé avec tendresse et elle est sortie. J’ai attendu dans le noir. Je me suis rhabillé. Je me suis recouché. J’ai guetté, attentif au moindre bruit. Le silence régnait. Néron me fixait de son air énigmatique. Je me suis levé, l’oreille aux aguets. Les parents dormaient. De leur chambre, au bout du couloir, j’entendais le ronflement de mon père. Sur la pointe des pieds, je suis passé dans la cuisine. J’ai ouvert avec mille précautions la porte de l’escalier de service. Je l’ai refermée à clef. J’ai mis mes chaussures sur le palier, j’ai descendu l’escalier dans le noir, traversé la cour déserte puis, comme un chat, le hall de l’immeuble sans attirer l’attention des concierges. J’ai ouvert la porte d’entrée. J’ai attendu quelques secondes. Je suis parti sans me retourner.
Paris la nuit. La belle vie. J’avais dix ans de plus. Je me sentais léger comme une hirondelle. J’ai été surpris de la foule dans les rues et les bars. Le boulevard Saint-Michel était encombré. Les gens avaient l’air heureux de vivre. Je craignais d’être repéré. Personne ne m’a remarqué. Je faisais plus vieux que mon âge. Je pouvais passer pour un étudiant comme un autre. J’ai mis les mains dans mes poches et relevé les pans de mon blouson. Quai des Grands-Augustins, on entendait la musique du trottoir. Carl Perkins réveillait les couche-tôt. J’ai sonné. Une jeune femme que je ne connaissais pas a ouvert la porte. Elle était mince, les traits réguliers, les cheveux noirs très courts, des yeux marron étonnés et un sourire narquois. Elle s’est écartée pour m’inviter à entrer. À peine avais-je franchi le pas que Pierre arrivait et faisait les présentations :
– Tu connais ma sœur, p’tit con ?
J’ai bafouillé.
– Cécile, voici Michel, le meilleur joueur de baby-foot de la rive gauche. Il est comme toi. Il n’arrête pas de lire. Cécile fait une licence de lettres. Elle adore Aragon, tu te rends compte ? Aragon !
Son sourire s’est accentué. Elle a tourné les talons et a disparu dans la foule qui dansait le rock sur Hound Dog.
– Je ne savais pas que tu avais une sœur.
Pierre m’a mis la main sur l’épaule et m’a entraîné, suivi par deux de ses anciennes petites amies et la nouvelle, me présentant comme son meilleur ami. Il sentait l’alcool et fumait un cigare cubain acheté à Genève. Il me crachait la fumée dans la figure. Il m’a proposé un barreau de chaise et un verre de whisky. J’ai décliné. Une de ses ex tenait la bouteille pour le servir à la demande. Il m’a fixé, sérieux.
– Je suis content que tu sois venu, Michel. Je peux te demander un service ?
Je lui ai juré qu’il pouvait me demander n’importe quoi. Il allait partir en Algérie pour longtemps et ne savait pas quand il reviendrait. Pas avant un an au moins, peut-être plus. Les permissions n’avaient plus lieu en métropole. Il voulait me confier un petit trésor. D’après lui, j’étais le seul digne de le conserver jusqu’à son retour. J’ai protesté, c’était une lourde responsabilité. Il a coupé court à mes tergiversations en posant la main sur deux caisses d’albums de rock. Cinquante-neuf exactement. Ses importations américaines achetées à prix d’or. Je restais sans voix, bouche ouverte.
– Ce serait dommage que personne n’en profite. Je n’ai pas l’intention de jouer les héros pour l’armée française. Le temps d’écrire mon bouquin. À la première occase, je me fais réformer ! Dans six mois, je suis de retour. J’ai ma petite idée là-dessus.
J’ai voulu qu’on fasse une liste des albums qu’il me confiait. C’était inutile. Il les connaissait par cœur.
– Je pourrai les prêter à Franck ?
Pierre a tiré sur son cigare, haussé les épaules et fait demi-tour. J’ai insisté.
– M’en fous !
Je l’ai rattrapé. Je lui ai juré qu’il pouvait m’accorder une confiance totale.
– Au fait, est-ce que t’aimes la science-fiction, p’tit con ?
J’étais un peu pris au dépourvu. Je cherchais où il voulait en venir. J’ai fait non de la tête.
– Tu connais Bradbury ?
Je dus avouer mon ignorance. Il a attrapé un livre qu’il a mis dans ma poche.
– C’est le plus beau roman que j’ai lu. Sans fioritures.
