Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 39 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 12

12

 

Le réveillon était somptueux. De mémoire de Delaunay, on n’avait jamais vu une aussi belle table, avec l’argenterie qui brillait, le service de Limoges, les napperons en dentelle et les verres en cristal de Baccarat. Personne n’a évoqué l’incident du Drugstore. On n’allait pas gâcher la fête pour des imbéciles. Des parents de Louise se sont joints à nous. On était quinze. On aurait pu nourrir le double. Ma mère et Louise avaient tout prévu dans les moindres détails. Le repas était programmé pour durer deux heures. Nous devions être à Saint-Étienne-du-Mont pour la messe de minuit à vingt-trois heures.

– Si tu trouves un truc pour y échapper, m’a glissé mon père pendant l’apéritif, je te paye ton Circuit 24.

C’était une proposition monumentale. Ma mère refusait de me l’acheter. Elle trouvait que c’était un jeu idiot et que je ne le méritais pas. On se parlait comme des conspirateurs, à voix basse et la bouche en coin.

– Je vais dire que je suis malade et tu seras obligé de me garder.

– Elle ne te croira pas.

– Les huîtres, ça m’avait rendu malade quand on était allés à La Baule. Et je vais boire du vin blanc. Je ne supporte pas le vin blanc.

– Elle va s’en rendre compte.

– Que complotez-vous tous les deux ? a demandé grand-père Philippe en venant s’asseoir entre nous.

– Je lui racontais le film qu’on a vu cet après-midi. C’était formidable.

– Michel, il y a d’autres mots dans la langue française que « formidable ». Aujourd’hui, tout est formidable. Tu ne peux pas renouveler ton vocabulaire ?

– Tu as raison, je ne dirai plus « formidable ».

– J’ai appris que ta maman était fatiguée, a-t-il dit à mon père. J’espère que ce n’est pas grave.

– C’est le cœur. Le docteur veut qu’elle fasse un régime.

– C’est une manie ! s’est-il exclamé. Ils vont nous tuer avec leurs régimes.

– Ce n’est pas drôle d’être à l’hôpital pour Noël. Ce soir, papa est avec elle.

– Ne t’inquiète pas, elle va remonter la pente.

– À table ! a lancé ma mère en apportant un gigantesque saumon fumé.

Il y avait dans l’air une bonne humeur communicative. Peut-être que le gewurztraminer y contribuait. J’ai tendu mon verre. Maurice l’a rempli. Pas mauvais. J’ai eu droit à une deuxième tournée sans que quiconque le remarque, à part mon père qui essayait de me dissuader du regard. Dans l’actualité, le seul sujet qui monopolisait l’attention, c’était l’acquittement de Marie Besnard.

– Elle les a zigouillés. Elle est redoutable, a affirmé mon grand-père.

– Elle est innocente, a tenté Louise.

– Landru aussi protestait de son innocence. Si elle est innocente, moi je suis le pape, a clamé Maurice.

– Les experts ont dit que…

– Je vais te dire ce que je lui aurais fait moi, a proclamé Philippe, péremptoire, je lui aurais fait boire son arsenic, celui qu’on a trouvé dans son garage, et pendant son agonie, avant qu’elle crève : hop, la guillotine !

– C’est affreux ce que vous dites, s’est exclamée Louise.

– Et ceux qu’elle a empoisonnés pour leur piquer leur héritage, ce n’est pas horrible, peut-être ?

– Elle a été acquittée ! Et…

– Bon Dieu de bois ! Qu’est-ce que tu y connais aux criminels, ma pauvre fille !

Personne ne lui a laissé le temps de s’expliquer. Il n’y avait jamais moyen de discuter. Quand on n’était pas d’accord avec grand-père, on était un con ou une conne. Il a secoué la tête et levé les yeux au ciel. Elle a renoncé. Elle aurait dû savoir qu’on n’avait pas le droit de faire cavalier seul. Chez les Delaunay, on chassait en groupe et on avait la même opinion.

– J’espère que tu n’as pas mis d’arsenic dans le saumon, a demandé mon père à ma mère.

– Un peu dans les huîtres, a-t-elle répliqué.

