Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 86 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 14

14

 

 

Je pensais y échapper. J’avais présumé de mes forces. J’ai résisté jusqu’à l’extrême limite du possible. Mais il y a un point qu’aucun homme ne peut dépasser. Notre volonté est sans effet face aux lois qui gouvernent le monde. Mon sort a été scellé quelque part, au fin fond de l’univers, à proximité de la galaxie d’Andromède, entre Orion et Aldébaran. Camille voulait faire établir mon thème astral. Elle avait besoin de l’heure précise de ma naissance. Je trouvais cette demande saugrenue. Je ne pouvais pas le lui dire en face. Elle y croyait dur comme fer et elle était susceptible sur cette question. J’ai prétexté que la douleur avait fait perdre tout souvenir de mon accouchement à ma mère, qu’elle était seule, dans un hôpital déserté, abandonnée par sa famille et son mari.

– Tu es né à l’hôpital de Port-Royal, en plein Paris !

Avec la séparation, ça ne s’était pas arrangé. Le divorce, c’est bien connu, est nuisible à la mémoire. Sans l’heure, impossible d’établir la carte du ciel au moment de ma naissance, pas d’horoscope, pas de nœud lunaire, pas de table des Maisons ni de signe associé. Je pensais être débarrassé de ses questions aberrantes.

 

Mes relations avec ma mère s’étaient améliorées de façon spectaculaire du jour au lendemain. On avait trouvé un équilibre. Je respectais trois règles, une sorte de minimum légal. Je devais veiller à mon apparence, avoir la moyenne au lycée et être présent aux repas familiaux ; surtout celui du dimanche midi avec la famille Delaunay au grand complet chez grand-père Philippe. En contrepartie, elle me fichait la paix sur le reste. C’est après avoir suivi le stage « Négocier avec succès grâce à la solution gagnant-gagnant » que ce changement inattendu s’était produit. Mon père aurait dû l’accompagner à ces formations dont il s’était tellement moqué. Ça lui aurait peut-être évité la Berezina actuelle. Un soir, pendant le dîner, j’ai eu une mauvaise surprise.

– Au fait, Camille a téléphoné, a dit ma mère en me passant les carottes râpées.

– Ah bon ?

– Elle est gentille, cette petite. Si tu veux, elle peut venir à la maison, je serais ravie de la connaître.

– Je l’ai quittée il y a dix minutes. Pourquoi elle a téléphoné ?

– Elle voulait connaître ton heure de naissance.

– Qu’est-ce que tu lui as dit ?

– Dix-sept heures trente précises. Je n’ai rien compris à ce qu’elle a raconté. L’accouchement s’est bien passé. Pour ta sœur, ça a été l’horreur. Les filles font plus de mal à leur mère. J’aimerais qu’elle fasse mon thème astral. Je suis née un 28 janvier à quatre heures dix du matin.

– Et moi, à quelle heure je suis née ? a demandé Juliette.

 

Si Camille avait quelques défauts, elle n’était pas rancunière. Elle ne m’en a pas voulu de mon mensonge, excitée à l’idée d’avoir bientôt mon thème. Une amie de sa mère tenait boutique de prédictions dans un appartement sur le parc Montsouris. Elle allait croiser nos horoscopes et nous serions fixés sur notre avenir.

– Tu n’y crois pas ? Je vais te convaincre.

– Camille, on ne peut pas prévoir ce qui va arriver. Ce serait trop facile.

– Il y a des gens qui savent, qui sont initiés et qui peuvent nous guider.

– Moi, je préfère ne pas savoir.

Quelques jours plus tard, elle m’a annoncé qu’il y avait un contretemps, un imprévu qui contrariait l’établissement de mon thème. Surgissant du néant après un parcours de millions de kilomètres, la comète de Holmes venait d’apparaître entre les constellations du Cancer et du Taureau, petite tache brillante avec sa queue en éventail, et tant qu’elle resterait visible, certaines vies en seraient bouleversées.

– Elle dit que c’est la comète des gens qui s’aiment et se retrouvent grâce à elle.

– Camille, tu ne peux pas croire à ce bobard ?

– Elle dit que tu vas être concerné.

– Nous, on ne s’est pas perdus. Ta copine, la voyante, elle ne peut pas nous dire si on va avoir notre bac ?

