Pranayama
Chapitre 7
Prendre l'air
Tout comme les dictons et les proverbes, les locu ons les plus banales cèlent souvent une sagesse insoupçonnée de ceux qui s'en servent. C'est ainsi qu'en disant qu'on va "prendre l'air", on indique seulement qu'on s'en va respirer l'air pur du dehors, par opposi on à l'air confiné des locaux habités. Or ce e expression devrait s'entendre au sens li éral, car nous devrions vraiment PRENDRE l'air au lieu de nous contenter de l'inspirer presque passivement comme c'est généralement le cas chez "l'homo domes cus" que nous sommes (connaissez-vous tant de spécimens d'homo sapiens ?)
Pour nous, civilisés sédentaires, même lorsque nous nous trouvons à l'air pur de la campagne et que nous respirons ou nous efforçons de respirer à la façon des yogis, autrement dit pendant les respira ons complètes, nous INSPIRONS l'air, certes, mais nous ne le PRENONS pas. Quelle différence y a-t-il entre les deux ?
Pour l'animal sauvage vivant dans la nature, de même que pour l'homme primi f, l'air ambiant est comme pour nous un élément indispensable à la vie, mais en outre il véhicule une infinité d'informa ons et de messages venant du monde extérieur.
En fait, comparé à celui des animaux, notre sens olfac f est atrophié. En ce qui concerne les animaux, sans citer le chien policier, dont le flair nous émerveille toujours, l'air renferme un monde de sensa ons et de messages. Il est tout vibrant d'effluves : l'odeur de la proie tapie dans l'herbe haute de la savane, ou celle de l'ennemi aux aguets. Les chasseurs de fauves d'Asie ou d'Afrique savent bien que le vent porte leur odeur au gibier et lui donne l'alerte ; aussi pour s'approcher de leur vic me
ennent-ils compte de la direc on du vent. Quant à nous, notre sens
olfac f ne nous sert plus guère qu'à flairer les odeurs de cuisine ou les parfums ar ficiels, rarement les fleurs !
Vous objecterez que, dans le métro, il est préférable que le sens olfac f ne soit pas trop développé : c'est un point de vue qui se défend ! Mais revenons à notre "PRENDRE l'air". En inspirant l'air, l'animal en prend possession par les narines, qui sont souvent très mobiles. Observez les narines du rhinocéros du zoo ou celles de l'humble lapin de clapier : elles captent l'air ac vement. Certaines peuplades demeurées proches de la nature (en Afrique, par exemple,) montrent que l'homme "naturel", lui aussi, CAPTE et PALPE l'air avec ses narines, et cela très ac vement.
Les ailes du nez comportent de pe ts muscles qui, chez nous, demeurent inac fs mais qui possèdent une grande mobilité chez ces hommes dits sauvages. À chaque inspira on, leurs narines s'écartent pour réaliser une véritable PRÉHENSION de l'air.
Faisons donc l'essai de ce e respira on. Respirons d'abord normalement, que ce soit en respira on ordinaire ou en respira on yogique complète. Les narines demeurent pra quement immobiles. Puis, inspirons profondément et énergiquement en relaxant les ailes du nez ; nous constaterons que la succion de l'inspira on a tendance à rapprocher les ailes du nez et à réduire ainsi le passage offert par les narines à l’entrée de l'air. Il arrive même qu'une narine se bouche en èrement sous l'effet de ce e succion. Essayons maintenant de "prendre" l'air.
Inspirons en écartant les ailes du nez par une trac on des muscles prévus à cet effet (à l'expira on, il faut les relâcher). Quelques inspira ons effectuées de ce e manière vous perme ront de constater que l'air entre beaucoup plus facilement, en plus grande quan té et d'une manière plus
équilibrée [16].Prendre l'air en écartant les ailes du nez facilite non seulement l'entrée d'une quan té d'air accrue, mais dirige ac vement le courant d'air qui pénètre dans les cornets du nez vers les zones tapissées des terminaisons nerveuses les plus sensibles.