Ils ont ri pendant deux minutes. On a débarrassé le centre de la table. Ma mère et Maria s’y sont prises à deux pour apporter avec précaution une pyramide d’huîtres argentées. Quinze mains se sont tendues en même temps, ont attrapé les huîtres, balancé un peu de vinaigrette à l’échalote et hop, elles étaient avalées en moins de deux. On aurait dit un concours, à qui en mangerait le plus grand nombre le plus vite. Il y en avait tellement que la pile a paru rester longtemps intacte. Ma décision était prise. J’allais me gaver d’huîtres. Combien pouvait-on en manger avant de s’écrouler ? Deux, trois douzaines ? Plus ? Vers dix heures, j’étais décidé à simuler un mal de ventre et à me tordre de douleur. Mon père resterait avec moi et les autres partiraient à la messe. Il fallait boire du vin blanc. Un peu plus. Un Circuit 24 méritait de prendre quelques risques.

– Je trouve que celle-là a un drôle de goût, a fait Philippe en examinant son huître d’un air soupçonneux.

– Qu’est-ce qu’elle a ? s’est exclamée ma mère, inquiète.

– Elle sent un peu l’arsenic. Un peu amer et pas désagréable, a-t-il affirmé, content de lui.

– Tu es bête, a-t-elle dit, soulagée.

– Fais attention, Paul, tu viens de manger une huître bourrée d’arsenic, a lancé Maurice.

– De ce côté-là, je suis tranquille. Mon héritage n’a aucun intérêt. Louise, méfie-toi de ton mari. Il ne va pas te rater.

J’ai été le premier à entendre la sonnette de la porte d’entrée, couverte par les rires et le vacarme.

– Papa, je crois qu’on a sonné.

– Je n’ai rien entendu.

Le silence s’est fait. La sonnette a retenti. Des coups longs.

– Michel, va ouvrir. Je me demande qui ça peut être à cette heure-ci.

– Ce doit être la gardienne, a dit ma mère pendant que je quittais la table.

J’ai ouvert. Je suis resté pétrifié. Sur le palier, quatre gendarmes en uniforme me toisaient. Mon père est arrivé. Il a posé la main sur mon épaule.

– Messieurs, vous désirez ?

– M. Paul Marini ? a demandé le plus âgé.

– C’est moi.

– Nous cherchons Franck Marini.

– Franck ? Il n’est pas là. Il est en Algérie. Il fait son service.

– Non monsieur. Votre fils a déserté.

– Quoi ?

Ma mère nous a rejoints.

– Que se passe-t-il ?

– Je ne sais pas. Ils disent que Franck a déserté.

– Ce n’est pas possible !

De sa sacoche, le gendarme a tiré une liasse de papiers et lu la première feuille en pesant chaque mot :

– Nous agissons en vertu d’une commission rogatoire délivrée par M. Hontaa, juge d’instruction militaire au tribunal permanent des forces armées de la ZNA d’Alger…

Il trébucha sur ZNA et n’avait pas l’air de savoir ce que ça voulait dire. J’ai senti les doigts de mon père s’enfoncer dans mon épaule. Le gendarme a interrogé du regard son voisin qui a fait une moue expectative et il a repris sa lecture :

– … qui a délivré un mandat d’arrêt à l’encontre de Franck Philippe Marini, né à Paris XIV e le 25 mai 1940, et ordonné une perquisition de son domicile.

Il a avancé, suivi de ses trois collègues. Ma mère a refermé la porte derrière eux avec précipitation. Les autres ont voulu des explications. Les conversations se sont enchevêtrées. On ne savait plus qui répondait quoi à qui. On a piétiné dans l’entrée et le couloir. Grand-père Delaunay a évoqué ses relations au ministère. La réflexion n’a pas plu au chef des gendarmes. Il le noterait dans son rapport. Ils nous ont fait rentrer dans le salon. Un des gendarmes nous a surveillés, posté devant la porte. Ses collègues ont perquisitionné en présence de mon père. On est restés debout, sans se parler, à se dévisager. Ma mère a dit quelque chose à Maurice dans le creux de l’oreille. On a commencé à se parler en chuchotant. Au bout de dix minutes, un gendarme est apparu dans l’entrebâillement de la porte. Il a voulu que son collègue relève les identités des présents et a demandé à Maurice de le suivre.

