Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 79 sur 103

Pages du PDF

Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 7

7

 

 

Une chance et pas deux. Je n’avais pas le mode d’emploi. Et personne sous la main pour répondre aux questions fondamentales : comment fait-on ? Que doit-on dire ? Que va-t-elle penser de moi ? Le lendemain à dix-sept heures, j’attendais, au croisement de la rue Suger, dans le renfoncement d’une porte cochère. Des centaines de filles de tous âges sortaient du lycée Fénelon. Je n’en avais jamais vu autant réunies. À H-IV, chaque année, on disait que le bahut allait devenir mixte mais rien ne bougeait. Je me suis engagé dans la rue de l’Éperon. J’ai senti mille yeux de filles qui s’attardaient sur moi et me dévisageaient. J’ai fait semblant d’être perdu et j’ai exécuté un demi-tour salvateur vers le boulevard saint Germain. Le flot des lycéennes se dispersait. Je l’ai aperçue devant la porte du lycée qui regardait de droite à gauche. Quand elle tournait la tête de mon côté, je disparaissais derrière l’angle de l’immeuble. Elle allait me trouver idiot : je n’avais rien à lui raconter. Je n’osais pas avancer. Quand elle arriverait à mon niveau, j’apparaîtrais. Elle en mettait du temps à venir. J’ai risqué un œil. Elle s’éloignait dans l’autre sens. Je me suis élancé. J’ai fait le tour du pâté de maisons trois fois sur ma droite à toute vitesse par le passage du Commerce et en remontant la rue Saint-André-des-Arts. Je la cherchais et ne la voyais pas. J’ai entendu sa voix dans mon dos :

– Michel !

Elle était arrêtée devant la vitrine d’une boutique. J’étais essoufflé.

– Je suis sorti tard.

– Je suis contente de te voir.

Je ne savais pas trop quoi lui dire. Elle m’a devancé :

– Tu n’as pas faim ? Moi, quatre heures, c’est sacré.

Dans une boulangerie de la rue de Buci, elle a acheté un pain aux raisins. Elle voulait que j’en prenne un. C’étaient les meilleurs du quartier, paraît-il. Elle l’a fini en trois bouchées. On est allés au Bistrot du Marché, à l’angle de la rue de Seine. On s’est assis dans la salle. On a commandé deux cafés. Elle s’est penchée et m’a fait un signe de la main. J’ai avancé le buste au-dessus de la table.

– Tu as vu qui il y a au comptoir ?

– Je n’ai pas fait attention.

Je me suis retourné. J’ai fait le tour de la dizaine de consommateurs.

– Avec la veste en velours et le col roulé, c’est Antoine Blondin, a-t-elle chuchoté.

– Je ne le connais pas.

– Je croyais que tu étais un spécialiste de la littérature française.

– Je n’ai pas dit ça. Je m’intéresse à la littérature russe.

– Et grecque.

– Je connais Kazantzakis. C’est tout. Je n’ai rien lu de Blondin. C’est bien ?

– Tu n’as pas vu Un singe en hiver, l’année dernière ?

– Je ne vais pas beaucoup au cinéma, à part la Cinémathèque J’ai un copain qui est projectionniste rue Champollion. J’attends que les films passent dans sa salle.

– Hier, qu’est-ce que tu as le plus aimé ?

C’était la mauvaise question. J’aurais dû y penser et préparer une vague réponse. J’ai pris mon air sérieux.

– Je n’ai pas encore lu Le Matin. Je venais avec l’ami russe dont je t’ai parlé. C’est lui qui s’y connaît. Ce qui l’intéresse, c’est… les… magiciens, je crois.

– L’alchimie, tu veux dire.

– Oui. C’est son métier. Il fait des tirages photos. Toi, ça a l’air de te passionner ?

– Il faut que tu lises Le Matin et les revues Planète. Sinon, on ne pourra pas en parler.

– Je lis à toute vitesse. La semaine prochaine, c’est réglé.

– Il faut prendre son temps pour assimiler.

– Ne t’inquiète pas, je lis un roman de 400 pages en deux jours. Après, c’est gravé dans ma mémoire. Et le bac, ça se présente bien ?

– C’est un sujet tabou.

– Ah bon. Et pourquoi ?

– Il n’y a pas que le bac dans la vie, non ? C’est la seule et unique conversation du matin au soir. Je déteste les gens de mon âge. Ils sont limités et bornés. Ils ne pensent qu’à leurs parents ou à leurs petites études. On a l’impression que si la porte s’ouvre, ils vont être emportés par le courant d’air.

– On a le même âge.

– Avec toi, c’est différent.

– C’est vrai, le bac n’est pas mon obsession.

– Pour moi, c’est vital de l’avoir.

Elle a vu que je n’osais pas l’interroger.

– C’est impératif. Pour des histoires de famille. C’est compliqué. Et toi ?

– Depuis que je suis passé en A, tout va bien. Je te promets, on n’en parlera pas. Qu’est-ce que tu lis en ce moment ?

