Pranayama
Chapitre 33
Kundalini
LE PÔLE "INDIVIDU" ET LE PÔLE "ESPÈCE"
La minute de vérité pour chaque individu se situe à l'instant où le spermatozoïde paternel pénètre l'ovule et le féconde. Ils étaient des millions au départ de la grande course à la survie de l'espèce. Quelques-uns seulement, les plus rapides, les plus forts, parviennent à proximité de l'ovule qui les a end. Puis après une dernière sélec on, le vainqueur s'introduit dans l'ovule qui se referme aussitôt sur lui, et à cet instant la première cellule complète d'un nouvel individu est formée.
Pour que VOUS, lecteur ou lectrice, et moi, l'auteur de ces lignes, soyons présents en ce moment, il a fallu un nombre incalculable de "hasards". Si un autre spermatozoïde, parmi les millions qui étaient au départ de la grande course à la vie, avait pénétré l'ovule, ce n'est pas tout-à-fait "VOUS" qui seriez venu au monde. Si votre père avait épousé une autre femme, il y aurait peut-être un autre être humain qui porterait votre nom et qui serait peut-être né vers la même époque, mais ce ne serait pas VOUS.
Même en adme ant que votre père ait bien épousé votre mère, s'il avait été en voyage au moment où vous avez été engendré, l'ovule qui a donné naissance à cet être qui est vous-même, n'aurait pas été fécondé et vous ne liriez pas ces lignes. Imaginez qu'il en a été de même avec vos grands-parents maternels, paternels et ainsi de suite jusqu'à l'origine de l'espèce humaine !
Quelle somme incroyable, invraisemblable de "hasards" il a fallu pour que nous soyons vivants dans la seconde moi é de ce XXe siècle décisif !
Dès l'instant où le spermatozoïde était dans l'ovule, les dés étaient irrévocablement jetés. Vous é ez là tout en er, porteur du capital héréditaire de l'espèce et d'une somme énorme de poten alités dont vous n'avez réussi à manifester jusqu'à présent qu'une faible par e, plus d'innombrables autres qui resteront à l'état latent.
La cellule fécondée, c'est l'union de la moi é du capital géné que paternel avec la moi é du capital géné que maternel. Les forces mystérieuses de l'espèce ont agi pour réunir deux êtres humains et les accoupler. Elles ont agi depuis les profondeurs de leur psychisme inconscient, et maintenant c'est un moment faste pour l'espèce : elle poursuit son œuvre dans un nouvel individu.
Au départ l'homme est unicellulaire, mais pas pour longtemps ! Sous l'impulsion du dynamisme vital de la cellule-mère (l'ovule fécondé), première cellule complète de son individualité dont toutes les autres seront des sœurs, elle va bientôt se polariser : les éléments essen els du noyau vont se séparer, se diriger vers les pôles de la cellule qui va se scinder en deux, c'est la première mitose. Les événements se succèdent vite. Les deux cellules deviennent bientôt quatre, huit, seize et ainsi de suite.
Le dynamisme vital de la mul plica on cellulaire va se poursuivre ainsi pendant des années à un rythme inimaginable pour notre cerveau, qui est pourtant lui-même cons tué de milliards de ces mêmes cellules, toutes descendantes de la première. Mais n'allons pas trop vite. Revenons au moment où nous é ons cons tués de quatre cellules, car une différen a on capitale va se produire : trois de ces cellules vont se mul plier très rapidement et par évolu ons successives, développer les trois grands groupes de cellules.
Le premier, c'est l'ectoderme qui donnera naissance à la peau et au système nerveux. Ce sera notre garde-fron ère, notre service "rela ons-publiques" et aussi les "cadres", les cellules nerveuses qui gouverneront toute notre vie intérieure et de rela on. Une autre cellule en se mul pliant va cons tuer notre squele e, l'habiller de muscles volontaires, y former des vaisseaux, - artères, capillaires, veines- et le remplir de sang : c'est le mésoderme.
Une troisième engendrera le système respiratoire (larynx, bronches, bronchioles, poumons) plus tout le tube diges f et ses glandes annexes, foie, pancréas, etc. : c'est l'endoderme. Mais que devient la quatrième ?
Tandis que ses sœurs se mul plient à toute allure, la quatrième se reproduit beaucoup plus lentement. Bientôt elle est recouverte et enveloppée par les forma ons engendrées par les trois autres cellules. Elle donne naissance au système génital. C'est l'enclave de l'espèce, qui à travers elle veut sauvegarder l'avenir. C'est le "quart" de réserve.
