Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 17 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 16

16

 

Comme pour conjurer le mauvais sort, mon père avait choisi pour l’inauguration le 22 novembre, date de leur anniversaire de mariage. Ma mère ne voulait en entendre parler sous aucun prétexte. C’était celui de la mort de son frère Daniel. Devant son insistance, elle avait fait mine de céder. Mon père n’aurait pas dû croire qu’il lui avait imposé quoi que ce soit. En réalité, elle avait prévu à l’avance qu’avec ces suppléments de travaux, elle ferait coup double : l’ouverture serait décalée au moins de plusieurs semaines et ça l’affranchirait de la tutelle envahissante de Philippe.

L’inauguration était prévue à partir de quatre heures de l’après-midi et devait se prolonger dans la soirée. Je suis rentré pour me préparer. Juliette, jalouse des paquets que je ramenais, a entamé le grand air de : « Je n’ai rien à me mettre » et s’est fait rembarrer par mon père qui passait des coups de téléphone pour s’assurer de la présence de journalistes. À l’écouter, et il savait être convaincant, c’était l’événement commercial le plus important à Paris depuis l’ouverture du Drugstore. Il a raccroché, excité.

– L’Aurore va venir !

Il s’est replongé dans sa liste et il a appelé Elle.

Juliette est venue dans ma chambre jouer les indécises. Elle n’avait que l’embarras du choix dans sa garde-robe de petite fille modèle. Je l’ai mise à la porte. J’ai déballé mes affaires sous l’œil expectatif de Néron. Mon nouveau costume me donnait l’air d’un homme. Avec la cravate, si je me plaquais les cheveux et redressais les épaules, les mains dans les poches et sans sourire, on pouvait me donner seize ou dix-sept ans. Ma mère est revenue avec une permanente blonde, gaufrée et laquée, dont elle était très fière. Je faisais un demi-tour pour qu’elle admire le résultat de ses achats quand son visage s’est décomposé. De la salle de bains, on entendait mon père chanter à tue-tête :

– La donna è mobile, qual piuma al vento, muta d’accento, e di pensiero…

Elle s’est levée d’un bond. J’ai entendu les éclats de leur dispute :

– Tu es fou de chanter aussi fort ? Tout l’immeuble va t’entendre.

– On n’a plus le droit de chanter ?

– Pas en italien. Je n’ai pas envie d’avoir des réflexions des voisins.

– C’est Rigoletto. C’est Verdi !

La porte de la salle de bains a claqué. Les pas de ma mère ont retenti dans le couloir. Il s’est remis à chanter La donna è mobile avec sa voix de ténor.

Ma mère avait le talent rare de crier sans élever la voix.

– Paul, arrête immédiatement !

 

Depuis son retour d’Allemagne, Franck était insaisissable. On se voyait à peine. Il passait en coup de vent, se précipitait dans le réfrigérateur pour manger ce qu’il trouvait, s’enfermait à clé dans sa chambre, passait des heures au téléphone avec une mine de conspirateur et disparaissait sans prévenir. Cécile lui courait après. Elle appelait souvent et me reprochait de ne pas lui transmettre ses messages. Il ne lui donnait pas de nouvelles. Il ne couchait pas à la maison. Il n’était pas avec elle. Elle avait l’air inquiète. Personne ne savait ce qu’il faisait.

Le jour où il réapparut, Franck avait sa tête des mauvais jours, des cernes sous les yeux et une barbe d’une semaine. Ma mère l’a apostrophé. Sans hésitation, il a pris la défense de mon père.

– Ça fait des années que tu nous casses les pieds avec tes voisins. On s’en fout de ce qu’ils pensent. On étouffe ici. On doit marcher avec des chaussons. On doit baisser la radio. Il y en a marre !

Ma mère était outrée.

– On doit respecter ses voisins. Ce sont des gens bien et je ne t’autorise pas…

Franck, sans y prêter plus d’attention, s’est attablé dans la cuisine pour liquider ce qui restait du poulet rôti. Elle a fait un effort pour surmonter sa colère.

– Je suis contente que tu sois rentré. Il faut que tu te prépares pour l’inauguration.

– Ah, ce n’est pas le jour. Je n’irai pas.

– Je peux savoir pourquoi ?

– On a une réunion de cellule. Je dois la préparer.

– Décidément, rien ne me sera épargné.

– Que je vienne ou non ne changera rien. Vous n’avez pas besoin de moi. En revanche, le Parti a besoin de moi.