– Elle détermine les trajectoires. Pas les épisodes du chemin. Bientôt, tu auras une preuve.

Elle ne manifestait pas l’ombre d’un doute ou d’une hésitation. Son enthousiasme balayait mes certitudes. Les gens cartésiens sont ennuyeux. Sa fantaisie était belle.

 

Les dimanches où nous nous voyions étaient rarissimes. Elle avait des obligations familiales auxquelles elle ne pouvait échapper. Quand je lui posais la question, elle me répondait :

– Ne me demande pas pourquoi ! Si je pouvais, on se verrait. Je ne peux pas !

Je passais mes dimanches après-midi au Club. De nouveaux visages apparaissaient, d’URSS, des pays Baltes, de Yougoslavie et de Roumanie, avec leurs accents roulants, leurs vêtements d’avant-guerre, leurs visages creusés par la méfiance et l’inquiétude. Recommençait la corrida des papiers, des dossiers, des preuves à fournir pour justifier que vous étiez un fugitif et que vous aviez fui dans l’urgence et la précipitation pour éviter l’arrestation et la prison. Les plus anciens les prenaient en charge, les hébergeaient, les branchaient sur les fournisseurs de véritables faux papiers. Ça coûtait cher et ils travaillaient au noir dans des restaurants et sur des chantiers pour se les payer. Plusieurs ont utilisé une filière d’émigration vers le Canada qui était plus accueillant que la France. Le dimanche était un jour d’affluence. La salle du Club ne suffisait plus et, petit à petit, le restaurant attenant avait été colonisé. La règle du français obligatoire était oubliée. On entendait toutes les langues ou presque. Était-ce d’avoir si longtemps parlé à voix basse, ils se défoulaient. Il y avait autant de bruit que dans le reste du Balto et ceux qui voulaient être tranquilles soupiraient en se rappelant le bon temps où les membres du Club se comptaient sur les doigts des deux mains.

– Vu l’importance et la bonne volonté de nos fournisseurs, on ne risque pas de manquer de clients, soutenait Igor. On est condamnés à se développer.

 

Sacha faisait un tour de façon épisodique. Je l’ai observé avec attention. Averti de leur hostilité, il s’amusait à les provoquer. Il apparaissait sans bruit. On levait la tête. Il était là, à nous observer. Un peu comme Grandes Oreilles. Les autres se contenaient, s’efforçaient au mépris et l’ignoraient. On relevait la tête, il avait disparu. Sans qu’on l’ait entendu sortir. Je veillais à maintenir les apparences et lui manifestais de l’indifférence. Il y tenait et ne voulait pas que j’intervienne ou que je m’en mêle.

 

J’avais fait de sérieux progrès aux échecs et commençais à être un joueur recherché.

– Être un bon joueur est une notion relative, m’avait expliqué Leonid qui acceptait de faire une partie quand il n’y avait personne de disponible. Les nouveaux sont vraiment nuls.

Je suivais une interminable revanche entre Imré et Pavel. Celui-ci profitait de l’absence de pendule pour gagner à l’usure. Igor est apparu, excité et l’œil fébrile.

– Mes amis, vous n’imaginerez jamais avec qui je viens de parler pendant deux heures.

À son agitation, on en a déduit que c’était une personnalité qu’on connaissait de nom. On a cherché parmi les vedettes de la chanson ou du cinéma, les présentateurs de télévision, les hommes politiques et les sportifs célèbres. On a cité la moitié de Paris. Sans succès.

– Il est français ? a demandé Gregorios.

– Non. Il m’a hélé boulevard Malesherbes. Je me suis dit : Igor, aujourd’hui, c’est ton jour de chance. Je l’observais dans mon rétroviseur. Je n’en croyais pas mes yeux. Lui, dans mon taxi ! J’ai hésité quelques instants et je me suis lancé. Je lui ai parlé en russe.

– C’est Gromyko incognito ? a suggéré Pavel.

– C’est un dieu vivant !

On a tous dit « Noureev ! » en même temps.