Oui, les cellules sexuelles forment réellement LE QUART de toutes les cellules du corps. Jusqu'à la puberté et jusqu'à l'âge adulte, elles demeurent à l'arrière-plan tandis que les cellules "individu" se mul plient à l'infini ; lorsque cet individu est adulte, leur ac vité mul plicatrice se ralen t mais en revanche les cellules sexuelles se mul plient.
Les cellules sexuelles forment l'enclave de l'espèce, le pôle "espèce" situé dans le bassin, dans la région sacrée. Quant au pôle "individu", il est localisé à l'extrémité opposée, il s'est réfugié dans le crâne, dans le cerveau où éclot la pensée individualisée. Entre les deux il y a la colonne vertébrale, axe vital, lien entre les deux pôles.
Les cellules de réserve, c'est l'immortalité de l'espèce enfermée en nous, car les cellules sexuelles échappent à la mort, en qui ant le corps et en allant s'unir à une autre moi é pour reformer une nouvelle cellule-mère qui donnera naissance à un nouvel individu. Seules les descendantes des trois premières cellules, les cellules soma ques, connaîtront la mort. Et durant toute notre vie, entre ces deux pôles une ac vité va s'établir et une interac on constante.
Dans le pôle "individu", c'est-à-dire dans le cerveau, l'hypophyse agit sur les organes génitaux et pendant toute la jeunesse elle en freine le développement. Vice-versa le pôle "espèce" agit sur l'ensemble des fonc ons du corps par ses hormones mâles ou femelles, détermine la forme de notre corps (caractères sexuels secondaires) et agit même sur notre psychisme. L'interac on équilibrée des deux pôles est essen elle.
Le dynamisme de l'espèce, immortel et moteur de l'évolu on à travers les généra ons, se situe donc au bas de la colonne vertébrale. Ce dynamisme cosmique, porteur de tous les pouvoirs latents d’évolu on future de l'espèce, porteur aussi de tout son passé et maître de son présent, c'est sans doute Kundalini. Ce réservoir de poten alités d'évolu on personnelle et géné que, donc d'évolu on de l'espèce, sommeille au sein de chaque être humain. Réveiller ce dynamisme, c'est l'ambi on du prânayâma poussé à ses limites.
Pour l'espèce, l'individu est à la fois tout et rien ; elle doit, pour exister, être portée et manifestée à travers des individus : sans individus, pas d'espèce ! D'autre part l'individu est négligeable pour l'espèce. Pour l'espèce immortelle (du moins aussi immortelle qu'on peut l'être sur le plan de la manifesta on terrestre, car un jour ce e planète elle-même rentrera dans le néant d'où elle est sor e), la mort des individus est non seulement un incident sans importance, elle est la condi on même de son évolu on.
En effet, c'est parce que les individus sont mortels que l'espèce peut les remplacer par d'autres et par conséquent évoluer. La mort des individus rend l'évolu on possible en assurant la plas cité de l'Espèce, et de ce fait engendre une situa on paradoxale, car pour se survivre, l'espèce dote chaque individu d'un intense désir de vie et de manifesta on : c'est l'ins nct de vie, de survie, d'où découlent tous les autres ins ncts de l'homme ou plutôt de l'individu, car cela s'applique à toutes les espèces. C'est pourquoi nous souhaitons tous vivre le plus longtemps possible, c'est pourquoi la mort effraye ceux qui n'ont pas compris son sens profond. Pour évoluer, l'espèce doit éliminer les individus après un certain temps. Il arrive que l'espèce conduise des millions d'individus au suicide pour se survivre à elle-même !
Prenons le cas des lemmings. Ces pe ts rongeurs, voisins du campagnol, se comportent d'une façon bien étrange. Pendant deux, trois, parfois même quatre ans, rien d'extraordinaire ne se passe. Ils vivent dans leurs terriers, se nourrissent, se reproduisent, et comme tous les rongeurs, ce e espèce a une énorme capacité de "produc on" d'individus. Puis, tout-à-coup, comme sur un signal radio, ils qui ent leurs terriers par milliers. Comme pour une migra on parfaitement organisée ils se me ent en files de plusieurs centaines, et comme les ruisselets vont grossir les ruisseaux, enflent les rivières et forment des fleuves qui se je ent finalement dans la mer, ainsi des centaines de milliers de lemmings forment des troupes innombrables qui traversent tout dans leur "Drang nach Westen".
Dans leur marche vers l'Ouest, vers la mer, ils traversent les champs, les forêts, les rivières, les fleuves, les villes même ! Ce qui est remarquable c'est que cela se produit simultanément chez tous les individus, même à grande distance. Ils arrivent ainsi au bord de la mer qui ne les arrête pas non plus ! Le fleuve de lemmings débouche dans la mer qui se couvre de rongeurs nageant vers l'Ouest. Ils n'iront pas bien loin, hélas. Bientôt épuisés, ils sombrent et se noient par millions. Leurs cadavres, rejetés par la marée viennent s'accumuler sur le rivage.