– C’est pour une réunion de ton parti de merde que tu laisses tomber ta famille ?

– Ce parti de merde était le Parti des fusillés quand d’autres s’engraissaient au marché noir, si tu vois ce que je veux dire.

– Non, je ne vois pas, dit ma mère d’une voix glacée. Tu veux parler de quoi ?

– Ah, c’est vrai, j’oubliais que les Delaunay se sont comportés en héros pendant la guerre. Brave oncle Daniel. Il n’est pas mort pour rien celui-là.

– Je ne te permets pas ! Tu es ignoble.

– Les Delaunay ne se sont pas enrichis pendant la guerre ?

– C’est faux ! On a été blanchis.

Mon père sentait que la discussion prenait un virage dangereux et a essayé de calmer le jeu :

– Franck, c’est du passé. Moi, je me suis tapé cinq ans de stalag et aujourd’hui, on est amis avec les Allemands. On a tourné la page et c’est tant mieux. Je pense à l’avenir et à la famille. Tu devrais faire pareil.

– Écoute, papa, je dois aller à cette réunion. C’est important.

– Qu’est-ce qui peut être plus important que l’inauguration, je te le demande ?

– Tu verras !

On aurait pu en rester là. Une engueulade familiale comme il y en a des millions. Chacun boude dans son coin et, trois jours après, c’est oublié. Rien de fâcheux ne serait arrivé. Tout aurait continué comme avant. Ma mère s’est redressée et lui a dit, en pesant chaque mot :

– Tu vas t’excuser, Franck. Tu vas retirer ce que tu as dit.

Il y a eu un long silence. Elle avait les yeux brillants, le visage impassible. Je savais ce que Franck allait répondre et, au fond de moi, j’espérais qu’il le dirait, ce qui prouve à quel point on peut être stupide à cet âge.

– Je ne m’excuserai pas. C’est la stricte vérité.

– Tu retires ce que tu viens de dire ou tu prends la porte !

Franck s’est levé, sa cuisse de poulet à la main. Mon père a tenté une ultime démarche :

– Bon, on va se calmer. Écoute, Hélène, ça ne sert à rien de s’énerver. S’il n’a pas envie d’aller à cette inauguration, tant pis pour lui, il n’aura pas de champagne.

– Je n’ai pas l’intention de nourrir une vipère. Tu vas t’excuser tout de suite !

Franck a lancé la cuisse de poulet à travers la cuisine.

– Vous n’êtes pas près de me revoir !

Il s’est précipité dans sa chambre, a rempli un sac de vêtements. Il est parti en claquant la porte. On essayait de réaliser ce qui venait de se passer. Dans les périodes de tension, il faut savoir se taire. Le premier qui parle a perdu. Mon père a grommelé :

– Tu n’aurais pas dû lui dire ça !

Elle a explosé. C’est lui qui a pris. Les voisins ont entendu. Qu’il avait mal tourné, qu’on payait aujourd’hui le prix de sa mauvaise éducation et des opinions politiques des Marini. On dira ce qu’on voudra, ce n’est pas chez les Delaunay qu’on aurait vu un enfant parler sur ce ton à sa mère et son père rester comme une endive sans réagir. Il s’est passé une chose inhabituelle. Mon père, au lieu d’encaisser sans broncher et d’attendre que l’orage passe, a tapé du poing sur la table. Si fort que le vase en baccarat s’est renversé. L’eau s’est répandue sur le parquet. Personne n’a songé à intervenir.

– Tais-toi ! a-t-il hurlé. Tu as chassé ton fils ! Tu es contente ?

– Ne t’inquiète pas, il reviendra.

– Imbécile !

Ma mère est restée pantoise et nous aussi. Mon père est retourné dans la salle de bains. Il n’a pas chanté.

 

Une heure plus tard, on s’est retrouvés dans l’entrée. Mon père avait mis son plus beau costume, en alpaga noir, et s’était aspergé de parfum. Juliette attendait, assise à côté de lui dans le canapé du couloir, en balançant les pieds. Elle tenait la main de mon père. Je les ai rejoints. Ils se sont poussés pour me faire de la place. J’ai pris son autre main. Ma mère est arrivée dans son tailleur Chanel. Elle est passée devant nous sans un regard. On s’est levés.

– On est en retard, a observé mon père d’une voix neutre.

On n’avait pas l’air d’aller à l’inauguration de notre nouveau magasin mais à notre propre enterrement. On était sur le palier quand le téléphone a sonné. Mon père s’est précipité. On a pensé que c’était Franck. Il m’a tendu le combiné.

