Pranayama

Andre Van Lysebeth · Chapitre 60 sur 145

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Pranayama

Chapitre 18

 

Prâna mudra ou shan mudra

 

Au cours des siècles, le yoga s'est transmis de Maître à disciple, de bouche à oreille sous le sceau du secret. Dans les écritures anciennes, le secret était protégé par le laconisme des textes, l'hermé sme, l'ambiguïté des formula ons : "Cet exercice tel un joyau très précieux, doit demeurer secret". Ces textes sont pour la plupart inu lisables sans commentaire éclairé. C'est ainsi que, dans la Gheranda Samhita, chap. I, 16, 17, 18, 19, nous trouvons la descrip on suivante de Vârisâra Dhau qui correspond à

Shank Prakshalana[25] :

"Remplir la bouche avec de l'eau jusqu'à la gorge, puis l'avaler

lentement ; la faire passer ensuite dans l'estomac, la forcer vers le bas

et l'expulser par le rectum. Ce procédé doit demeurer très secret. Il

purifie le corps. En le pra quant avec soin, l'adepte acquiert un corps

luisant[26]. Vârisâra est le Dhau le plus élevé. Celui qui le pra que avec

facilité purifie son corps encrassé et le transforme en un corps pur".

Il est certain qu'en dehors du cercle restreint des ini és, personne ne serait capable d'exécuter l'exercice à l'aide de ces seules indica ons ! Malgré cela, il est précisé que ce procédé doit "demeurer très secret".

Nous lisons plus loin (1.21 ; 1.22) :

"Ce e forme de Dhau (Agnisara Dhau ) doit être gardée très

secrète". ;

"Ce Dhau doit demeurer un grand secret et ne doit être révélé à

personne".

Le souci, frisant l'obsession, de préserver le secret qui imprègne la li érature yogique heurte bien des Occidentaux. Ils voient dans ce e a tude une manifesta on d'égoïsme des grands Rishis, qui privent ainsi délibérément l'humanité de leurs précieuses connaissances. Les ini és rétorquent que si les Rishis ont imposé la loi du secret, ce e mesure n'a pas pour but de priver les personnes étrangères du fruit de leurs expériences, mais, au contraire, de les protéger contre certains dangers (Les parents placent les allume es hors de portée des enfants pour prévenir tout accident).

Les Rishis ajoutent que tout adepte qui désire vraiment pra quer le yoga rencontrera son Maître. Toutefois, ce e explica on n'est que par elle. La loi du secret découle du principe même de la transmission du yoga à l'échelle individuelle, le Maître ini ant et guidant l'élève pas à pas, étape par étape.

C'est ainsi qu'actuellement encore, dans bien des ashrams de l'Inde, les élèves d'un même Maître ne sont pas autorisés à se communiquer les exercices qu'on leur a appris. Ce e interdic on préserve la liberté du Maître de révéler à chaque disciple individuellement et au moment propice les techniques correspondant à son degré d'évolu on. Elle permet au Maître d'individualiser son enseignement, et même de se contredire à l'occasion !

En fait les contradic ons ne sont qu'apparentes, car tel exercice parfait pour tel adepte peut être contre-indiqué pour son voisin. Il est donc logique d'interdire le "troc" des techniques. Les adeptes acceptent et respectent volon ers ce e interdic on car ils ont une confiance totale dans leur Maître.

De plus, le sceau du secret partagé crée un lien très par culier : les sociétés secrètes en rent une grande par e de leur puissance. Certains ordres ésotériques préservent de nombreuses pra ques qui pourraient, sans inconvénient, être révélées au grand public. Les réserver aux seuls ini és valorise ces rites ou pra ques. Souvent aussi le secret protège contre l'hos lité extérieure et permet de résister à l'épreuve du temps. Enfin la non-divulga on cons tue une protec on contre les dénatura ons. Lorsque la diffusion s'effectue sans restric on, elle échappe à tout contrôle, et ouvre le champ à toutes les dénatura ons, à toutes les déforma ons.

L'adepte aussi re re des avantages d'une pra que secrète : elle le soustrait aux indiscré ons et lui donne des forces accrues, en vertu de la loi psychologique bien connue que la parole peut se subs tuer à l'ac on. Celui qui bavarde de ses projets à tout venant les réalise bien rarement ! La vapeur de la chaudière peut ac onner la sirène ou l'hélice du navire. À force d'abuser de la sirène, la pression devient insuffisante pour naviguer. Restez discret au sujet de votre pra que ! Ne proclamez pas sur tous les toits que vous faites du yoga, surtout pendant les premiers mois. Je crois que bien des personnes n'ont pas persévéré dans le yoga uniquement parce qu'elles en avaient trop parlé à trop de monde ! Les grands hommes d'ac on sont avares de paroles. Voilà donc pas mal d'arguments en faveur du secret.

