Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 45 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 6

6

 

 

On est restés quelques secondes face à face. On s’est embrassés. Il me serrait fort contre lui et ne me lâchait pas. J’ai senti son odeur bizarre de terre humide et de tabac mélangés.

– Je suis heureux de te voir.

– Moi aussi. On se demandait où tu étais. Comment tu vas ?

En seize mois, ses cheveux avaient poussé et faisaient des boucles. Une barbe de plusieurs jours lui donnait un air sévère. Il avait maigri. Il flottait dans un blouson fripé et poussiéreux.

– Depuis combien de temps es-tu rentré ?

Il avait l’oreille tendue, aux aguets. Il posa le doigt sur sa bouche et me tira dans le renfoncement sous l’escalier. Une personne le descendait. Il me plaqua de la main contre la porte de la cave. Le bruit des pas avait cessé. On entendit le bruit métallique d’une clé dans une serrure. Une vieille femme, avec une canne, prenait son courrier dans la boîte aux lettres. Elle s’éloigna dans le couloir et sortit de l’immeuble. La lumière s’était éteinte. J’ai voulu la rallumer. Il a retenu ma main et m’en a empêché.

– Ne fais pas de bruit, chuchota-t-il. On va passer par là. L’immeuble a une sortie sur la rue Laplace.

On a avancé dans la pénombre, guidés par le rai de lumière de la seconde porte d’entrée.

– Tu vas y aller comme si de rien n’était et tu regardes s’il n’y a pas de flic ou de mec en civil qui traînent ou qui ont l’air bizarre. Tu te mets devant la vitrine du boulanger et tu observes à droite et à gauche. Est-ce que tu as un peu d’argent sur toi ?

J’ai fouillé et sorti de ma poche de la petite monnaie.

– Deux francs cinquante. Ce n’est pas beaucoup. Tu prends la rue Laplace. Tu t’arrêtes un peu plus loin. On va au Bois-Charbon.

La rue était déserte. Je n’ai rien remarqué d’anormal et me suis éloigné vers l’École polytechnique. J’affichais un air décontracté. Franck était sur mes talons.

– C’est sur la gauche.

On est entrés chez un bougnat qui faisait une partie de 421 avec un client. On est allés s’asseoir au fond du bistrot. Des habitués bavardaient au comptoir sans nous prêter attention.

– Deux crèmes, a demandé Franck au patron.

On est restés sans se parler. Il nous a apporté les consommations.

– La police est venue à l’appartement. Ils ont perquisitionné.

– C’était quand ?

– Le soir de Noël.

– Ils n’ont pas traîné.

– Ça a fait une histoire, je ne te dis pas.

– J’imagine. Et papa, où il est ? Je le guette depuis plusieurs jours.

– Papa ? Il est en Algérie.

– Qu’est-ce qu’il fout là-bas ?

– Il te cherche.

– Quand est-il parti ?

– Environ un mois. On a attendu des nouvelles par Maurice. Il n’arrivait à rien. Il y est allé pour te retrouver. Maman ne voulait pas mais quand il a pris une décision, il n’y a pas moyen de le retenir.

– Il ne se rend pas compte. Ce n’est pas la France là-bas, c’est le Far West. Il faut le prévenir que je suis là.

– Ça ne va pas être facile. On est sur écoute. À son hôtel, il doit l’être aussi.

– Comment vous savez ça ?

– On m’a prévenu qu’il fallait être discret au téléphone. Je vais essayer de me débrouiller.

Il buvait son café crème en soufflant pour le refroidir. Ses doigts étaient jaunes de nicotine.

– J’ai besoin d’argent, Michel.

– Je n’en ai pas. J’ai mon livret de Caisse d’épargne. Si j’y touche, maman le verra et me demandera pourquoi.

– J’ai faim. J’ai rien bouffé depuis hier matin.

– Ce n’est pas possible !

– D’après toi, avec quoi on achète à manger ?

– Je croyais que tu avais des amis.

– Mes amis, ils veulent me livrer aux flics. Je suis seul. Il n’y a plus que toi et papa.

Il écarta le pan de son pardessus et je vis la crosse de revolver enfoncé dans sa ceinture.

