Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 20 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 19

19

 

 

Après avoir laissé l’agonisant à l’interne de garde débordé et qui ne savait par quel bout examiner le malheureux, Igor et Victor étaient allés faire connaissance au Canon d’Austerlitz. Bientôt, les réserves de vodka furent épuisées.

– Tu as déjà bu du whisky, Igor Emilievitch ?

– Jamais.

– Ça a un drôle de goût, mais on s’y fait vite.

– Je n’aime pas trop ce qui est américain.

– Attention, le vrai whisky, c’est écossais.

Igor but son premier verre de whisky à la russe. Moins agréable que la vodka, pas mal quand même. Les deux hommes se jurèrent une fraternité éternelle, de ne plus se quitter et se racontèrent leur vie. Victor était malin. Il savait qu’un compatriote démasquerait vite ses bobards. Il dit la vérité. Toute simple. Il savait qu’après l’euphorie des retrouvailles, viendrait l’heure de la méfiance envers l’ennemi historique. Comme tous les menteurs, Victor ne pouvait pas croire qu’une personne dise la vérité et il ne crut pas Igor :

– Non, tu n’es pas médecin ! Ce n’est pas possible.

– Je te jure. Je suis diplômé de l’Académie médicochirurgicale de Leningrad. Le diplôme n’est pas reconnu en France. J’ai fait une spécialisation de cardiologie. J’ai exercé durant quinze ans. J’avais une consultation à l’hôpital Tarnovskij de Leningrad. Pendant la guerre, j’étais médecin militaire dans l’armée de Joukov avec le grade de lieutenant. J’étais un bon médecin. Mes patients m’adoraient.

– Tu racontes n’importe quoi. Tu es brancardier ! Tu t’y connais un peu en médecine à force de voir des malades et d’entendre les docteurs. On n’embobine pas le père Victor. On est pareils nous deux. Les malins peuvent rouler les ignorants et les imbéciles. Arrête de te foutre de ma gueule, camarade.

Igor se trouvait confronté à un problème insoluble. Comment prouver qu’il avait été médecin ? Ses explications, tentatives, démonstrations et croquis se heurtèrent à un mur d’incrédulité. Victor voulait une vraie preuve. En papier gaufré, avec des tampons officiels de couleur, des en-têtes, des signatures ministérielles. Le diplôme était resté à Leningrad. Victor souriait.

– Tu es aussi médecin que je suis le cousin du prince Youssoupov.

– Tu es le cousin du prince Youssoupov !

– Je raconte ça aux touristes pour rigoler. Je dois reconnaître que tu es doué. L’important, c’est de paraître. Je connais des grands-ducs et des comtes qui ressemblent à des concierges ou des cordonniers. Quand ils révèlent leur noblesse, on les traite de menteurs. Moi, tout le monde me croit.

Igor n’était plus d’un tempérament combatif. Sa fuite d’URSS et ses pérégrinations l’avaient amené à revisiter des notions comme la vérité ou le mensonge. À présent, il n’avait plus aucune certitude sur rien à part celle d’être vivant. Pour lui, c’était la seule et unique vérité sur cette terre : tu étais vivant ou tu étais mort. Le reste n’était que croyances ou constructions de l’esprit.

– Crois ce que tu veux, ça m’est égal. Tu as raison, ici je ne suis pas médecin, je suis brancardier.

Victor trouva dans ce renoncement rapide la preuve qu’Igor était un fieffé menteur et qu’il ferait donc un bon taxi.

– Combien tu gagnes avec ce boulot ?

– Pas grand-chose.

– Ça te dirait de bien gagner ta vie, de te payer ce que tu veux et d’être libre ?

– Qui refuserait une proposition pareille ? Si c’est honnête, j’accepte.

– Tu m’insultes ou tu blagues ? Je suis un ancien officier de l’armée du tsar, ne l’oublie pas. J’espère que tu n’es pas juif ?

– Je suis vivant, ça ne te suffit pas ?

 

Igor devint taxi pour le compte de Victor qui avait une notion de l’honnêteté élastique et qui ne s’appliquait pas à ses clients, surtout les étrangers.

– Tu as tort, Igor Emilievitch, de t’attacher à ces petits détails. Tu me connais, je suis croyant et respecte les commandements. Si Dieu a créé des pigeons, c’est pour qu’ils se fassent pigeonner.