Certains savants ont cru expliquer ce comportement étrange en évoquant la mémoire atavique de l'espèce qui aurait émigré dans les temps lointains vers une terre plus accueillante située à l'Ouest. Ils auraient voulu prouver ainsi la dérive des con nents. Hélas pour les tenants de ce e théorie, l'espèce "lemming" ne s'est formée qu'au cours de l'ère ter aire et à ce e époque, les con nents se trouvaient déjà à peu près à la même distance qu'aujourd'hui, c'est-à-dire à des milliers de kilomètres. Les biologistes ont éclairci le mystère : ce suicide collec f et massif survient lorsque le territoire surpeuplé ne permet plus la survie de l'espèce. Menacée d'ex nc on totale, elle préfère sacrifier des millions d'individus au profit d'un pe t nombre qui reste sur la terre ferme et s'y reproduit, assurant la con nuité de l'Espèce.
L'Espèce peut être considérée comme un niveau d'intégra on englobant les individus, et capable d'ac on sur eux. L'Espèce ne serait pas un mythe mais bien un dynamisme actuel, présent dans chaque individu et le dépassant cependant. Mais il y a un autre élément qui s'y ajoute. L'espèce s'est polarisée sur un autre plan. Elle se manifeste sous deux aspects complémentaires, l'aspect Féminin Absolu, et l'Aspect Masculin Absolu, dont chaque individu est un reflet plus ou moins parfait. Et ce e polarisa on est fondamentale : toutes les espèces, sauf les unicellulaires, sont sexuées et le sexe est un des aspects cosmiques de la manifesta on et de la vie. Le sexe imprègne l'individu tout en er, imbibe son corps aussi bien que son psychisme et condi onne tout son comportement.
Quand Freud affirme que tout est libido, il veut dire que notre sexe nous imprègne totalement et condi onne nos rela ons avec tout autre individu de notre espèce voire même d'autres espèces ou même avec des objets inanimés. Le concept "sexe" ne se limite donc pas, comme on l'imagine trop souvent, aux par es génitales ! Il est évident qu'on a les organes génitaux de son sexe, mais le sexe est bien plus que cela ! C'est un mode d'être ! La rela on sexuelle, elle non plus, n'est pas limitée à l'acte sexuel ! Avoir des rela ons sexuelles est, dans l'esprit de la majorité, synonyme d'accouplement ! Grave confusion ! Si Freud affirme que le nouveau-né à des rela ons sexuelles avec sa mère, cela signifie que le comportement même du nouveau-né est déjà condi onné par son sexe. Un bébé de sexe masculin agit différemment vis-à-vis de sa mère que de son père, son frère ou sa sœur.
À la limite, on pourrait dire qu'on a des rela ons sexuelles même avec des objets ! Car un homme conduit sa voiture autrement que ne le fait une femme ! Si l'on entend par "rela ons sexuelles" tout comportement influencé par le sexe de l'individu, on pourrait aller jusqu'à dire que nous avons des rela ons sexuelles avec tous les hommes et toutes les femmes ! Il n'en demeure pas moins que c'est dans les organes du sexe que la polarisa on s'exprime au maximum.
Lorsque l'aspect Féminin Absolu, manifesté dans un individu de ce sexe, rencontre l'aspect Masculin Absolu dans un autre individu et que de ce e rencontre naît un couple, même temporaire, c'est un événement cosmique pour l'espèce. Les cellules sexuelles et les organes qui servent à les produire et à les perpétuer, sont donc le point de rencontre à la fois du pôle de l'espèce dans l'individu, et le point de rencontre des énergies polarisées sous la forme féminine ou masculine. La sexualité est donc le moteur de l'individu, et le dynamisme de base de l'espèce en nous. Dans l'acte sexuel l'individu et l'espèce trouvent leur accomplissement. Transposer la sexualité sur le plan cosmique est la seule façon de lui conférer un caractère sacré au sens le plus absolu du terme.
Vis-à-vis de la sexualité, l'humanité oscille entre diverses posi ons :
1) le tabou, qui abou t au refoulement à travers un puritanisme
excessif ;
2) une "saine sexualité" qui vise à la sa sfac on "normale" d'un
besoin normal sans entraves morales rigides, exactement comme pour
toute autre fonc on corporelle ;
3) une "sublima on" qui ne peut être qu'une situa on excep onnelle ;
4) une "cosmisa on", qui inclut la sa sfac on "saine" tout en la
dépassant.