– Au début, je ne voulais pas lui dire des banalités du genre : je suis un de vos grands admirateurs, qu’il doit entendre vingt fois par jour. Il était un peu sur ses gardes. J’ai évoqué La Bayadère qu’on a vue en 61 avec Leonid et Vladimir. Il se souvenait de cette soirée magique et de la foule debout qui applaudissait et hurlait des bravos à n’en plus finir. Il a senti à quel point j’avais été bouleversé. Son cœur s’est ouvert. Je l’ai déposé à l’Opéra, côté entrée des artistes. Il était pressé et il continuait à discuter et à rire. C’est l’homme le plus beau du monde et le plus grand artiste. On est restés dans la voiture. On se souvenait du Kirov et de Leningrad. Il en avait les larmes aux yeux. Il était en retard. Je lui ai offert la course. Il m’a invité à le suivre à l’intérieur où il se produit avec le Royal Ballet. J’ai assisté à une partie des répétitions. C’est extraordinaire. Les autres s’arrêtent pour le regarder. On dirait un ange descendu sur la terre. Quand je suis parti, il est venu me remercier. Vous vous rendez compte ? Lui ! Me dire merci ! Pour lui avoir rappelé le pays.

– C’est une belle rencontre, a dit Imré.

Ce mot m’a fait dresser l’oreille. C’était annoncé. Je me demandais si je devais mentionner la comète de Holmes. Je n’ai pas eu le temps.

– Mes amis, a poursuivi Igor, aujourd’hui est un jour exceptionnel. Rudolf Noureev va nous rejoindre !

Ç'a été un concert d’exclamations, de stupéfaction et d’incrédulité.

– Dans le taxi, je lui ai parlé du Club. Il m’a posé mille questions. Il m’a serré la main et demandé l’adresse. Il va venir ce soir, après la répétition.

Il y a eu une clameur de panique et d’affolement. Ils tournaient dans tous les sens, remettaient leurs vestes, fermaient le col de leur chemise, ajustaient leur cravate, époussetaient leurs vêtements des cendres de cigarettes et des pellicules, se recoiffaient dans les miroirs. Ils faisaient la queue pour pisser et se laver les mains

– On ne peut pas le recevoir dans ce bordel ! a constaté Vladimir.

Ils ont débarrassé les tables, les ont frottées avec des lavettes, ont vidé les cendriers, rangé les caisses qui traînaient, essuyé les banquettes et balayé. Madeleine dirigeait la manœuvre et elle en a profité pour faire nettoyer les vitres par Goran et Danilo, deux nouveaux venus. Soudain, Igor a aperçu Sacha qui nettoyait le zinc du comptoir avec un torchon blanc. Il s’est précipité.

– Qu’est-ce que tu fous là ?

– J’apporte ma contribution à…

Igor ne lui a pas laissé pas le temps de finir sa phrase. Il l’a bousculé et attrapé par le revers de sa veste. Ils étaient de la même taille. Sacha était plus mince. Il aurait pu s’opposer. Il n’a offert aucune résistance. Igor l’a propulsé à l’extérieur avec vigueur.

– C’est la dernière fois ! Je t’aurai prévenu !

Sacha s’est éloigné sans répondre. Igor est revenu à l’intérieur. Il était furieux.

– Qu’est-ce que vous attendez ? Au boulot !

Le Balto ressemblait à un bistrot flambant neuf. Tomasz s’est fait prêter un Instamatic et une pellicule neuve par un joueur de flipper qui habitait au-dessus. On est tous sortis. Il faisait bon. On formait un comité d’accueil sur le trottoir du boulevard Raspail et le bord de la place Denfert-Rochereau. On guettait les taxis. Ils passaient sans s’arrêter. On attendait dans la bonne humeur. Au bout d’un moment, certains sont rentrés pour se reposer et boire un coup.

– À quelle heure il doit venir ?

– Ils ont pris du retard, a expliqué Igor.

Vladimir a montré son esprit de décision. Par les renseignements, il a obtenu le numéro de téléphone de l’administration de l’Opéra. On était groupés autour de lui. En ce dimanche de mai, personne n’a répondu. L’espoir de sa venue s’est dégonflé comme un soufflé froid. Ils sont partis un à un. Personne n’a fait de réflexions désagréables. Tomasz a rendu l’appareil photo. On est restés avec les membres du premier cercle.

– Si ça se trouve, il a oublié, a dit Pavel.

– Ou il n’a pas dégoté de taxi, a ajouté Gregorios, le dimanche, ça arrive.

– Ou il était fatigué et il est rentré se coucher, a proposé Imré.

