Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 22
22
Dès le lundi, Madeleine Marcusot était de retour. Elle ne supportait pas l’Auvergne. Comme ses enfants avaient quitté la limonade et que le Balto était une trop grosse affaire pour une femme seule, elle avait décidé de le vendre au fils d’un cousin. Ils préparaient les papiers et les crédits avec le marchand de bière. Elle nous a présenté Patrick Bonnet. Il faisait jeune, il n’avait guère plus de trente ans. Désormais, c’était lui le patron. Il avait plein d’idées pour agrandir la terrasse, développer la restauration le soir et améliorer le standing. Il allait changer les flippers et ne toucherait pas aux baby. Un coup de peinture, ça ne ferait pas de mal. Il a offert une tournée générale pour fêter son arrivée. On a levé nos verres à la mémoire d’Albert. Madeleine l’aiderait au début. En octobre, elle reprendrait un petit restaurant à Levallois. Elle serait à côté de sa fille.
J’attendais mon tour au baby quand Sacha est arrivé. J’étais passé trois fois chez lui pour voir s’il avait besoin de quelque chose. Ses joues s’étaient creusées. Il avait des cernes gris et une barbe de quinze jours.
– Qu’est-ce que vous faites dehors ? Vous ne guérirez jamais avec ce temps de chien.
– Je n’avais plus de cigarettes.
– C’est mauvais pour vous, Sacha. Il faut arrêter de fumer.
– Michel, vous êtes gentil mais un peu casse-couilles.
Il est allé acheter deux paquets de Gauloises au tabac. Madeleine était dans la cuisine en train de préparer le plat du jour. Elle l’a aperçu et l’a rejoint. Ils se sont embrassés.
– Je suis désolé, Madeleine, je n’ai pas pu venir avant.
– Ce n’est pas grave, Sacha. Vous avez l’air fatigué. Ce n’était pas la peine de vous déranger.
– Je voulais vous présenter mes condoléances. Vous dire à quel point j’ai été bouleversé par la mort d’Albert. Vous savez à quel point je l’aimais.
– Il vous appréciait beaucoup aussi.
– C’était un ami. Une belle personne. Ç’a été si brutal.
– Je m’en veux, vous savez. Il était trop gros. Il n’y avait pas moyen de le mettre au régime. J’aurais dû être plus énergique.
– Vous n’y êtes pour rien. Il a été heureux.
Soudain, derrière nous, on a entendu un hurlement :
– Qu’est-ce que tu fous là ?
On s’est retournés. Igor était rouge de colère.
– Je t’avais prévenu : je ne voulais plus que tu foutes les pieds ici !
– Je suis venu voir Madeleine.
– Tu es interdit de séjour dans ce bistrot !
– Je t’emmerde !
Igor s’est précipité sur lui. Il était déchaîné. Il lui a donné une gifle monumentale qui lui a fait faire un demi-tour. Il l’a attrapé au collet et l’a traîné à l’extérieur, sur l’avenue Denfert-Rochereau. Il a commencé à le rouer de coups sur le corps et la tête. On était pétrifiés. On le regardait le tabasser à travers la vitre. Sacha n’offrait aucune résistance. Il n’essayait pas de se protéger. Il est tombé à genoux. Igor l’a saisi par le revers de son manteau et lui martelait la figure de coups rageurs. Sacha avait le visage en sang. Il ne se défendait pas. Je me suis précipité sur Igor. Je l’ai ceinturé dans le dos. Il était plus grand et plus fort que moi et se débattait. Je m’accrochais à ses bras. Il a été obligé de le lâcher. Sacha s’est écroulé face contre le sol. Igor lui assénait des coups de pied violents dans le flanc.
– Arrête ! T’es fou !
J’ai réussi à l’écarter de deux mètres et à le maintenir à distance. Personne ne venait m’aider. Igor hurlait qu’il voulait le tuer. Il me repoussait. Je lui ai décoché un coup de poing dans le ventre. De toute ma force. Il ne s’y attendait pas. Il m’a dévisagé d’un air stupéfait et incrédule, la bouche ouverte qui cherchait l’air. Il s’est reculé en se tenant l’estomac. Je me suis agenouillé auprès de Sacha qui était inconscient, le visage en sang. J’ai entendu des éclats de voix. Madeleine empêchait Igor d’entrer au Balto :
– Sortez de chez moi ! criait-elle. Vous avez entendu ? Dehors !
Elle s’est tournée vers Patrick Bonnet :
– Je mets comme condition à la vente que cette brute ne remette plus les pieds ici !
– Je ne veux plus te voir ! a-t-il lancé à Igor en le menaçant du doigt. Ou ça ira mal pour toi !
Igor s’est éloigné vers la place Denfert-Rochereau. Sacha émettait une faible plainte. J’ai essuyé son front ensanglanté avec mon mouchoir. Madeleine et Jacky m’ont rejoint.
– Il faut appeler police secours, a dit Madeleine.
– Non ! a grogné Sacha dans un gémissement.
Il s’est redressé avec peine. Il était hagard, la figure tuméfiée, un œil fermé, le nez de travers, une lèvre fendue. Il saignait de partout.