– Je n’ai plus rien à perdre.

– T’es malade, Franck ! J’ai un peu d’argent que j’avais gardé pour… Je n’ai pas dépensé ma semaine. Je vais te donner…

– Ça ne suffira pas ! cria-t-il, énervé.

Il se reprit aussitôt. Le patron nous fixait en fronçant les sourcils.

– J’ai besoin de fric, poursuivit-il à voix basse. Il faut que je me tire et vite. Sinon, ils vont m’avoir.

– L’argent, je sais où en trouver. Ce n’est pas un problème. Je connais des gens qui vont m’aider. Le temps que papa revienne. Demain, tu en auras un peu. Où je peux te joindre ?

– Je n’ai pas d’adresse. Je dors dans des caves, mon vieux. J’en change chaque soir. Eh oui, je n’ai pas le choix. Si tu empruntes de l’argent, personne ne doit savoir que c’est pour moi. Pour me contacter, mets ton livre sous le bras gauche. Si c’est urgent, sous le bras droit. Et arrête de lire en marchant ! Tu veux te faire écraser ou quoi ?

– C’est marrant, tu me dis pareil que Cécile. Mot pour mot.

– Tu la vois toujours ? Elle va bien ?

– Tu veux vraiment savoir ?

Il hésita et poussa un soupir.

– Non, je n’y tiens pas. T’as des clopes ?

– Je ne fume pas.

– De l’argent, tu peux m’en apporter ce soir ?

– Je vais essayer.

– On se retrouve ici après tes cours. Si tu ne me vois pas, c’est qu’il y a un problème. Je reprendrai contact quand ce sera possible. Et surtout, ne dis rien à Cécile, ni à maman. À personne. Laisse-moi ton argent.

– T’as vraiment tué quelqu’un ?

Il a hoché la tête d’un mouvement continu.

– C’était un salaud ! Je ne regrette rien.

– Que s’est-il passé ?

– Je préfère ne pas en parler.

Je me suis levé. J’ai posé mes deux francs cinquante sur la table et suis sorti du bistrot. J’avais raté deux heures de maths et ce n’était pas fini. Comment progresser dans ces conditions ? Il y a des obligations auxquelles il est impossible de se soustraire. Une sorte de fatalité. J’ai fait un détour par Maubert et le boulevard Saint-Michel pour ne pas risquer de tomber sur Sherlock et j’ai évité le Luxembourg pour ne pas croiser Cécile. Il allait me falloir trouver une explication en béton armé pour justifier une journée d’absence. L’avenir des garçons de la famille s’annonçait sombre. Je suis parti chez Igor. Je n’y étais allé que deux fois, l’année précédente, quand il avait décidé de s’installer, non loin de chez Werner, dans un petit appartement au quatrième étage sur cour d’un immeuble en brique de la rue Henri-Barbusse. Il avait fait appel aux bonnes volontés pour déménager et peindre en blanc du sol au plafond. J’ai sonné pendant cinq minutes. J’allais redescendre quand j’ai entendu la porte s’ouvrir et aperçu Igor, en pyjama, les cheveux ébouriffés, le visage hagard.

– Quelle heure il est ?

– Onze heures.

– Du matin ! Oh merde ! Tu es cinglé de me réveiller. Tu ne sais pas que je travaille de nuit ? Je me suis couché à huit heures. Et avec le boucan que fait le connard du dessus, je n’arrive pas à m’endormir.

– J’ai un problème, Igor.

Il m’a fixé en plissant les yeux et s’est frotté le front.

– Je n’en ai rien à foutre, Michel. Je veux dormir, tu comprends ?

– C’est un gros problème.

Il a fait demi-tour et a disparu dans son appartement.

– Qu’est-ce que tu attends ? Entre !

Il a claqué la porte derrière moi. Je suis allé m’asseoir dans la cuisine. J’ai entendu un bruit de douche. Igor est revenu, dégoulinant d’eau, enveloppé dans un drap de bain comme un empereur romain. Il était de mauvaise humeur et s’est préparé un café.

– J’espère pour toi que tu as un vrai gros problème, a-t-il maugréé.

 

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