Pranayama
Chapitre 23
Les nâdis, que sont-ils ?
Au moment de rédiger ce chapitre consacré aux "nâdis", je me suis rappelé le collège et ces après-midis d'examens où, devant la feuille vierge, le coude appuyé sur le pupitre, le menton posé sur la paume, l'œil vague dirigé vers la fenêtre ou le plafond, j'a endais en vain l'inspira on en mordillant le capuchon de mon stylo... Le tout ponctué de soupirs avec -oserais-je l'avouer ? - un regard fur f vers la feuille du voisin... Dans le cas présent, ce n'est pas le manque d'inspira on qui m'inhibait, mais la complexité d'un sujet aussi vaste que les "nâdis", comportant des no ons si différentes de ce que nous savons en Occident.
Par quel bout empoigner le sujet ? Paradoxalement, voici 15 ans j'aurais moins hésité à écrire ce chapitre ! En effet, en me basant sur les travaux du Dr. Vasant G. Rete, par exemple sur son ouvrage "The Mysterious Kundalini", où il essaie de faire coïncider rigoureusement l'anatomie et la physiologie classiques avec l'anatomie et la physiologie des traités yogiques, j'aurais probablement écrit que les "nâdis" des yogis pouvaient être assimilés aux nerfs et les chakras aux différents plexus de notre corps. Ce qui eût été vrai et faux, tout à la fois !
Partant du postulat qu'il ne peut exister deux physiologies, je me ralliais à la thèse qu'il est possible de faire correspondre les no ons yogiques concernant les "nâdis", les "chakras", etc. et nos connaissances actuelles en ma ère d'anatomie et de physiologie.
Aujourd'hui, j'en suis beaucoup moins sûr et je penche au contraire vers la coexistence d'une physiologie scien fique du type occidental, basée sur des observa ons et des mesures objec ves, dont personne ne contestera le caractère rigoureux, et, d'autre part, d'une anatomie et d'une physiologie yogiques différentes quoique parallèles.
À défaut d'autre hypothèse valable, il me paraissait clair que lorsque les textes sanscrits classiques parlaient des 72.000 nâdis des nés à faire circuler l'énergie dans tout l'organisme, ils désignaient les nerfs, l'énergie véhiculée étant l'influx nerveux. N'ayant pas cessé de m'intéresser à la ques on, j'ai étudié d'autres textes anciens et j'y ai trouvé des affirma ons catégoriques qui excluaient l'hypothèse que les nâdis fussent les nerfs.
Le trouble qui s'installa dans mon esprit ne m'empêchait pas pour autant de pra quer le prânayâma selon les techniques yogiques et d'en re rer les effets annoncés ! J'ai envisagé d'éluder la ques on et de ne pas traiter le problème des nâdis et des chakras, puisque de toute manière les exercices n'y perdent rien en valeur et en efficacité.
Je ne crois pas en avoir le droit, car le sujet est d'une importance capitale pour comprendre le mode d'ac on du prânayâma. Voyons d'abord comment j'en suis arrivé à ne pas, ou à ne plus iden fier les nâdis aux nerfs.
Le Dr. M.V. Apte, de l'Ins tut de Lonavla, écrit dans une remarquable étude in tulée "Nâdis in Yoga" :
"Les nâdis cons tuent un thème fécond dans la li érature yogique. Il
est déconcertant aussi. Certains textes semblent indiquer que les nâdis
sont des nerfs, mais d'autres indiquent clairement que ce n'est pas le
cas. Il y a discordance entre les traités, au point que dans le même
ouvrage, en partant de l'hypothèse que les nâdis sont les nerfs, on
trouve des passages qui seraient contradictoires. "
À la page 23, le Dr. V. Apte est encore plus catégorique :
"Toute tenta ve pour donner à ceci (les nâdis et les chakras) une
significa on anatomique précise est vouée à l'échec[39]. "
Voilà qui est net. Un autre auteur que je considère comme une autorité, le Lama Anagarika Govinda, écrit dans son remarquable ouvrage "Les
Fondements de la mys que bétaine [40]" :
"Les nâdis ne peuvent s'iden fier aux nerfs... Les traduc ons om créé
des malentendus. Les nâdis ne sont ni les veines, ni les artères, ni les
nerfs. "
La ques on est posée "Alors, que sont-ils ? " Peut-être pensez-vous que si les traités ne semblent pas d'accord entre eux, il vaut mieux tourner la page et parler d'autre chose. Ne s'agit-il pas d'une discussion académique, byzan ne ? Je suis persuadé, au contraire, de l'immense portée pra que de ces no ons. Il faudrait tout un volume pour traiter ce e ques on, et sans doute serait-il plus facile d'écrire ce livre plutôt que d'essayer, comme je vais le faire, de résumer le sujet en quelques pages.