Madeleine nous a rejoints.

– À mon avis, il ne viendra plus. En tout cas, c’est gentil d’avoir fait le ménage. Le patron offre sa tournée.

Je suis resté avec Igor, qui ne renonçait pas :

– Il a dû avoir un contretemps. Les répétitions, c’est long. Il va venir.

On ne s'était pas retrouvés ensemble depuis longtemps.

– Comment vont les études ?

– Ça se présente bien.

– Et avec ta copine ?

– Le dimanche, on ne peut pas se voir. Elle reste en famille.

– Mets-toi à la place de ses parents. Ils travaillent la semaine. S’ils ne profitent pas de leurs enfants le dimanche, ils ne les verront plus jamais.

– Jusqu’à quand ? Elle ne va pas passer sa vie avec eux.

– Les jeunes, vous êtes tous les mêmes.

– Je peux te demander quelque chose ? Pourquoi vous êtes comme ça avec Sacha ?

– Ce sont de vieilles histoires. Reste en dehors. Il ne mérite pas qu’on lui prête la moindre attention… On l’attend encore ou pas ?

– Imagine qu’il arrive et qu’il n’y ait personne pour l’accueillir, qu’est-ce qu’il pensera ?

– Tu as raison. On va l’attendre. Les artistes, ils n’ont pas d’heure. Il m’a parlé comme à un ami. Il ne m’oubliera pas. Tu sais quel est son rêve ?

– Non.

– Tu me promets de n’en parler à personne ? C’est un secret qu’il m’a confié. Il veut monter Roméo et Juliette de Prokofiev. Tu te rends compte ? C’est le plus bel opéra du monde. Tu connais ?

– Je ne suis pas très doué en opéra. Mon père adore Verdi et Rigoletto.

– Alors, il aimera. Demande à tes parents qu’ils t’achètent le disque. La Danse des chevaliers, c’est mon morceau préféré. Tu écoutes et tu es transporté dans le ciel. Est-ce que tu sais pourquoi Prokofiev est le compositeur préféré des Russes ?

– Parce qu’il a du talent.

– Pas seulement.

– Il a composé de grands opéras et de la belle musique.

– Ça n’aurait pas suffi.

– Il est bon et généreux.

– Chez nous, ce ne sont pas des qualités.

– Je donne ma langue au chat, Igor.

– Prokofiev est adoré en Russie parce qu’il a tué Staline.

– Quoi ?

– Le 5 mars 53, on a réveillé Staline pour lui annoncer la mort de Prokofiev. Lui qui avait assassiné des millions de gens, ça l’a bouleversé. Surtout qu’il l’avait traumatisé, maltraité et humilié. Pour la première fois de sa vie, Staline a eu du remords. Il a fait une attaque et il est mort le même jour. À cause de Prokofiev.

– Je ne le savais pas.

– Michel, c’est une blague qu’on raconte à Moscou. Je suis sûr que si Prokofiev avait pu penser que sa mort nous débarrasserait de Staline, il se serait suicidé avec plaisir.

On est restés devant la porte d’entrée du boulevard Raspail. On attendait assis sur le banc. Il faisait bon. Les autres rentraient chez eux et nous faisaient des signes de main en nous disant qu’il ne viendrait plus et qu’on allait prendre racine. Le jour commençait à baisser. On s’était résignés. On en fumait une dernière. On a aperçu Leonid qui marchait, hagard, chaque main emmitouflée dans une bande Velpeau.

– Hé, camarade, on est là ! a lancé Igor. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Il a mis un instant à sortir de son hébétude.

– Tu as eu un problème ?

– J’ai soif.

On l’a suivi à l’intérieur. Il semblait sur le point de défaillir. Il s’est mis à renifler, le visage crispé. Avec ses mains malhabiles et engourdies, il a attrapé la petite fiole dans sa poche, l’a ouverte et a aspiré à plusieurs reprises par chaque narine. Il a commandé un 102, a ajouté deux centimètres d’eau, l’a fini d’un trait et en a redemandé trois autres à Jacky.

– Pour moi, un 51, ai-je ajouté.

– Vous ne pourrez jamais imaginer ce qui m’est arrivé, a-t-il dit, la voix tremblante. Je l’ai revue.

– Qui ça ?

– Milène.

 

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