Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 98 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 2

2

 

 

L’hôpital Tarnovskij n’avait pas bonne réputation. Pas seulement parce qu’on y soignait de force les prostituées dans le sinistre bâtiment des maladies vénériennes et que la milice conduisait à son dispensaire de nuit les clochards, les vieillards séniles et les ivrognes ramassés dans les rues de Leningrad, mais parce qu’on y avait construit une immense morgue capable d’héberger pendant cinq ou six mois les corps de ceux qui ne pouvaient être enterrés à cause du sol gelé. C’est vrai qu’il n’était pas avenant avec ses baraquements en bois des années trente, ouverts aux courants d’air, chauffés par un poêle dont le conduit courait le long de la faîtière et ne réussissait à maintenir qu’une température de quinze degrés. On en disait le plus grand mal mais on n’y mourait pas plus que dans les autres hôpitaux de la ville. Il existait un immeuble récent en béton de trois étages, surnommé le Palais, qui, de l’extérieur, ressemblait à une prison, à cause des barreaux aux fenêtres. Il accueillait les dignitaires ou leurs familles qui bénéficiaient d’un régime de faveur, avec des chambres individuelles, le chauffage central et une cuisine distincte du reste de l’hôpital. Alors que les autres bâtiments étaient spécialisés en fonction de la pathologie, celui-là était généraliste et soignait les membres éminents du Parti. Y travailler procurait des avantages appréciables dont celui de profiter de repas abondants. Igor Markish avait commencé une spécialisation de cardiologie. La guerre l’avait empêché d’avoir le diplôme, mais il y avait été affecté car les médecins spécialistes étaient peu nombreux.

 

L’arrestation du professeur Etinguer avait semé la consternation parmi l’équipe soignante. Quatre hommes en uniforme du MVD l’avaient interpellé à la sortie de la salle d’opération et embarqué sans lui laisser le temps de se changer. Depuis une semaine, sa famille n’avait reçu aucune nouvelle. Larissa Gorchkov, la directrice de l’hôpital, ne s’en laissait pas conter. Elle téléphona au Ministère pour avoir des explications. Elle eut la pire des réponses :

– Jacob Etinguer est inconnu de nos services.

Une délégation de médecins s’adressa à un secrétaire de district du Parti qu’Etinguer avait sauvé après un infarctus aigu. Ils furent abasourdis quand ils apprirent que le professeur avait été arrêté sous l’accusation de meurtres, plusieurs malades étant décédés dans son service. Ils eurent beau jurer qu’il s’agissait de morts naturelles, certaines remontant à trois ou quatre ans, le professeur venait de passer aux aveux. L’affaire était dans les mains du Procureur. Dans la Pravda, des articles détaillés expliquaient qu’un complot de médecins diaboliques venait d’être démasqué. Plusieurs dizaines de médecins, tous juifs, avaient été arrêtés. Ils étaient accusés, preuves à l’appui, d’avoir fait disparaître nombre de dirigeants et projetaient de s’en prendre au camarade Staline lui-même. Un grand procès était en préparation. Sur deux pages entières, la Pravda reproduisait les réactions indignées des personnalités étrangères et des partis frères du monde entier qui applaudissaient à l’arrestation de ce groupe de criminels sionistes.

 

Igor était en pause et buvait un thé chaud quand on le prévint qu’une femme l’appelait au téléphone de toute urgence. Il descendit au rez-de-chaussée. L’infirmière des admissions lui passa le combiné.

– Allô, j’écoute.

– Vous êtes Igor Markish ? demanda une voix indistincte, nasillarde et aiguë.

– Que voulez-vous ?

– Je vous informe que vous allez être arrêté.

– Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ?

– Demain. À l’hôpital.

– Pourquoi ?

– Vous êtes médecin, juif et collaborateur du professeur Etinguer.

– Je n’ai rien fait.

– Les autres non plus. Ils ont été arrêtés. Ils seront condamnés et fusillés. Ceux qui n’ont pas de chance seront envoyés en Sibérie.

– Pourquoi me prévenez-vous ?

– Peu importe. Vous avez un peu d’avance. Prenez vos précautions. Sauvez-vous par le lac Ladoga.

– Je ne peux pas abandonner ma femme et mes enfants.

– Quand vous aurez été fusillé, est-ce que ça les aidera ?

– Qui êtes-vous ?

– Aucune importance.

– Qui me dit que ce n’est pas un piège ?

– Le MVD n’a pas besoin de stratagème ni de prétexte pour vous arrêter. Si vous restez, vous n’êtes qu’un imbécile ! Pensez à votre famille !

La communication fut interrompue. Igor avait le visage décomposé. Il tremblait. L’infirmière s’approcha de lui.

– Il y a un problème, docteur Markish ? Je peux vous aider ?

– Je vais être arrêté !

Igor s’effondra sur une chaise et se prit la tête entre les mains.