Je vous dirai d'emblée qu'il nous est impossible d'y voir clair si nous examinons le problème d'un point de vue strictement anatomique, à l'occidentale.
Je partage l'opinion du Lama Anagarika Govinda (qui n'est pas le premier venu !) :
"Toutes les tenta ves montrent que le yoga ne peut être mesuré avec
les étalons de l'anatomie, de la physiologie basée sur la dissec on, ni
de la psychologie expérimentale. "
Né en Allemagne en 1898, ce lama publie à 18 ans son premier livre sur le bouddhisme ! Il étudie ensuite la philosophie, l'art et l'archéologie dans trois universités européennes. Il vit longtemps à Ceylan puis en Inde, où il étudie le sanscrit. Puis il s'oriente vers le Tibet. Actuellement il vit avec sa femme, Li Gotami, re ré sur les contreforts de l’Himalaya. "Je suis un Indien d'origine européenne" dit-il.
De tels hommes, qui ont accès aux sources authen ques tout en ayant une forma on européenne, sont un trésor pour l'humanité. Membre de l'Ordre Kargyupta, il passe 27 ans de sa vie dans des ermitages aux pieds des Maîtres bétains, étudiant les doctrines tantriques. Je recommande vivement non seulement la lecture, mais aussi l'étude de son livre cité plus haut, publié chez Rider à Londres. Il permet une étude comparée des concep ons indiennes et bétaines. Son opinion a du poids ! Mais revenons à notre sujet.
L'anatomie yogique est, par essence, dynamique en ce sens qu'elle décrit des processus dynamiques à la fois physiologiques et psychologiques, plutôt que des structures anatomiques. Elle est basée sur l'introspec on plutôt que sur l'observa on extérieure des structures.
À par r d'une telle concep on dynamique de la physiologie des nâdis, les contradic ons se dissipent. Si le prâna est une énergie électrique -et nous avons largement démontré que c'était le cas- (ions néga fs, sans exclure d'autres formes comme, par exemple, des micro-champs magné ques dans le corps humain) et si nous considérons le corps prânique comme cons tué par l'ensemble de ces énergies, les nâdis seront TOUS les conducteurs de ce e énergie, quels qu'ils soient, et ces conducteurs peuvent être très variés !
Le prâna de l'air peut agir directement sur les terminaisons nerveuses des cornets du nez, pénétrer avec l'air dans les poumons, y être absorbé par le sang, circuler avec celui-ci dans les artères, dans les capillaires, dans les veines. Véhiculé par le sang jusqu'au cerveau, le prâna peut devenir le moteur de l'ac vité des neurones et circuler ensuite, sous la forme d'influx nerveux, le long des nerfs moteurs, et ainsi de suite.
À par r de ce e concep on dynamique du prâna et des nâdis, il n'est plus nécessaire de limiter la circula on du prâna à un type par culier de conducteurs, les nerfs, les veines, ou les artères. Les traités cessent alors de se contredire et leurs affirma ons se complètent. Donc les nerfs sont bien des conducteurs de prâna, mais ils ne sont pas les seuls !
Quelques hommes de science occidentaux ont eu l'intui on de ce e bioénergie que le yoga dénomme "prâna", et ont cherché à le mesurer à l'aide d'appareils. Ils y sont parvenus en par e. C'est notamment le cas de Wilhelm Reich, personnalité discutée dans certains milieux, pas tellement pour ses théories, mais surtout pour l'exploita on commerciale qu'il a voulu en faire ! Peut-être a-t-il eu tort de s'a aquer aux freudiens. Wilhelm Reich écrit textuellement :
"La transmission de la bioénergie ne saurait se limiter au système
nerveux seul. Il faut plutôt adme re qu'elle suit toutes les membranes
et tous les fluides du corps [41] ".
Cela éclaire le problème des nâdis. Dans le même ouvrage, il écrit encore (p. 298) :
"L'organisme vivant con ent de l'énergie d'orgone dans chacune de
ses cellules et con nue à se charger orgono quement dans
l'atmosphère par le processus de la respira on. Les globules du sang
dits "rouges", lorsqu'ils sont agrandis 2.000 fois, montrent une lueur
bleuâtre. Ce sont des vésicules chargées d'énergie d'orgone qu’elles
transportent des poumons aux ssus du corps. La chlorophylle des
plantes qui correspond aux protéines contenant du fer du sang animal,
renferme de l'orgone qu’elle prend directement dans l'atmosphère et
dans la radia on solaire".