Toutefois, la diffusion mondiale que le yoga connaît actuellement semble avoir mis fin à ce e période occulte. En fait, il n'en est rien. À l'heure actuelle encore, les "orthodoxes" en Inde demeurent hos les à toute dissémina on incontrôlée du yoga. À ma connaissance, l'exercice décrit dans ce chapitre n'a jamais été publié. Faut-il conclure qu'en le divulguant j'enfreins la loi du secret ? Je ne le crois pas. En effet, il est et demeure prescrit "que cet exercice soit pra qué en secret, en dehors de la présence de tout témoin". Il y a une nuance ! L'exercice en lui-même ne doit pas nécessairement rester inconnu des adeptes ; par contre, sa pra que doit être secrète. S'il est possible de pra quer les âsanas en présence de ers sans diminuer notablement leur efficacité, en revanche, dans le cas de Prâna Mudra, par exemple, toute présence étrangère même d'une personne amie -et adepte du yoga- cons tue un élément perturbateur qui en compromet le succès.

Prâna Mudra est un prânayâma très complet. Au-delà de son aspect prânique, donc du contrôle des énergies sub les du corps, il appar ent aussi à la catégorie des "mudras" ou gestes symboliques, c'est-à-dire expressions corporelles ayant une résonance psychique. Plus encore que les âsanas, cet exercice demande à être étudié avec soin, en respectant à la le re toutes les indica ons.

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TECHNIQUE

Posi on de départ :

Classiquement, ce e posi on devrait être le Lotus, exclusivement. Toutefois, pour les Occidentaux n'ayant pas encore maîtrisé Padmâsana, Siddhâsana convient, ou à la rigueur Vajrâsana. À tre d'ul me concession (temporaire mais non à perpétuité), il peut à la rigueur, se pra quer sur une chaise. Les mains sont déposées (superposées) dans le giron, les paumes orientées vers le haut. Il est indispensable que la colonne vertébrale soit tenue très droite.

 

L’exercice proprement dit

Avant d'aborder la descrip on détaillée de l'exercice, je vous propose de jeter un coup d'œil sur les photos pour avoir une idée générale du mouvement.

Il s'agit donc d'un prânayâma, combiné avec des mouvements des bras et des mains.

Voyons d'abord, en résumé, comment se déroule Prâna Mudra :

─ pendant l'inspira on, lente et aisée, les mains qui ent le giron et

s'élèvent au fur et à mesure que les poumons se remplissent, les bras

s'ouvrent quand les poumons sont pleins ;

─ après une réten on de souffle à poumons pleins, les mains

regagnent lentement leur posi on de départ, dans le giron, à la fin de

l'expira on.

À chacune de ces phases, tous les détails d'exécu on doivent être respectés scrupuleusement. Ne vous pressez pas ! Étudiez soigneusement, détail par détail, toutes les indica ons ; elles ont chacune leur profonde raison d'être. Le temps que vous consacrerez à ce e étude sera largement compensé par les bienfaits accrus que vous récolterez de votre pra que.

 

Premier temps d’exécu on (départ poumons vides)

L'exercice commence à la fin d'une expira on complète, après qu'une contrac on de la sangle abdominale ait expulsé les derniers restes d'air. Ce e contrac on s'accompagne de Mula Bandha, la contrac on de l’anus.

Marquez un temps d'arrêt à poumons vides -quelques secondes suffisent-pour vous concentrer avant d'entamer le Prâna Mudra. Aussi longtemps que l'inspira on n'a pas commencé, les mains demeurent immobiles dans le giron, les paumes tournées vers le haut, les doigts un peu repliés. Vous voilà prêt pour le deuxième temps d'exécu on.

 

Deuxième temps d’exécu on (début de l'inspira on)

Phase diaphragma que :

Relâcher un peu la contrac on de la sangle abdominale et relâcher Mula Bandha. L'inspira on se déclenche en douceur ; tandis que l'air entre doucement par les deux narines, l'abaissement du diaphragme fait naître une légère pression dans le bas-ventre, les mains qui ent le giron, les coudes s'éloignent du corps et les doigts écartés pointent droit vers l'abdomen comme s'ils l'irradiaient. À mesure que la phase abdominale de l'inspira on s'amplifie, les mains montent le long et sur l'avant du ventre ; elles suivent l'ascension de la pression intra-abdominale.

 

Troisième temps d’exécu on

Phase costale :

Quand la phase abdominale s'achève, les mains, dont les doigts écartés sont toujours pointés vers le ventre, se trouvent au niveau de l'estomac, à la hauteur du plexus solaire, en face de Manipura Chakra. L'inspira on se poursuit avec l'expansion du thorax et l'écartement des côtes. Pendant que les poumons se remplissent vers le haut, les mains poursuivent leur lente ascension et les coudes s'éloignent du tronc : ainsi le thorax s'ouvre harmonieusement. Les doigts, au lieu d'être pointés vers le corps, se déplacent maintenant parallèlement au thorax, devant la poitrine. Ils montent jusqu'à la fin de la phase thoracique. À ce moment, les mains sont au niveau des clavicules, les coudes largement écartés du corps, les bras parallèles au sol.

 

Quatrième temps d’exécu on

Phase claviculaire :

Le diaphragme s'est apla , le thorax s'est épanoui, mais il est encore possible d'inspirer une certaine quan té d'air en soulevant la cage

thoracique sous les clavicules[27].

