Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 91 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 19

19

 

En pleine nuit, je me suis réveillé. C’était une évidence. Je devais monter dans le bateau. Larguer les amarres. Ne pas regarder la côte qui s’éloigne. Affronter l’océan inconnu et passer le cap. Ma décision était prise. Je partirais avec elle. Je l’accompagnerais. Personne ne pourrait m’en empêcher. Restait à régler quelques détails techniques. Je me suis demandé si je devais agir avant ou après le bac. J’hésitais. Il fallait percer l’abcès et ne plus tergiverser. Je savais par Camille que son père rentrait de bonne heure de son travail. Ce ne serait pas facile d’emporter le morceau. S’imposer coûte que coûte. Mettre la pression et rester ferme pour obtenir satisfaction. J’ai séché le dernier cours et suis allé sonner à sa porte, décidé à utiliser l’expérience acquise aux échecs pour dicter ma volonté. Un homme d’une cinquantaine d’années, à l’allure avenante et à la carrure athlétique, m’a ouvert. À sa voix caverneuse, je l’ai reconnu.

– Bonjour, monsieur Toledano, je suis Michel Marini.

– Bonjour Michel, ça va ?

J’ai été surpris par cet accueil chaleureux, cette main tendue et ce sourire franc.

– Camille n'est pas là ?

Je ne savais pas qu’il savait.

– C’est vous que je viens voir.

– Eh bien, rentre.

J’ai pénétré dans l’appartement. Des caisses en carton s’empilaient dans l’entrée. Avec des étiquettes pour les distinguer. Il était en train d’en préparer une dans la salle à manger.

– Bientôt le départ ?

– Ces caisses partent avant nous. Un petit café ?

– Je vous remercie, monsieur. Je n’en ai pas envie.

Il me fixait et attendait. Il s’est servi une grande tasse.

– Tu as tort. Avec ce temps de chien, ça réchauffe. Qu’est-ce qu'il y a, mon garçon ?

Il a vu que j’avais du mal à parler.

– Viens t’asseoir. Là, on sera tranquilles. Tu aimerais des croquets ? C’est ma femme qui les fait.

On s’est assis autour de la table. Il a ouvert une boîte en fer remplie de gâteaux secs.

– Tu peux y aller. Tu n’en as jamais mangé des comme ça.

Par politesse, j’en ai pris deux.

– Ils sont délicieux.

– Tu as remarqué, il y a des zestes d’orange. C’est la recette de ma mère, garantie de Constantine.

À un moment, il faut sauter. Même si l’eau est glacée ou qu’on ne sait pas nager. Avant que le bateau coule.

– Monsieur Toledano, je vais partir avec vous.

Il a arrêté de mâcher son croquet, a posé sa tasse. Il n’avait pas l’air surpris, ni en colère.

– Avec nous, en Israël ?

– Oui.

– Tu as envie de venir en vacances ?

– Non. Pour toujours.

– À cause de Camille ?

– Oui.

– Et elle, qu’est-ce qu’elle en pense ?

– Elle m’a dit adieu, que c’était fini.

– Elle a raison. Entre vous, ce n’est pas possible.

– Pourquoi ?

– Parce que tu n’es pas juif.

– Pour moi, ce n’est pas un problème. La religion, je m’en fiche. Je ne suis pas croyant.

– Tu es un garçon sympathique, Michel. J’aime les poètes.

– Comment vous savez ?

– Ma fille, elle me dit tout. Moi aussi quand j’étais jeune, j’adorais la poésie. Surtout Apollinaire. Tu connais Apollinaire ?

– Pas très bien.

Il a cherché dans sa mémoire.

– Je ne m’en souviens plus. C’était il y a longtemps…

Il a fermé les yeux…

 

– … Et que j’aime ô saison que j’aime tes rumeurs Les fruits tombant sans qu’on les cueille

Le vent et la forêt qui pleurent

Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille…

 

– C’était quelque part là-dedans, a-t-il dit d’un air malicieux en pointant un doigt sur sa tempe. Quand on y pense, c’est incroyable ce qu’on a dans la tête. Je n’ai rien contre toi. Mais je préfère que ma fille épouse un juif. C’est mieux.

– Pourquoi ?

– Pour les enfants ! Tu as pensé aux enfants ?

– Pas encore.

– C’est le problème. Tu aimerais que tes enfants aillent à la synagogue ?

– Peut-être que mes enfants n’iront nulle part.

– Tu feras ce que tu veux avec tes enfants. Ceux de ma fille n’iront pas à l’église. La paix, c’est rester avec les siens. Les juifs avec les juifs, les catholiques avec les catholiques.

– Pourquoi partir ? Vous pouvez être juif en France.

– Si j’étais chinois, je vivrais en Chine. Ce serait normal, non ?