– Emmenez-moi à l’hôpital à côté. Vite !
Il a mis le bras sur mon épaule et on a avancé. Par moments, il défaillait. Je le soutenais avec peine. Il boitait et se tenait les côtes. Ce furent les trois cents mètres les plus pénibles de ma vie. On croisait des passants qui nous dévisageaient, effrayés. Ils s’écartaient comme si on était des pestiférés. Il respirait avec difficulté. Des gouttes de sang tombaient par terre et j’en étais aussi maculé que lui. À Port-Royal, il s’est effondré. Un agent de police qui faisait la circulation m’a aidé et, chacun le soutenant par un bras, on l’a traîné aux urgences de Cochin. Le policier est reparti. Deux infirmiers l’ont étendu sur une civière.
– Qu’est-ce qui vous est arrivé ? a demandé le plus vieux.
– Je suis tombé dans les escaliers, a murmuré Sacha.
L’infirmier a fait une moue.
– Je vais prévenir l’interne de garde. Il ne va pas tarder.
Il s’est éloigné. Je suis resté avec Sacha. Il a ouvert les yeux. D’un mouvement de la main, il m’a fait signe de m’approcher.
– Michel, il ne faut rien dire. Vous m’avez trouvé dans la rue. Vous ne me connaissez pas.
– Comme vous voulez, Sacha.
– C’est mieux. Je veux qu’ils me soignent, mais pas qu’ils m’opèrent.
– Il faut attendre le médecin. On va voir ce qu’il décide.
Un médecin est arrivé. Il m’a fixé en fronçant le sourcil. Il lui a palpé le corps. Sacha n’a pu retenir un cri. Il lui a examiné le visage avec attention. Ses doigts parcouraient chaque centimètre de peau avec la délicatesse d’un aveugle.
– Je ne veux pas qu’on m’opère !
– On va vous faire une radio, monsieur, ne vous inquiétez pas. Ce n’est pas douloureux.
Un infirmier a poussé le brancard. Sacha a disparu derrière une porte battante. Je me suis assis. Le même défilé de corps meurtris et sanguinolents déversés par des policiers ou des pompiers compatissants comme des cargaisons encombrantes avec cette odeur de peur accrochée à ces vivants en sursis. Quatre ans plus tard, je me retrouvais dans la salle des urgences où j’avais patienté après la tentative de suicide de Cécile. Où était-elle à cette heure-ci ? Est-ce qu’il lui arrivait de penser à moi ? J’aurais tellement aimé qu’elle soit avec moi, qu’elle me tienne la main. Est-ce qu’on se reverrait un jour ? Peut-être était-ce le médecin qui l’avait secourue à l’époque. Camille m’aurait dit que c’était un signe de me retrouver là, que c’était marqué quelque part dans les étoiles. Si elle avait été là, j’aurais crié qu’il n’y a pas de prédestination. C’était juste que j’habitais ce foutu quartier et que je n’avais pas de chance avec mes amis. Je me suis mis à chialer. Comme un gosse et comme un con. Le seul avantage d’être dans ce dépotoir humain, c’était que tout le monde s’en fichait et que personne ne s’en rendait compte.
Sacha a été ramené au bout d’une petite heure. Il était vêtu d’un pyjama vert et enveloppé d’une couverture grise. Ils l’ont mis dans le couloir et il fallait s’écarter pour laisser passer les autres civières qui allaient et venaient.
– Qu’est-ce qu’ils vous ont dit ?
– Tournez-vous et ne bougez plus.
Son visage avait été nettoyé avec de l’arnica. Il a essayé de se redresser. Il a grimacé de douleur. Le moindre mouvement lui arrachait un cri. Il respirait avec peine par petites aspirations. Sa voix venait du fond de la gorge :
– Il faut que je m’en aille, Michel. Vous allez m’aider.
– Sacha, vous ne pouvez pas partir comme ça.
– Ils n’ont pas le droit de me retenir contre ma volonté.
– Vous êtes incapable de marcher. Vous allez faire quoi ?
– Je ne veux pas rester ici. Je veux partir.
Il m’a agrippé le bras et tiré vers lui avec une force insoupçonnée. Il a essayé de se lever mais a dû renoncer à cause des élancements. Ses mâchoires étaient contractées. Un brancardier a poussé la civière dans une pièce où le médecin nous attendait. Il examinait les radios étalées sur un écran lumineux devant lui.
– Vous avez un enfoncement de la cloison nasale au niveau du sinus frontal et de l’ethmoïde. On va être obligés d’opérer.
– Je ne veux pas.
– Il y a des escarbilles d’os. Un caillot va se former. Vous allez beaucoup souffrir. Vous aurez de plus en plus de mal à respirer car vous n’avez plus de ventilation nasale. Les cornets sont écrasés. Vous risquez une infection. On peut vous opérer tout de suite. Sous anesthésie, vous ne sentirez rien. Ce n’est pas une grosse opération mais c’est impératif. Dans trois jours, vous êtes sorti. Vous avez aussi deux côtes cassées.