Pendant que s'achève ainsi la respira on complète, les mains passent devant la gorge et le visage, s'écartent du corps jusqu'à ce que les bras soient grands ouverts ; les paumes sont orientées vers le haut et l'avant, comme pour capter les rayons du soleil levant.

En posi on finale, les bras prolongent les épaules et sont parallèles au sol. Les muscles sont détendus, les poumons complètement remplis.

 

Cinquième temps d’exécu on (réten on à poumons pleins)

L'adepte s'immobilise dans ce e a tude récep ve et bloque le souffle aussi longtemps qu'il le peut confortablement.

Ce e phase est capitale, et nous y reviendrons quand nous parlerons de la concentra on.

Bien entendu, pendant ce e réten on, l'adepte respectera tous les conseils qui ont été prodigués auparavant : confort, aisance, progressivité.

 

Sixième temps d’exécu on (expira on)

Quand la réten on cesse d'être confortable, et sans a endre d'être mal à l'aise, l'adepte INSPIRE quelques cen mètres cubes d'air pur puis laisse l'expira on se déclencher, DANS L'ORDRE INVERSE de l'inspira on (ce qui va à rencontre de l'expira on yogique complète). Le haut des poumons se vide d'abord : le rapprochement des coudes qui accompagne le début de l'expira on, facilite en premier lieu le vidage du haut des poumons. Puis le thorax s'affaisse tout naturellement, le ventre s'apla t. Pendant l'expira on, les mains s'abaissent progressivement. En fin d'expira on, elles se déposent dans le giron, tandis que la contrac on abdominale finale chasse les derniers restes d'air... on fait Mula Bandha, puis on reprend aussitôt le même processus.

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CONCENTRATION

Pendant l'inspira on :

— Phase abdominale : se concentrer sur toutes les par es de l'abdomen à mesure que les doigts passent devant elles. Imaginer qu'un courant prânique qui e les doigts par les bouts, irradie ainsi tous les organes, les pénètre de conscience et de vitalité. Se concentrer tout par culièrement quand les mains passent devant le plexus solaire, sans cependant marquer un temps d'arrêt.

— Phase costale : pendant que les mains se déplacent devant le thorax, imaginer l'air qui pénètre dans les poumons et les gonfle ;

— Phase claviculaire : se concentrer sur la chaleur des mains à la gorge et au visage ; irradier de prâna le cou et les yeux ;

— Réten on : La phase capitale de Prâna Mudra se situe pendant la réten on du souffle, quand les bras sont ouverts et les paumes dirigées vers le soleil levant (imaginaire ou réel, peu importe). Elle est basée sur la concep on yogique de l'interac on du corps et du mental. L'humanité n'a a endu ni les yogis, ni la psychologie moderne pour constater que toute a tude psychique, toute émo on, se traduit par une a tude. Pour u liser le jargon moderne pour constater que toute a tude psychique s'extériorise par une a tude du corps. En terminologie moderne, toute émo on a son expression corporelle. C'est vrai chez l'animal : le chien montre sa joie en fré llant de la queue. Chez le chat, au contraire, les mouvements de la queue traduisent l'excita on, l'agacement. Chez l'homme, bien que la parole ait supplanté le geste, celui-ci reste un moyen d'expression par culièrement intense.

Le mime a eint à une densité d'expression souvent supérieure à celle du comédien qui parle.

S'il est bien connu que le corps traduit ainsi dans ses gestes et dans ses a tudes les mouvements du psychisme, la réac on inverse, c'est-à-dire celle où l'a tude corporelle condi onne un état psychique, est moins couramment admise et u lisée. Ce grand connaisseur de la nature humaine qu'était Hufeland recommandait aux gens tristes de s'installer devant un miroir et de sourire, car bientôt le sen ment correspondant à l'expression corporelle envahit le psychisme. C'est sur ce principe de la réversibilité dans l'interac on du corps sur le psychisme qu'est basée ce e par e de l'exercice. Le geste d'accueil auquel abou t l'exercice pendant la réten on est un geste d'accepta on, d'ouverture à l'univers. Ouvrir ainsi les bras, c'est... non, il est préférable de ne pas décrire ce qu'éveille ce e al tude ! Soyez récep f, intui f, c'est tout !

Pendant que l'adepte écoute l'écho psychique de la Mudra, le souffle bloqué, les yeux clos, il imagine le soleil levant, s'imprègne de son rayonnement, laisse la vitalité du cosmos l'irradier. Il ne faut pas "intellectualiser" l'exercice ; l'a tude mentale doit s'éveiller toute seule. Une merveilleuse détente inonde alors le mental et le corps.

Le menton pointe vers le haut, s'oriente vers le soleil (réel ou imaginaire). Les muscles du cou el de la nuque restent détendus, ainsi que ceux des bras (dans la mesure du possible) et des avant-bras. Aucune raideur dans les poignets, ni dans les doigts. Le "climat psychique", qui se manifeste parfois dès la première réten on, s'intensifie à chaque répé on. C'est

pourquoi il faut effectuer Prâna Mudra au moins cinq fois de suite.

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