Igor a mis du temps à devenir un vrai taxi parisien. Paris était une ville immense, les Parisiens des fous furieux, les Parisiennes des excitées, la banlieue embrouillée et les banlieusards des radins. Mais grâce à sa mémoire de médecin, il a fini par connaître par cœur le plan des rues. Les encombrements y étaient inextricables.

– Avant, ça roulait. À la Libération, c’était parfait. Ensuite, les 2 CV sont venues nous pourrir la vie et, depuis que Renault a inventé la Dauphine pour ces dames, c’est le bordel.

– J’accepte de travailler pour toi à une condition : ce sera de nuit. Je ne dors que le jour.

– Ce n’est pas évident. La nuit, c’est un métier.

– C’est à prendre ou à laisser, Victor Anatolievitch.

– Ma femme va te bénir. Celui qui me fait la journée me vole. Avec toi, je serai tranquille, les cocos n’ont qu’une seule qualité, ils sont honnêtes. Que pourrais-je prendre pour dormir ?

– Je ne connais pas les médicaments français. Je refuse de prendre des somnifères. Ça fait longtemps que tu as des insomnies ?

– Depuis mon arrivée à Paris, je ne dors plus. J’ai pris quarante kilos. Dans ma jeunesse, j’étais comme un moineau et dormais comme un sonneur. Tu es un sacré menteur, si tu étais médecin, tu saurais comment guérir tes insomnies.

Victor lui apprit les multiples astuces pour arrondir son mois qui lui avaient permis de se payer cette maison blanche dont il était si fier sur les hauteurs de L’Haÿ-les-Roses d’où il voyait Paris, la tour Eiffel et le Sacré-Cœur. Jusqu’à sa mort, douze ans plus tard durant les événements de mai 68, d’une crise cardiaque dans un encombrement monstre sur la nationale 7 aux environs d’Orly, avec un Texan qui hurlait parce qu’il l’avait baladé deux heures dans la banlieue sud, Victor fut persuadé qu’Igor était un affabulateur de première et n’avait jamais été médecin de sa vie. Il lui révéla, après lui avoir fait jurer sur une icône de Novodievitchni de n’en parler à personne, même à son confesseur, l’art de distraire l’attention du client pour tourner en rond en ayant l’air d’aller tout droit, comment prolonger la course en attrapant les feux rouges, quelles rues utilisaient les camions poubelles pour rester bloqué derrière, les parcours que suivaient trois fois par semaine les chevaux de la garde républicaine, l’intérêt de prendre les avenues en travaux plutôt que celles qui étaient dégagées, comment se retrouver coincé derrière un camion de livraison ou de déménagement sans que le client le soupçonne, et les mille et une combines qui vous permettaient de vous offrir un beau pavillon de banlieue en vingt ans d’honnête labeur. Il lui apprit aussi à se méfier comme de la peste des boers, ces flics sadiques que la Préfecture lâchait aux basques des taxis pour les persécuter sous n’importe quel prétexte, comment les reconnaître et s’arranger avec eux quand on ne pouvait pas faire autrement.

– Il y a un moyen imparable de les repérer, ils ne roulent que dans des 403 noires. Dès que tu en as une au train, tu remets ton drapeau comme il faut. Tu as de la chance, ils ne travaillent pas souvent de nuit.

Igor et Victor n’éprouvèrent pas le besoin de signer de contrat. Ils ont topé et ils se sont embrassés. Igor râlait qu’il se faisait exploiter par Victor mais continuait à travailler pour lui. Il ne suivit aucun de ses conseils, prenait le chemin le plus direct et le plus économique pour son client. Il aurait pu se mettre à son compte mais il était son propre maître et gagnait sa vie sans souci. C’est ce qui comptait pour lui. À l’opposé de Victor qui en profitait pour se faire mousser, Igor n’a jamais dit à aucun client qu’il était russe. Il lui est arrivé de conduire des dignitaires du parti communiste soviétique qui adoraient les cabarets russes de Paris. Il a entendu des conversations secrètes murmurées au fond de son taxi. C’est ainsi qu’il nous a annoncé quatre jours à l’avance que Nikita Khrouchtchev allait être limogé et remplacé par Leonid Brejnev et que, pendant ses séjours parisiens, l’inamovible et busterkeatonien Andreï Gromyko en profitait pour rendre visite à une amie très chère qui s’appelait Martine.

 

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