Remplacez "orgone" par "prâna" et ce texte pourrait figurer dans n'importe quel traité de yoga ! Dans un appendice à la traduc on de Hime de "Thirteen Upanishads". Le Dr. George CD. Hass observe :
"Il est évident qu'en employant le terme nadi, les auteurs des
Upanishads avaient à l'esprit ces mêmes vaisseaux qui ont été décrits
par la suite d'une manière si détaillée dans les écritures consacrées au
yoga et à d'autres sujets. Ces traités considèrent les nâdis comme
étant des canaux de circula on d'énergies vitales spécialisées de
différentes manières, dans le véhicule sub l ou éthérique qui existe en
contrepar e du corps dense dans ce e structure composite qu'est un
organisme humain."
Il y aurait aussi un rapprochement à effectuer entre les nâdis du yoga et les méridiens de l'acupuncture.
Certains auteurs quent à la lecture de ces textes. Ils pensent avec raison, je crois, que les nâdis sont bien matériels et font par e du corps humain, visible, tangible, matériel ! Je ne vois là toutefois aucune contradic on ! Le corps prânique ne doit pas être considéré comme un "esprit" ou un fantôme immatériel. Le corps prânique est matériel, tout comme l'électricité est matérielle, quoiqu’invisible, sauf dans ses manifesta ons et ses conducteurs, les câbles et les fils électriques. Dans les anciennes Upanishads et notamment Chandogya et Brihadâranyaka, il est ques on des nâdis, et il y est dit :
"Le corps sub l est un groupe de 17 cons tuants et réside dans ces
nâdis."
Nous pourrions parfaitement comprendre ce texte en dis nguant l'énergie de ses conduits. L'énergie, le prâna, fait par e du corps sub l, tandis que ses conducteurs font par e du corps grossier, moléculaire, celui que dissèque notre scalpel. L'anatomie occidentale est objec ve, décrit des structures visibles et tangibles, elle dissèque, isole, classe. L'anatomie yogique, répétons-le, ne se base pas sur la dissec on de cadavres. Elle est subjec ve, axée sur l'observa on intérieure de processus s'effectuant dans le corps humain vivant et conscient. Les yogis, grâce à une concentra on mentale affinée à l'extrême et dirigée vers les processus physiologiques se déroulant dans leur propre organisme, perçoivent l'entrée du prâna et sont capables de suivre le trajet de ce e énergie en eux. Ils perçoivent directement comment elle se transforme, circule et s'accumule.
Ce e énergie peut emprunter successivement des supports physiologiques et anatomiques réels et objec fs, quoique très différents les uns des autres. Les yogis n'établissent pas de dis nc on entre ces divers supports d'énergie. Reprenons l'exemple de l'énergie électrique dans une maison : elle ne circule pas seulement le long des fils électriques ; elle peut qui er les conducteurs en passant à travers une ampoule électrique et devenir énergie lumineuse. Elle peut aussi, par l'intermédiaire d'une prise à la terre, circuler le long des conduites d'eau et disparaître dans le sol, absorbée par la masse néga ve de la terre. Celui qui serait capable de visualiser ce e énergie et de la suivre, ferait abstrac on des différents conducteurs u lisés par elle.
Dans les Upanishads citées plus haut, il est dit (Brihadâranyaka, IV, 3-20) :
"Il (l'être humain) possède ces nâdis. Ils sont aussi minuscules qu'un
cheveu divisé en 1000 et sont remplis de liquide blanc, bleu, jaune,
rouge ou vert. "
Résumé
Nous pouvons adme re que les nâdis :
a) irradient le corps matériel dans son ensemble ;
b) ne s'étendent pas en dehors de lui (sont donc anatomiques et
matériels) ;
c) sont dis ncts du corps prânique, mais que le corps prânique réside
et fonc onne en eux.
La Shiva Samhita (II, 18) donne une descrip on des nâdis qu'elle compare aux fibres de lotus (qui imprègnent toute la plante), et affirme qu'ils descendent vers le bas le long de la colonne vertébrale, soutenus par elle. Elle indique aussi leurs racines. Par conséquent, on peut les considérer comme des structures anatomiques et adme re qu'ils sont aussi les nerfs. L'étymologie du terme "nâdi" ne doit pas être perdue de vue, car elle précise que nâdi signifie "canal, conduit, tube."
"Dans la Gheranda Samhita, les nâdis sont des canaux qui conduisent
l'énergie de l'air vivifiant jusqu'aux endroits où elle est u lisée dans les
processus vitaux, quelle qu'en soit la situa on anatomique. Nous
connaissons un grand nombre de processus vitaux impliquant à la fois
des artères, des veines et des nerfs, mais il est impossible d'iden fier
les nâdis à l'une quelconque de ces structures [42] ".
Puisque le but du prânayâma est le contrôle conscient et volontaire des énergies sub les circulant dans le corps humain, il est important de savoir par où ces énergies circulent et par culièrement de connaître leurs principaux canaux de circula on.
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