– C’est pour toi.

C’était Cécile. Elle avait une voix éraillée.

– Je t’en supplie Michel, viens !

– Qu’est-ce qu’il y a ? ai-je hurlé.

– Viens, je vais mourir !

Elle n’a pas eu besoin de me le répéter deux fois. Je me suis lancé dans les escaliers. J’ai entendu ma mère qui criait :

– Où il va ?

J’ai couru comme un fou. Je bousculais ceux qui ne dégageaient pas assez vite. J’ai dévalé le boulevard Saint-Michel sans m’arrêter. Je suis arrivé quai des Grands-Augustins. J’ai grimpé les escaliers trois à trois. Sur le palier, j’avais les poumons au bord de l’explosion. J’ai sonné et tambouriné à la porte en reprenant mon souffle. Personne ne m’a répondu. J’ai ouvert avec ma clé. Toutes les pièces étaient allumées. Je me suis mis à l’appeler en faisant le tour de l’immense appartement. J’ai trouvé Cécile inconsciente sur le sol de la salle de bains. J’ai crié, hurlé son nom. Elle ne réagissait pas. Elle était blême. Je l’ai secouée avec vigueur. Elle était aussi molle qu’une poupée de chiffon. J’ai posé mon oreille sur son cœur. Il battait à peine. J’étais paumé. J’attendais qu’elle bouge, qu’elle se relève. Elle restait inanimée. J’avais les jambes qui tremblaient. Une voix intérieure me disait : Espèce de petit con, c’est pas le moment de paniquer. J’ai appelé les pompiers. Un homme m’a demandé l’adresse et m’a dit qu’ils arrivaient. Ça a été les vingt minutes les plus longues de ma vie. J’ai mis un gant d’eau froide sur le front de Cécile. Je lui ai embrassé la main. Je lui ai caressé le visage. Je lui ai murmuré une prière au creux de l’oreille : Ne t’en va pas, Cécile, reste avec moi, je t’en supplie. Je me suis collé contre elle. Je l’ai prise dans mes bras en la serrant le plus fort que je pouvais, pour la garder, pour l’empêcher de partir. Je la berçais comme un enfant. C’est alors que j’ai vu le flacon qui avait roulé sous le lavabo. Les pompiers sont arrivés et lui ont mis un masque à oxygène. Je leur ai donné le flacon. Ils ont fouillé dans l’armoire à pharmacie, saturée de boîtes de médicaments. Le pompier le plus âgé m’a demandé si elle était malade. Je voulais lui dire non. Je n’y arrivais pas. Ils lui ont fait une piqûre. Il a pris un sac en plastique et y a vidé le contenu de l’armoire. Ils l’ont descendue sur une civière. On a traversé Paris à une vitesse folle. La sirène faisait un bruit assourdissant. Par la vitre, je voyais Cécile qui ballottait, maintenue par deux pompiers. À l’hôpital Cochin, elle a été emmenée aux urgences. Un jeune médecin en blouse blanche, accompagné d’une infirmière, est venu m’interroger. Je n’ai rien pu leur dire d’utile si ce n’est que j’étais un ami et qu’elle m’avait téléphoné. Si j’ai bien compris, il y avait chez elle une flopée de médicaments qui n’auraient pas dû s’y trouver. Je suis resté à l’entrée des urgences, assis sur une chaise. Les pompiers et les policiers déposaient leur triste chargement d’agonisants et de blessés sanguinolents puis repartaient dans une navette incessante. Une infirmière m’a donné un bulletin d’hospitalisation à remplir. Il y avait une montagne de renseignements à fournir que j’ignorais. Un homme a emmené une femme qui hurlait, le ventre inondé de sang. D’après ce que j’ai entendu, elle avait tenté de s’avorter seule. J’ai fermé les yeux.

 

Dans un interminable couloir obscur, j’avançais à la recherche de Cécile. Je poussais les portes. Les chambres de l’hôpital étaient vides. Dans certaines, il y avait des traces de sang sur les murs. Des cris stridents de douleur me guidaient dans ce labyrinthe désert de corridors et d’escaliers et cessaient dès que je m’immobilisais pour en détecter l’origine. Une odeur immonde me suffoquait. Je découvris avec horreur que j’avais les mains pleines de merde. Soudain, un homme hébété est passé à proximité, sans me voir, le bras arraché de son épaule. Cécile hurlait et m’appelait. Je ne la trouvais pas. Au fond, j’ai aperçu la lumière verte d’une sortie de secours. Je me suis élancé pour m’enfuir. Plus je courais, plus la lumière reculait. J’entendais les appels de Cécile et leur tournais le dos. J’arrivais à la sortie de secours. Je poussais la porte pour me sauver. Une main gigantesque m’a attrapé par l’épaule et m’a secoué. J’ai sursauté et me suis redressé, engourdi de sommeil. Le jeune médecin m’examinait, avec son sourcil en accent circonflexe.