– Oui

– Je suis juif, je vais en Israël. Ce n’est pas compliqué. Toi, tu es français, Tu vis en France. Tu es catholique, tu n’as rien à faire en Israël. Ça n’empêche pas d’être amis. Mais chacun chez soi. Ma fille, je suis content qu’elle ne te voie plus. Ça aurait mal fini.

– Je ne crois pas que Camille soit heureuse de partir.

– Moi, je n’oblige personne. Mes enfants, ils sont libres. Si elle avait dit qu’elle voulait rester, je l’aurais laissée chez mon frère à Montreuil. Elle veut aller en Israël parce que c’est son pays là-bas et que la famille fait son aliyah. On est unis comme les doigts de la main. Et puis, dis-moi, tes parents, ils sont d’accord ? Ils t’ont fait une autorisation de sortie du territoire ?

– Non.

– De toute façon, je ne veux pas de toi. Tu es jeune, Michel, profite de la vie. Les filles, ce n’est pas ça qui manque. La mienne, tu la laisses tranquille, d’accord ? Je ne te chasse pas. Je dois finir deux caisses. Tiens, prends des croquets. Et continue les poèmes, je te jure, tu es doué.

Je me suis retrouvé sur le trottoir, un paquet de croquets à la main. Pour vous embobiner, il était très fort le père Toledano. Je lui avais dit : « Merci monsieur », en sortant. Je n’étais pas outillé pour me battre contre un homme qui récite de la poésie avec l’accent de Bab el-Oued et vous offre un café avec des croquets. Pour argumenter avec une petite chance de réussite, il fallait une grande maîtrise de la dialectique. Vingt ou trente ans de parti communiste. Du vrai. De l’autre côté du Mur.

 

Deux heures plus tard j’ai poussé la porte du Balto. Vladimir distribuait les victuailles invendues : quatre poulets rôtis qu’il découpait, des bouchées à la reine, des friands, des tourtes, des ramequins, des œufs en gelée, du museau, des talons de jambon et de mortadelle. Chacun faisait son marché et repartait avec de quoi se préparer deux ou trois repas.

– Tu veux quelque chose, Michel ?

– Je te remercie, Vladimir.

– J’ai du gâteau de riz.

– Je n’ai pas faim.

– On se fait une partie ? m’a demandé Igor.

– Je n’ai pas envie.

– Qu’est-ce que tu as ?

– Un petit problème. Je voudrais avoir ton avis.

Grossière erreur. À ma décharge, en la matière, j’étais un débutant. J’aurais dû réfléchir avant de parler. Solliciter en public l’opinion d’Igor, c’était avoir aussi celle de Leonid, Vladimir, Pavel, Imré, Tomasz, Gregorios… Pas question de froisser des susceptibilités avec des apartés. On était là pour s’aider, non ? On s’est assis de part et d’autre de la banquette du restaurant. Leonid a commandé deux bouteilles de clairette. Je leur ai raconté mon histoire. Pas en totalité. Les derniers épisodes. Ils m’ont écouté en dégustant le mousseux avec les croquets. À la fin, ils sont restés pensifs.

– Ils sont très bons ces croquets, a dit Gregorios. Chez nous, on ne les fait pas pareil.

– Jacky, tu nous remets ça, a lancé Igor.

– C’est quoi la difficulté ? a demandé Pavel.

– Je vous ai expliqué. Son père ne veut pas de moi parce que je suis catholique.

– Il a raison, a-t-il répondu.

– C’est de la discrimination !

– Il a le droit de vouloir que sa fille se marie avec un juif.

– Je la connais. Elle est circonvenue par sa famille.

– Il ne l’oblige pas à la suivre. C’est vrai que leur place est là-bas.

– Pavel, tu es juif ?

– Bien sûr. Je ne crois plus en Dieu depuis belle lurette mais je suis juif jusqu’au bout des ongles.

– Pourquoi tu n’y vas pas, en Israël ?

– Moi, c’est aux États-Unis que je veux aller. Tu sais, Slansky a été condamné parce qu’il était juif. Comme la plupart de ceux qui ont été pendus avec lui.

– Moi, je te parle d’un père qui m’empêche de voir sa fille parce que je ne suis pas juif !

– C’est normal qu’il ne veuille pas de toi. C’est le contraire qui serait anormal, a affirmé Vladimir.

– S’il accepte ça, il n’est plus juif, est intervenu Igor.

– Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ?

– D’où tu viens ? Tu débarques de la planète Mars ou quoi ? Qui on est, d’après toi ? Des communistes pourchassés ? Des ennemis du peuple ? Dans ce club, on est tous juifs !

– Pas moi ! a crié Gregorios. Je suis athée. À la base, j’ai été baptisé orthodoxe. Je vais à l’église pour faire plaisir à ma femme.

