Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 58 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 19

19

 

Cécile apercevait une montagne couverte de forêts dans le lointain, à travers la fenêtre. Elle détourna la tête et fixa l’homme en blouse blanche assis en face d’elle, derrière une table métallique. Il consultait une liasse de papiers. Il prenait son temps et examinait les chiffres avec attention. Elle scrutait le moindre signe sur son visage impassible. Il eut une moue satisfaite.

– Vos analyses sont excellentes et je donne mon accord. Nous devons respecter notre législation. On va vous prendre un rendez-vous en fin de journée avec un confrère qui vous délivrera un deuxième avis conforme. Ma secrétaire vous fournira ses coordonnées. Ensuite, on fera l’intervention. Vous rentrez le matin, à jeun, vous ressortez dans l’après-midi.

– Et s’il y a un problème ?

– On n’a jamais eu de problème.

– Le plus tôt sera le mieux.

Le médecin consulta son agenda.

– Vendredi matin, si vous voulez.

– C’est d’accord.

– La veille, vous prendrez ce sachet dans un verre d’eau et ces deux pilules.

– Après, que dois-je faire ?

– Un séjour au grand air pour vous reposer. Vous avez une petite tension. Une semaine au minimum, deux, ce serait l’idéal.

 

Cécile avançait le long d’une allée bordée de châtaigniers en fleur. Le soleil couchant illuminait le lac et les montagnes. Elle s’assit sur un banc et contempla l’immense jet d’eau qui s’élevait, se vaporisait sous le vent et se perdait dans le ciel. Cinq cygnes sauvages volaient en file indienne. Il faisait nuit quand elle pénétra dans un hôtel majestueux entouré d’un parc. Elle se dirigea vers la réception et, en la voyant, le réceptionniste lui tendit sa clé. Elle s’éloigna vers l’ascenseur, hésita, fit demi-tour et revint vers lui.

– Je voudrais téléphoner à Paris. C’est long ?

– C’est rapide aujourd’hui, répondit le préposé avec un accent appuyé.

– Odéon 27 53.

– Je vous le passe dans quelques minutes.

Cécile entra dans la cabine, posa ses affaires sur la chaise. Le téléphone sonna. Elle décrocha.

– Allô, bonjour, je voudrais parler à Michel.

– Ne quittez pas, je vais le chercher, lui répondit une jeune fille.

Juliette entra dans la chambre de son frère.

– Il y a quelqu’un pour toi au téléphone.

– Qui c’est ?

– Je ne sais pas. Une dame.

Michel prit le combiné.

– Allô ?

– Michel ? C’est moi. Comment ça va ?

– Ben… c’est…

– Moi, ça va.

– Tu es chez toi ?

– Je suis en… en vacances. J’avais besoin de m’éloigner un peu, tu comprends ?

– Ta concierge m’a dit que tu étais partie chez ton oncle.

– Heu… oui… Et je suis allée voir une copine. Il faut que tu me rendes un service, Michel. Il n’y a qu’à toi que je peux le demander.

– Je t’en prie.

– Tu peux aller chez moi ? Tu as mes clés ?

– Oui.

– Tu vas prendre ma thèse et me l’envoyer. Elle est dans ma chambre, dans le tiroir droit du bureau. La clé est dans le petit vase grec sur le radiateur. Je vais m’y remettre. Il faut que j’avance. J’ai du temps pour travailler dessus. C’est possible ?

– Sans problème.

– Tu peux m’envoyer des livres ? Je n’ai pas envie de les racheter.

– Attends, je prends un stylo.

– J’ai besoin des Voyageurs de l’impériale, des Beaux Quartiers, d’Aurélien, du Crève-cœur, du Cantique et des Yeux d’Elsa. Ils sont sur l’étagère. Ils sont annotés. Tu les mets dans un carton et tu me l’envoies par la poste. Il y a une caisse avec mes fiches. J’en ai besoin aussi. Je vais te donner l’adresse. Je te rembourserai.

– Tu plaisantes ?

– Attends. Les Voyageurs et Les Beaux Quartiers, ce n’est pas la peine. Avec les autres, ça me suffit. Tu n’as qu’à les lire.

– Vraiment ? Je peux ?

– Prends les livres que tu veux. Je te donne mon adresse. Tu notes ?

– Je t’écoute. Vas-y.

– Tu m’envoies le colis à… la poste restante d’Évian.

– Tu ne veux pas que je te l’adresse chez ton amie ?

– La poste, c’est plus pratique.

– Comme tu veux. C’est quoi le département ?

– Heu… la Savoie, je crois. Et toi, ça va au bahut ?

– Cécile, il faut que je te dise.

– Oui ?

– Il est arrivé quelque chose.

– Quoi ?

– C’est Pierre.

– Pierre ? Qu’est-ce qu’il a ?

– Il a eu… il a…

– Il a eu quoi ?

– Il a… Il a été tué.

– Qu’est-ce que tu dis ?

– Dans une embuscade.

– Hein ?

– Il est mort, Cécile.

– Arrête, Michel !

– Je te jure.

– Ce n’est pas possible !

– Ça fait cinq jours.

– Ce n’est pas vrai ! La guerre est finie !

– Pierre est mort, Cécile.

Elle sentit sa tête tourner. Une bouffée de chaleur lui monta au visage et l’empêcha de respirer. Elle chercha sa respiration et s’écroula comme une masse.

– Allô… Allô ?… Cécile !… Réponds ! Qu’est-ce qui se passe ? Cécile ? hurlait Michel dans le combiné qui pendait dans le vide.

 

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