– Pourquoi moi ? Je n’ai rien à voir avec lui.

– S’il vous plaît !

Ils ont disparu. On a écouté les bruits confus qui nous parvenaient à travers la cloison. Maurice est revenu. Comme Louise et lui occupaient la chambre de Franck, les gendarmes voulaient savoir ce qui leur appartenait. Mon père est apparu avec les gendarmes qui avaient fini leur perquisition. Ils avaient saisi des dossiers, des cahiers, des livres, des revues et un agenda, et les avaient glissés dans des sacs plastique fermés avec de la cire rouge et un tampon officiel. Ils ont fait signer le procès-verbal de saisie à mon père. Le chef des gendarmes lui a remis une convocation à se présenter le 27 décembre à quinze heures à la gendarmerie de la caserne de Reuilly pour faire leur déposition.

– Une déposition, pour quoi ? a demandé ma mère.

– Au sujet de votre fils, madame.

– C’est facile : je n’ai aucune nouvelle de lui depuis son départ en Algérie et je ne veux pas en avoir.

Le chef des gendarmes était embarrassé. Il a discuté à voix basse avec un de ses collègues qui a fait oui de la tête.

– Si vous voulez, je peux la prendre sur-le-champ.

Ils se sont installés dans la cuisine. Ils ont fait de la place sur la table encombrée. Mon père leur a proposé une boisson. Ils ont accepté un café. Ils n’ont rien voulu manger. D’après ce qu’ils nous ont raconté, un des gendarmes, le blond, a noté leurs déclarations à la main. Les parents n’ont obtenu aucune information. Les gendarmes n’étaient pas au courant de cette affaire.

– C’est un juge d’Alger qui a lancé la procédure. Vous devez vous mettre en relation avec lui. Il y a un problème dans ce dossier. Pour les autres, ils délivrent un mandat d’amener. Quand il y a un mandat d’arrêt, c’est plus grave. Si vous êtes en contact avec lui, dites-lui que c’est son intérêt de se livrer aux autorités. De toute façon, on les attrape tous. Tôt ou tard.

Ils sont repartis si vite que grand-père, comme hébété, en se laissant tomber dans le fauteuil, s’est demandé s’il n’avait pas fait un mauvais rêve. Louise s’est assise et lui a tapoté la main. Maurice répétait : « Je n’en reviens pas ! » Maria n’aurait pas dû intervenir pour demander d’une voix guillerette si elle pouvait servir les vols-au-vent. Ma mère l’a rembarrée. On était atterrés, même nous, les enfants, qui ignorions ce qu’étaient le tribunal permanent des forces armées, les mandats d’arrêt et les perquisitions. Notre inquiétude était amplifiée par l’angoisse et le désarroi de nos parents. On savait d’instinct que c’était une catastrophe pour la famille, une menace majeure, liée aux événements, à la guerre et à ce qu’on nous cachait. Il n’y a rien de tel que l’arrivée d’un quatuor de gendarmes pour casser un réveillon de Noël. Je revoyais Franck lors de nos adieux au bistrot de Vincennes. Sa désertion restait incompréhensible. Je me suis demandé de quelle façon j’allais l’annoncer à Cécile. Maurice s’est assis à table.

– Les enfants, si on ne veut pas rater la messe, il faut se dépêcher

Ma mère s’est approchée de mon père et lui a lancé :

– Tu vois, je te l’avais dit. J’avais raison.

– De quoi tu parles ?

– C’est de ta faute !

– Ce n’est pas de ma faute ! Pas de la tienne ! Et pas de la sienne ! C’est cette putain de guerre.

– C’est à cause de son parti de merde et de ces idées pourries qu’ils lui ont mises dans la tête. Si tu avais réagi, ça ne serait pas arrivé.

– C’est du délire ! Je t’interdis de dire ça !

– Tu n’as rien à m’interdire ! C’est toi le responsable !

On a attendu qu’il réagisse, que le ton monte, que ça explose. Il est resté là, les yeux pleins d’incompréhension, puis son regard est devenu flou. Plongé dans ses pensées, il a soupiré et, tête baissée, a fait demi-tour, ouvert le placard, pris son manteau, et il est sorti en fermant la porte sans bruit.