C'est ce e dernière qui est caractéris que du yoga, et non la con nence comme certains le croient ! Ce e cosmisa on est la base des pra ques secrètes du tantrisme, ce e forme peut-être la plus ancienne du yoga autochtone de l'Inde ancienne, le yoga actuel étant probablement né d'une interac on des concep ons apportées par les envahisseurs aryens et des acquis, peut-être préhistoriques, des autochtones dravidiens notamment. Hatha Yoga, le yoga du soleil (HA) et de la lune (THA) : le Yoga de la polarisa on masculine et féminine, le Yoga de la polarisa on d'Ida et de Pingala, le Yoga de la polarisa on "Espèce-Individu".
C'est pourquoi le tantrisme inclut des pra ques sexuelles rituelles : il serait vain de le nier. Le but était de rendre sacrée toute la sexualité. D'ailleurs, est-ce par hasard que la base de la colonne vertébrale s'appelle le "sacrum" ? Nous y reviendrons lorsque nous parlerons des chakras. L'ac va on du pôle "espèce" est un des éléments essen els du prânayâma, puisque nous rons notre vie du dynamisme même de l'Espèce. La pra que de Mula Bandha et d'Asvini Mudra a pour but de contrôler le pôle espèce et de créer un courant entre ce pôle sacré et le pôle individu, situé dans le cerveau, le Lotus aux Mille Pétales, le chakra supérieur (entendu au sens individuel).
Lorsque les forces de l'espèce font leur ascension à travers la colonne vertébrale pour se réunir aux puissances de l'individu, ce e rencontre est, elle aussi, un événement cosmique. Le dynamisme de l'Espèce, celui-là même qui a provoqué et contrôlé l'évolu on de la race humaine à travers des millions d'années, est inclus en nous. Il est très ac f jusqu'à l'âge adulte puis il s'assoupit, devient latent : c'est Kundalini. Aussi Kundalini est représentée sous la forme du Serpent, qui symbolise la puissance de l'espèce, et ce serpent s'enroule trois fois et demie autour du lingam, du signe de Shiva, le phallus sacré, inclus dans un triangle, tourné la pointe en bas, qui symbolise le sexe féminin.
Ainsi donc, Kundalini n'est pas la sexualité, ni la rencontre des sexes : si cela était, il aurait suffi aux yogis de représenter le lingam dans un triangle dont un sommet serait dirigé vers le bas, sans plus. Kundalini est donc relié à la sexualité, s'exprime à travers elle, mais n'est pas elle-même ce e sexualité.
D'ailleurs toute la mythologie hindoue n'est en fin de compte que la représenta on symbolique des forces cosmiques. Shiva, c'est le principe cosmique masculin. Shak est son complément polaire féminin. De leur union naissent les espèces. Shak c'est la nature primordiale.
Pour en revenir au pôle "espèce" et "individu" en nous, c'est par le contrôle conscient de la région du périnée, par Mula Bandha et Asvini Mudra notamment, que l'individu peut mobiliser et réveiller les forces latentes de l'espèce et les u liser "créa vement" en lui comme facteur d'évolu on individuelle. Souvent les adeptes du yoga s'imaginent, d'après les descrip ons qui en sont données dans certains ouvrages, que l'éveil de Kundalini est aussi subit et explosif qu'une réac on en chaîne au niveau de l'atome et qu'il se fait sans transi on. Ils ont sans doute raison en ce sens que Kundalini peut s'éveiller d'une façon spectaculaire et transmuer tout l'être humain.
Mais cet éveil ne peut être réalisé qu'au prix d'années d'efforts, moyennant la connaissance et la mise en œuvre de techniques très secrètes, appliquées sous la surveillance personnelle et con nue d'un Guru. Ces cas sont rarissimes et je ne suis pas certain d'avoir connaissance d'un cas authen fié à notre époque. Par contre, une certaine intensifica on du courant normal entre l'espèce et l'individu peut parfaitement se réaliser. Alors que l'éveil total de la Kundalini peut être très dangereux (rassurez-vous, il n'est pas possible d'y arriver "accidentellement" par les pra ques décrites dans cet ouvrage ni dans d'autres), l'éveil par el et progressif est sans danger, car il est contrôlable par celui qui applique les techniques du yoga. Pas d'explosion ni même de court-circuit à redouter !
Celui qui pra que le prânayâma, en liaison avec les bandhas, non seulement s'assure le contrôle des énergies prâniques qui pénètrent en lui, devient capable de les accumuler et de les diriger à volonté, mais il peut encore bénéficier du dynamisme vital de base, représenté en lui par le pôle génital et développer sa "créa vité" réelle.
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