– Moi, je suis peu pratiquant, a dit Leonid.

– Tu vois, on respecte le pourcentage originel, a continué Igor. Deux sur dix.

– Je ne savais pas qu’on était dans un club de bigots, ici !

– N’oublie pas, Michel, que si très peu de juifs étaient révolutionnaires, la plupart des révolutionnaires étaient juifs. Mais ils l'avaient tous oublié. En 21, il y en avait dix-sept sur les vingt-deux commissaires du peuple de Lénine. Staline le leur a rappelé. Nous aussi, on avait fini par ne plus savoir ce que ça voulait dire. On ne pratiquait plus. On ne mettait jamais les pieds dans une synagogue. C’était une caractéristique sans importance. On est redevenus juifs malgré nous.

– Je ne vois pas le rapport avec moi et Camille. Tu as un garçon de mon âge et une fille plus jeune, si je me souviens bien ?

– Elle avait deux ans à mon départ. Elle en a quatorze aujourd’hui.

– Si ta fille ou ton fils te disaient qu’ils veulent se marier avec un catholique, ça te gênerait ?

– Mes enfants, je ne les reverrai jamais. Je ne sais même pas s’ils sont vivants. Longtemps, je ne me suis pas senti concerné. C’était l’héritage d’un monde qui n’existait plus et méritait d’être détruit. J’étais antireligieux. D’un côté comme de l’autre, on nous a rafraîchi la mémoire. J’ai connu des médecins qui ont été assassinés, non parce qu’ils étaient croyants mais parce qu’ils étaient nés juifs. Le père de ta copine, je le comprends. Tu ne sais pas ce qu’il a vécu.

– Tu n’as pas répondu à ma question. Avec ta fille, aujourd’hui, ça te poserait un problème ?

– Un peu. Plus pour mon fils. À cause des enfants.

– Tu as oublié tes grands principes ? C’est à l’opposé de ce que tu as toujours affirmé !

– Peut-être que j’ai changé ou vieilli.

– On ferait mieux d’aller vivre en Israël, a dit Vladimir. On pourrait travailler tranquilles.

– J’y pense aussi, a poursuivi Igor. Au moins là-bas, j’aurais le droit d’exercer mon métier.

– Je croyais que la religion, c’était l’opium du peuple.

– Être sioniste, ce n’est pas être religieux, a affirmé Tomasz.

– Vous n’êtes qu’une bande de… de…

Des mots se bousculaient au bout de ma langue. Aucun n’est venu. Ils me fixaient, surpris de mon agressivité.

– Il ne faut pas t’énerver, Michel, a dit Leonid. On parlait pour causer.

J’avais envie de chialer. Quelque chose venait de se casser entre nous. Je ne faisais plus partie de leur groupe. Ils m’en avaient exclu. J’étais venu chercher un peu de réconfort et je suis parti avec le moral en berne. Comment avais-je pu être assez aveugle et stupide pour ne rien voir ? Je leur en voulais à mort. J’ai décidé de quitter ce club, de ne plus y remettre les pieds. Celui qui a dit que les révolutionnaires finissent en oppresseurs ou en hérétiques n’avait pas tort. Il a oublié qu’une partie deviennent des culs-bénits.

 

La veille du bac, je suis allé au cinéma. Il paraît que c’est la bonne méthode pour se détendre. Depuis des semaines, Werner m’invitait à venir voir le film du siècle selon les affirmations d’Igor et Leonid qui en parlaient avec des trémolos dans la voix. Werner m’a trouvé une place dans la salle. Il n’y avait pas beaucoup de monde. Quand passent les cigognes a été un choc. Pas seulement pour l’harmonie parfaite entre le lyrisme et l’émotion qui nous emporte dans son tourbillon mais surtout pour l’histoire, si simple et humaine. J’ai reconnu celle de mes parents, séparés par la guerre, mais eux s’étaient retrouvés. Le bac a été une formalité. On avait été préparés comme des bêtes de concours agricole. À croire que nos profs connaissaient les sujets à l’avance. Commença ensuite cette période molle et indécise où on attend les résultats sans savoir si on doit s’inquiéter ou se réjouir. J’ignorais si je devais lui téléphoner ou essayer de la voir. Le mieux, c’était de ne pas montrer mon impatience. J’enchaînais les tours du Luxembourg à un rythme d’enfer. Pas facile de se débarrasser d’une idée fixe. J’avais encore un mince espoir. Que Camille rate son bac. Si elle voulait qu’on ne soit pas séparés, elle savait quoi faire. Le choix était entre ses mains. Ses parents ou moi. Je serai fixé dans douze jours. Le condamné à mort, face au peloton d’exécution, peut garder un espoir et se dire, comme moi : pour l’instant, tout va bien.

 

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