De la poche de sa veste, elle a sorti un livre à la couverture fripée et aux pages écornées. Elle me l’a tendu.

– On the Road. Jack Kerouac. Je ne connais pas.

– Ce n’est pas possible !

– Je n’en ai même pas entendu parler.

– Tu dois le lire de toute urgence. C’est le Rimbaud d’aujourd’hui.

– Je ne parle pas assez bien l’anglais. Tu es capable de lire en version originale ?

Elle a ouvert le livre au hasard et a traduit un passage souligné avec autant de naturel que si elle avait lu en français :

– « Mais alors ils s’en allaient, dansant dans les rues comme des clochedingues, et je traînais derrière eux comme je l’ai fait toute ma vie derrière les gens qui m’intéressent, parce que les seules gens qui existent pour moi sont les déments, ceux qui ont la démence de vivre, la démence de discourir, la démence d’être sauvés, qui veulent jouir de tout dans un seul instant, ceux qui ne savent pas bâiller ni sortir un lieu commun mais qui brûlent, qui brûlent, pareils aux fabuleux feux jaunes des chandelles romaines explosant comme des poêles à frire à travers les étoiles et, au milieu, on voit éclater le bleu du pétard central et chacun fait : “Aaaah !” »

Elle a fermé le livre. Elle était silencieuse, les yeux dans le vague.

– C’est très beau. J’aime beaucoup. Tu… tu es américaine ?

– Ma mère est irlandaise. Elle est prof d’anglais. Elle est venue à Paris pour ses études et elle a rencontré mon père.

– Tu as de la chance. Tu vas avoir une super-note au bac… Je n’en parle plus.

C’était son livre de chevet. Elle en parlait avec enthousiasme. Il n’y avait qu’à l’écouter. C’était un manifeste pour un monde nouveau, une autre façon de vivre, en dehors des conventions, des préjugés, du matérialisme et de la course au fric. On se fabriquait des besoins inutiles et factices dont on ne pouvait se détacher sans difficulté. Il fallait réagir avant de se faire piéger.

– Tu m’as convaincu. Je débute par Le Matin ou Sur la route ?

– Kerouac peut attendre. Il n’est pas facile à lire. C’est plus un état d’esprit. Le Matin, c’est une urgence.

– Je vais m’y mettre. Pour commencer, quel auteur américain tu me conseillerais ?

– Pourquoi pas Hemingway ? C’est son père spirituel.

– C’est triste qu’il se soit suicidé.

– Tu plaisantes ! Il a été assassiné !

– Par qui ?

– Le FBI.

– Tu es sûre ?

– On ne connaît pas le meurtrier avec précision. C’était peut-être la CIA.

– Personne n’en a parlé !

– C’est normal. C’est la conspiration du silence. Il fallait l’éliminer.

– Pourquoi ils auraient fait ça ?

– Il les gênait. Après sa mort, la presse n’a pas pu avoir accès à son dossier médical.

– Si c’est vrai, c’est un scandale !

– On en a parlé un peu et on est passé à autre chose. Ça n’intéresse pas grand monde. Ils ont gagné. Qui a tué Kennedy ? Et Oswald ? Et les autres ? Hemingway écrivait un livre sur Cuba, défavorable à son gouvernement. Il y avait vécu. Ce manuscrit a disparu !

Elle avait l’air si convaincue que je n’ai pas insisté.

– Michel, il faut que je te dise une chose importante.

– Je t’écoute.

– Je ne sais pas quelles sont tes intentions mais, entre nous, il n’y aura aucune histoire.

– Je ne comprends pas bien.

– Entre toi et moi, ce sera amical. Si tu avais d’autres idées, je préfère te le dire pour qu’il n’y ait pas de malentendu. Les choses doivent être claires. J’ai horreur du mensonge.

– Ça me fait simplement plaisir d’être avec toi.

– Moi aussi.

– Tu as lu ça dans ton horoscope ?

– Non. D’ailleurs, il faudra que tu me donnes ta date et ton heure de naissance. J’ai une amie qui nous fera notre thème astral.

– Je ne sais pas à quelle heure je suis né.

– Demande à ta mère.

– Je n’ai pas envie de connaître mon avenir. C’est toi que je veux connaître.

Elle a eu l’air désemparée par mon insistance. Elle a remis un sucre dans son café.

– Je veux qu’on soit amis. Uniquement amis. Rien d’autre. Tu es d’accord ?

– J’imagine que je ne peux pas dire non ?… Je peux te poser une question un peu délicate ?

– Essaye toujours.

– Vous êtes pied-noirs ?

– On a été rapatriés en 62.

– J’avais compris en entendant ton frère. Comment se fait-il que tu n’aies pas l’accent ?

– Parce que je ne veux pas. Je peux te demander quelque chose d’important ?

– Vas-y.

– Je voudrais que tu me promettes de ne plus jamais lire en marchant.

– Je veux bien si tu me promets la même chose.

C’est la première promesse qu’on s’est faite. La dernière aussi. Elle nous a peut-être sauvé la vie.

 

OceanofPDF.com