Je venais de prendre le livre quand je suis resté pétrifié par ce que je voyais. Au milieu des couples enlacés, Cécile dansait sur une mélodie sucrée des Platters, serrée contre Franck. Ils s’embrassaient avec passion. Mon regard allait du couple à Pierre, persuadé qu’il allait leur sauter dessus et casser la figure à Franck. Au contraire, ça avait l’air de l’amuser. Je paniquais :
– Pierre, faut pas lui en vouloir.
Il n’avait pas entendu et apostrophait celui qui tenait la platine :
– Y en a marre des slows !
Il tendit vers moi un doigt vengeur :
– Dans le monde nouveau, ceux qui ne danseront pas le rock seront exécutés !
Un rock vigoureux rompit le charme ouaté. Soudain, Franck me découvrit. Il fonça droit sur nous, m’attrapa par le bras, me secouant avec vigueur.
– Qu’est-ce que tu fais là, putain !
Pierre s’interposa sans ménagement :
– Fous-lui la paix ! Ce soir, c’est la fête.
Il me lâcha, furieux. Cécile nous rejoignit, un peu inquiète. Pierre termina les présentations. Elle se tourna vers Franck :
– Je savais pas que t’avais un frère.
Il la prit par la main et l’entraîna danser. Pierre finit son verre et, les yeux perdus dans le vague, murmura :
– Aujourd’hui, on se parle et on ne se dit plus rien.
J’ai assisté à ma première boum comme un entomologiste examine une colonie de fourmis inconnues. J’ai fait banquette, buvant une demi-vodka orange qui me tourna la tête. J’ai accepté, pour me donner une contenance, une Boyard maïs de mon voisin. La première taffe m’a explosé les poumons. Franck m’a ignoré. Cécile me jetait des sourires en coin. Vers minuit, j’ai décidé de rentrer. Pierre était effondré sur un canapé, ivre mort. Devais-je prendre ses albums ? Il m’avait fait cette offre sur le chemin de l’ébriété. À son retour sur terre, il aurait changé d’avis. Je m’éclipsai sans que personne s’en rende compte.
Je fis le chemin en sens inverse. Avec le même luxe de précautions qu’au départ, j’ouvris la porte de service, immobile sur le palier, aux aguets. L’appartement était calme. Les parents dormaient. J’entrai dans la cuisine éclairée par un rayon de lune qui pénétrait par le vasistas, mes chaussures à la main, fermai la porte à clef et, sans un bruit, me retournais pour aller dans ma chambre quand la lumière s’alluma. Ma mère me faisait face. Avant que j’aie pu esquisser un geste, une baffe monumentale me fit faire un tour complet. Ma mère me tomba dessus à bras raccourcis. Je reçus la plus grosse raclée de ma vie. Elle y allait d’autant plus fort que sa peur avait été grande. Elle hurlait et frappait des mains et des pieds. Je me recroquevillais et faisais le dos rond. Ça n’en finissait pas. J’ai pensé mourir tellement elle me tapait sur la tête. Elle frappait aussi mon père qui essayait de nous séparer. Il lui fallut user de toute sa force pour l’empêcher de m’estropier. Il réussit à la maîtriser et à l’écarter. Elle piquait une crise de nerfs.
– Pense aux voisins ! criait-il.
Elle se calma. Il me propulsa dans ma chambre. La porte claqua. Ma mère se lamentait sur l’ingratitude des hommes en général et de ses fils en particulier. Mon père lui répétait que ce n’était pas grave. Le silence finit par revenir. J’avais le cœur qui battait la chamade, les joues en feu et les fesses endolories. Je restai dans le noir à reprendre ma respiration. J’attendais un sommeil qui ne venait pas. Malgré la branlée et les sanctions à venir, je ne regrettai à aucun moment cette escapade. Je sentis dans ma poche le roman donné par Pierre. J’allumai ma lampe de chevet et découvris le livre de Bradbury : Fahrenheit 451. Ce n’était pas un gros livre. Il n’avait pas souffert de la fureur maternelle. De nombreux passages avaient été soulignés par Pierre. Je commençai à les lire au hasard :
… je bazarde les enfants à l’école neuf jours sur dix. Je n’ai à les
supporter que trois jours par mois à la maison ; ce n’est pas la mer à
boire. On les fourre dans le salon et on appuie sur le bouton. C’est
comme une lessive ; on enfourne le linge dans la machine et on claque
le couvercle… Le mieux est de tout garder dans nos petites têtes, où
personne ne peut voir ni soupçonner ce qui s’y trouve… Tenez, il y a un
patelin dans le Maryland, seulement vingt-sept habitants, aucune
bombe n’y tombera jamais, qui constituent les essais complets d’un
certain Bertrand Russell…
Certains paragraphes étaient annotés. Son écriture en pattes de mouches était illisible, sauf une note au bas du chapitre 3 : « Tous des Montag ?! »
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