– Vous me remettez le nez en place et c’est tout ?
– Ça suffira pour aujourd’hui. Pour le reste, on verra plus tard. On y va ?
– Vous ne touchez à rien d’autre ?
– Promis. Vous vous appelez comment ?
– Gauthier. François Gauthier.
Le médecin a noté ce nom.
– Vous habitez où, monsieur Gauthier ?
– À Bagneux. Avenue Gambetta. Au 10.
Il a inscrit la fausse adresse de Sacha sur le bulletin d’entrée.
– Je n’ai plus de papiers. Il m’a tabassé pour me voler.
– Ne vous inquiétez pas. On est là pour vous soigner. L’anesthésiste va venir vous voir.
Il est sorti avec les radios. Sacha avait les yeux fermés comme s’il dormait. Il les a ouverts. Une larme a glissé sur sa joue.
– Il est têtu ce toubib.
– C’est pour votre bien, Sacha.
– Je m’appelle François Gauthier. Et vous ne me connaissez pas.
– Vous êtes un inconnu que j’ai ramassé dans la rue, vous vous êtes fait agresser par un voyou qui vous a piqué votre portefeuille.
– C’est la vérité.
– Il faut vous détendre. Il vous l’a dit, c’est une opération de rien du tout.
– Vous allez être content, Michel, je vais être obligé de m’arrêter de fumer. Rendez-moi un service. Je ne peux pas bouger le bras. Dans la poche droite de mon manteau, il y a un rabat. Donnez-moi ce qu’il y a à l’intérieur.
J’ai fait ce qu’il m’a demandé. J’en ai extrait un billet de cent francs plié en quatre. Il l’a pris et avec sa seule main gauche, l’a déplié.
– Prenez ce bonaparte, Michel.
– Qu’est-ce que vous faites, Sacha ?
– Je ne vous donne rien du tout. Vous me le gardez, en dépôt. Quand on se reverra, vous me le rendrez. C’est une tradition chez nous. C’est pour obliger celui qui se fait opérer à le récupérer. Si vous croyez que je vais vous laisser mon pognon, vous vous trompez.
– Je vous le rends demain.
– J’espère bien. Maintenant, j’ai une bonne raison de revenir.
Il a souri difficilement. Je lui ai pris la main. Elle était glacée.
– Reposez-vous, Sacha.
Il a fermé les yeux. Au bout d’un moment, j’ai senti la pression de sa main réchauffée qui se relâchait. Il s’était endormi. Un homme en blouse blanche est entré. Ils allaient lui faire des examens. Il a emmené Sacha sans le réveiller. J’ai rangé le billet de cent francs dans mon portefeuille.
Quand je suis sorti de l’hôpital, il pleuvait encore. Je suis retourné au Balto pour donner des nouvelles à Madeleine. Le bistrot était en effervescence. Patrick Bonnet avait fermé la porte du Club à clé, l’avait verrouillée avec un énorme cadenas et avait placardé une affiche : « Fermeture définitive de ce local. Jeux de hasard interdits. Consommation en salle obligatoire et renouvelable toutes les heures. » Leonid, Vladimir, Pavel, Imré, Tomasz et Gregorios essayaient de le faire revenir sur cette décision. Le nouveau patron est resté intraitable.
– Il n’avait pas à le frapper. Je ne veux pas d’ennuis avec la police.
– Il a eu raison ! La seule chose que je regrette, c’est de ne pas l’avoir fait moi-même ! a déclaré Leonid.
– On aurait dû s’en débarrasser plus tôt. Il nous nargue depuis des années ! a continué Vladimir.
– C’est un café-restaurant pour gens normaux, ici. Les excités, je n’en veux pas. Le club d’échecs, c’est fini ! Et si Igor revient, j’appelle les flics !
– S’il n’y a plus de Club et si Igor n’a plus le droit de venir, on ira ailleurs ! a dit Pavel.
– Tant mieux !
Ils sont partis en bloc et la tête haute. On a vraiment cru que Patrick Bonnet avait fermé le Club en raison de la bagarre entre Igor et Sacha. Plus tard, Jacky m’a dit que cette fermeture avait été décidée lors de la vente à Saint-Flour. Il comptait ainsi améliorer le standing et la rentabilité. Personne n’en a voulu à Igor. Il avait créé le Club, c’est à cause de lui qu’il a été fermé. Les exégètes datent de ce lundi 6 juillet la fin officielle du Club, de sa grande époque dont certains parlent encore aujourd’hui avec de l’émotion et des regrets dans la voix. Comme pour dire : c’était le bon vieux temps. Ils ont cherché un café accueillant dans les environs et n’en ont trouvé aucun. Aux beaux jours revenus, ils se sont installés à proximité de l’orangerie du jardin du Luxembourg. Ils ont pris l’habitude d’y jouer été comme hiver. Ils venaient de pays où les températures étaient polaires. Ça ne les dérangeait pas de rester assis des heures en plein air. Il paraît que c’est revigorant pour le corps et pour l’esprit. D’ailleurs, certains y jouent toujours.
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