– Monsieur, monsieur… Votre amie est tirée d’affaire. Pour l’instant.

– Il y a un problème ?

– Elle a pris assez de médicaments pour endormir un éléphant. On lui a fait un lavement. On verra à son réveil.

– Il y a des complications ?

– Elle va le mieux possible.

– Je peux la voir ?

– Non. Elle dort. Revenez demain.

– Je ne partirai pas sans l’avoir vue !

Le médecin poussa un long soupir pour me signifier que je faisais partie de la catégorie des emmerdeurs. Il fit demi-tour et s’éloigna sans un mot. Il tint la porte battante pour m’inviter à le rejoindre. Cécile était dans une pièce avec cinq malades. Une vieille femme s’agitait et divaguait sur le lit voisin. Le souffle régulier, le visage tranquille, Cécile dormait, le bras droit relié à une perfusion.

– Elle se réveillera à quelle heure ?

– En fin de matinée.

 

Je suis rentré à quatre heures du matin. J’ai sonné à la porte qui s’est ouverte aussitôt. Mon père m’a pris dans ses bras.

– Ça va, mon grand ?

Ma mère m’a harcelé de questions. D’où je venais ? Qu’est-ce que j’avais fait ? Est-ce que je me rendais compte de son angoisse ? Qu’est-ce qu’elle avait fait au bon Dieu pour avoir des garçons pareils ? Mon père lui a dit de se taire et de me laisser tranquille. Elle continuait comme une mécanique. Pourquoi j’étais parti ? Est-ce que j’étais avec Franck ? Avec Cécile ? Pour quelle raison elle m’avait téléphoné ? Qu’était-il arrivé ? Je lui ai dit d’une voix calme :

– Il ne s’est rien passé.

Je suis allé dans ma chambre. J’ai fermé la porte. Ils étaient derrière à épier mes gestes et mes bruits. Je les ai entendus qui s’éloignaient. Je n’avais pas sommeil. Je suis resté assis sur mon lit avec Néron collé contre moi.

 

Ce fut l’un de ces jours noirs, chargés d’amertume, où votre vie bascule dans l’absurde, où elle vous échappe comme du sable dans le poing. Un peu comme celui du mariage raté de mes parents où ils ont appris le décès de l’oncle Daniel. Cette journée a été aussi sombre. Pas seulement pour l’inauguration gâchée et la tentative de suicide de Cécile, mais à cause de la querelle entre ma mère et Franck. Sur le coup, personne n’y a vraiment prêté attention, ma disparition masquant leur altercation. Même si elle était la plus grave de toutes, on pensait que ça allait se calmer. Une dispute stupide comme il en arrive dans chaque famille : un peu de tension, d’énervement, de fatigue, le ton qui monte, une réflexion désagréable, des mots irréparables auxquels on ne croit pas vraiment et puis la grande scène du III. Ma mère et Franck sont d’un caractère entier et peu enclins aux concessions. Ils ne se sont pas revus ni parlé pendant vingt-cinq ans. Durant cette vie perdue, ils ont dû repenser à cette journée, se demander pourquoi et comment ils en étaient arrivés là et si ça valait la peine de se fâcher à mort pour des futilités, c’est-à- dire des choses qu’on finit par ne plus se rappeler. Notre mémoire est ainsi faite qu’elle efface les mauvais souvenirs pour ne conserver que les meilleurs. Vingt ans après, en bavardant avec mon père, il m’a posé cette question. Il avait oublié l’origine de cette dispute. J’ai dû faire un effort pour m’en souvenir. S’ils avaient su, ils se seraient rabibochés, mais personne n’est capable de deviner l’avenir. On ne vit qu’au jour le jour. Nos prévisions, nos projets réfléchis s’avèrent dérisoires et fumeux. Les petits calculs de ma mère se sont révélés catastrophiques. Cette inauguration qui aurait dû être un jour de fête et d’espoir pour notre famille s’est avéré être celui où le bel édifice s’est lézardé.

 

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