 

Dans la cabine téléphonique de la gare de Vitebsk, Sacha relâcha la pression de sa main gauche qui pinçait son nez. Il enleva la petite cuillère qu’il avait glissée au fond de sa bouche, déroula l’écharpe qui entourait le récepteur et raccrocha le téléphone. Il respira à plusieurs reprises, resta un moment pensif. Il prit son mouchoir et essuya le combiné. Il rajusta son uniforme et sortit de la cabine publique. Il jeta un regard circulaire dans le hall. Il détestait ce style Art nouveau, ces volutes florales, ces lampadaires dorés et alambiqués, ces fresques aux tons froids. Il feignit d’admirer ce décor surchargé et la verrière à la Eiffel et fit un tour panoramique complet. Rien d’anormal ne retint son attention. Dehors, la tempête redoublait.

Au même moment, Igor sortit du Palais. Il ne portait que sa blouse blanche et frissonna en se retrouvant à l’air libre. Il neigeait à gros flocons. Il traversa l’hôpital à la recherche de sa femme. Nadejda exerçait comme sage-femme à la maternité. Elle était en salle de travail. Igor attendit quelques instants à la porte. Des cris de femme provenaient de l’intérieur. Il patienta une petite heure, hésitant sur la conduite à tenir. Nadejda fut surprise de le trouver là.

– Tu es malade, Igor ? Tu es tout pâle.

– Il faut que je te parle, Nadia.

Malgré le froid, il l’entraîna à l’extérieur. Ils se protégèrent derrière un auvent. Igor lui rapporta la conversation téléphonique qu’il venait d’avoir.

– Tu crois que c’est sérieux ?

– Tu veux dire quoi ? Qu’on me fait une blague ?

– Je suis tellement désorientée que… Tu n’as pas reconnu cette personne ?

– Je ne sais pas si c’était un homme ou une femme. Peut-être un patient qu’on a soigné et qui me prévient par gratitude.

– Qu’est-ce que tu vas faire ?

– Si je reste, ils vont m’arrêter. Je dois m’en aller !

– Je pars avec toi, Igor.

– Et les enfants ?

– Il y a leur grand-mère. Elle s’occupera d’eux.

– Si on fuit tous les deux, ils seront placés dans un orphelinat. Tu sais ce que ça veut dire ?

– Partons avec eux.

– Nadia, on ne passera pas avec les enfants. Il y a moins trente la nuit dans le golfe de Carélie. Ils ne survivront pas. Un homme seul peut y arriver. Ensemble, c’est voué à l’échec.

– Tu vas m’abandonner ?

– Propose-moi une seule autre solution. Si je réussis à passer en Finlande, on pourra attendre. Voir comment les choses évoluent.

– On sait comment ça va finir. Je veux venir avec toi.

– Tu n’as pas le droit de faire ça aux enfants, Nadia. Pense à eux. Si tu es là, ils comprendront mon départ. Si on part tous les deux, on les abandonne. À cet âge, on ne peut pas perdre sa mère.

– Je t’en prie Igor, ne me laisse pas. Je vais mourir. J’ai tellement besoin de toi.

Elle se jeta contre lui. Il la serra dans ses bras. Ils restèrent longtemps ainsi. Nadia avait le visage inondé de larmes.

– Tu vas reprendre ton service, Nadia. Comme s’il ne s’était rien passé. Je vais à la maison. Je prends des vêtements, des biscuits secs, du hareng séché et je pars sur-le-champ. Ce soir, tu diras aux voisins que je ne suis pas rentré. Tu seras inquiète. Demain, quand ils ne me trouveront pas ici, ils viendront me chercher chez nous. Tu dois te désolidariser et marquer ta réprobation, sinon tu perdras ton travail. N’hésite pas à me dénoncer au comité de quartier. Si tu n’as pas de mes nouvelles, dans trois mois engage le divorce.

– Ne me demande pas ça. J’en serai incapable.

– Tu dois être forte, Nadia. Pense à toi. Pense aux enfants. C’est eux le plus important.

– Je m’en fous des enfants ! Igor, je t’en supplie ! murmura-t-elle.

Il l’agrippa avec force par les avant-bras et la secoua avec désespoir.

– Tu vas me le promettre ! C’est pour vous sauver que je m’en vais. Demain, Ivan, l’infirmier qui est dans mon service, portera un message à ma mère. Il habite à cinq minutes de chez elle. Ensuite, n’essaie plus de la voir ou de l’aider. Tu coupes les ponts. Et avec toute ma famille. C’est la seule manière de t’en sortir. Ça ne va pas être facile. Je n’aurais pas cru que ça finirait de cette façon. La seule chose que je peux te dire, c’est que je n’ai aimé que toi. Tu le sais, mon amour, tu es la seule femme de ma vie. Je n’en aurai jamais d’autre. Et je te jure que si je survis, un jour on se reverra.

Il y a des moments dans une vie qu’aucun homme n’imagine devoir subir. Comme faire pleurer la femme qu’il aime, la repousser avec brutalité, avoir à se détacher d’elle quand elle s’accroche à lui et ne pas se retourner en l’entendant hurler et s’écrouler dans la neige. Ses cris et ses larmes lui déchirèrent le corps et se figèrent en lui. Ce sont eux qu’il entend pendant ses nuits d’insomnie.

 

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