– Tu exagères, Hélène, a lâché grand-père. Il n’y est pour rien. Tu devrais aller lui parler.

– Jamais !

– Fais attention à ce que tu dis. Je te trouve un peu tendue. Il faudrait que vous preniez des vacances.

– Papa, c’est…

– Ça suffit ! Contrôle-toi un peu. Allez, on se prépare. On a assez mangé comme ça.

Plus question de repas de fête. Ils se sont habillés en silence.

– Michel, qu’est-ce que tu attends ?

– Maman, je vais être malade.

– C’est les huîtres, a-t-elle observé, il ne les supporte pas.

– Il a bu trop de vin blanc, a dit Louise.

– Du vin blanc à son âge ! On aura tout vu.

– Maurice, tu lui as donné du vin blanc ?

– Il est grand maintenant. Il a bu un verre.

– Deux, ai-je précisé.

– C’est incroyable, a fait Louise. On ne sert pas de vin à un enfant. Tu ne penses à rien.

– Va te coucher, a dit ma mère. Je vais te donner un peu de bicarbonate.

Je me suis allongé sur le canapé. Juliette est venue me voir. Je pensais que c’était pour me remonter le moral. Elle m’a glissé au creux de l’oreille, avec un sourire épanoui :

– Tu vas mourir empoisonné.

Ils sont partis. À leur tête, on n’avait pas l’impression qu’ils allaient célébrer une naissance mais un enterrement. J’ai attendu dix minutes. J’avais une bonne heure et demie devant moi. Je me suis habillé. J’ai ouvert la porte avec précaution. L’immeuble était silencieux. J’ai descendu les escaliers dans le noir pour ne pas éveiller l’attention des concierges. Dehors, il faisait un froid polaire. Le vent soulevait des tourbillons de neige et les rares passants se pressaient, cols relevés.

Je l’ai cherché partout. Les rues étaient désertes. J’ai remonté la rue Gay-Lussac jusqu’au Luxembourg. Les restaurants et les cafés étaient fermés. La rue Soufflot était vide et la place du Panthéon balayée par des bourrasques glacées. Je l’ai retrouvé dans son bougnat de la rue des Fossés-Saint-Jacques, le seul endroit ouvert en cette nuit de Noël. C’était un bistrot de mécréants qui jouaient au tarot et rigolaient en picolant. Il suivait la partie, attentif. Je me suis assis à côté de lui. Il m’a découvert, un peu surpris, et m’a passé le bras autour de l’épaule.

– Tu veux boire une bière ?

– Non merci.

– Prends un Coca.

Il s’est adressé au patron :

– Jeannot, mets-nous deux Coca, s’il te plaît.

– Je préfère un panaché bien blanc.

Les autres lui ont proposé de jouer avec eux au tarot. Il a décliné l’invitation.

– Merci, les gars. On aime mieux regarder.

Il a fini son verre, s’est penché et m’a demandé :

– Ils sont partis ?

J’ai fait oui de la tête. Il s’est levé et a payé.

– Allez, on rentre.

On s’est retrouvés dans le froid. Il m’a abrité dans son manteau.

– Dis, papa, peut-être que c’est le moment ou jamais d’aller à la messe et de mettre un cierge pour Franck.

– Tu sais, Michel, si Dieu est si grand que ça et qu’il voit tout, il n’a pas besoin qu’on lui demande quoi que ce soit pour se décider mais si tu veux, on y va.

 

Je m’en suis longtemps voulu d’avoir renoncé à aller à l’église. Quand on voit ce qui s’est passé après, une bougie, ce n’était pas grand-chose. S’il y a tellement de gens dans le monde qui allument tellement de cierges ou de veilleuses, il faut croire que ça doit bien servir et que, de temps en temps, au milieu de la multitude des flammes qui clignotent, il y en a une qui retient son attention ou alors, nous n’allumons ces lumières que pour nous rassurer dans notre nuit humaine. Mais, quand on pense aux milliards et aux milliards de lumières qui ont été allumées depuis le début de l’humanité, de prières et de courbettes, on peut se dire aussi que Dieu, s’il existe, n’attend plus rien de nous.

 

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