Bien qu'atrophiées par rapport à celles de l'animal qui vit dans un monde de sensa ons olfac ves diverses, les terminaisons nerveuses des cornets de notre nez chargées d'analyser et d'iden fier les odeurs, demeurent malgré tout d'une étonnante sensibilité. Nous en avons d'ailleurs parlé à propos de l'aromathérapie, dans le chapitre précédent.
Notre nez est une véritable antenne prânique. L'écartement des narines modifie la forme de l'entonnoir cons tué par la par e inférieure de notre appendice nasal et guide l'air inspiré vers les zones des fosses nasales où ces terminaisons nerveuses sont les plus nombreuses, là où les yogis situent notre principal captateur de prâna.
Il semblerait que ce e disposi on par culière des narines déclenche, par voie réflexe, une modifica on de proche en proche de tout l'appareil respiratoire à par r des narines, peut-être même jusque dans les bronches, sans qu'il soit exclu que l'influence ne s'étende même aux alvéoles pulmonaires. L'appareil respiratoire, in mement connecté au système nerveux, cons tue à beaucoup d'égard un TOUT organique. Tout comme le fait de mordre dans un fruit provoque dans la bouche un jet de salive et déclenche, de proche en proche, des réac ons dans tout le tube diges f,
même là où la nourriture n'a pas encore pénétré directement [17], de même l'admission ac ve d'air déclenche des mécanismes nerveux qui influencent l'absorp on d'air à tous les niveaux de l'appareil respiratoire : c'est ainsi qu'une odeur nauséabonde bloque aussitôt les mécanismes respiratoires.
À défaut de données scien fiques récentes et précises dans le domaine par culier de ces réac ons en cascade, à par r des fosses nasales, nous disposons, pour étayer ce e affirma on, d'un exemple très connu : l'éternuement. Une irrita on somme toute minime des terminaisons nerveuses des fosses nasales (poussière, gaz irritant), provoque par voie réflexe une réponse globale de tout l'appareil respiratoire.
Une fois le mécanisme nerveux mis en branle, rien ne peut le stopper. Ce e réac on implique une brusque contrac on du diaphragme, et une par cipa on de certains muscles du visage : pour s'en convaincre, il suffit d'observer la grimace de quelqu'un qui va éternuer. Cela prouve qu'une s mula on locale très faible suffit à provoquer, de proche en proche, une réac on globale de tout l'appareil respiratoire, ce e réac on étant hors de propor on avec le s mulus.
Dans le cas de l'allergie, l'agent de déclenchement peut être encore plus ténu (pollen de certaines Heurs, par exemple). Dans la préhension ac ve de l'air pur par les narines, il ne s'agit pas d'une réac on brutale, mais au contraire d'une sensa on euphorique d'ouverture sur le monde extérieur, ouverture qui se fait en acceptant l'élément vital que cons tue l'air ambiant qui cons tue notre véritable milieu vital, nous l'oublions trop souvent et c'est bien regre able !
Tout se passe comme si l'écartement des narines condi onnait la récep vité de tout le système respiratoire durant l'inspira on. Entraînez-vous donc pendant vos exercices respiratoires et pendant la pra que du prânayâma, à inspirer ac vement en écartant les ailes du nez. Ce conseil vaut pour TOUS les exercices de prânayâma, y compris la respira on alternée : dans ce cas, évidemment, seule la narine non comprimée par le pouce se dilate pour livrer passage à l'air.
La percep on du passage de l'air frais dans les narines devient ainsi bien meilleure et favorise incontestablement l'indispensable concentra on du mental sur le processus d'absorp on d'air et de prâna.
Il va de soi qu'il est impossible de respirer ainsi toute la journée, mais en s'exerçant régulièrement à PRENDRE l'air de la sorte, l'entraînement aidant, les ailes du nez retrouveront leur mobilité. Avec le temps, l'habitude ancestrale perdue dans le processus de domes ca on que nous appelons pompeusement "civilisa on", se rétablira au moins par ellement à tout moment de la journée, et même de la nuit.
Même si la modifica on est impercep ble, elle peut entraîner -sans vouloir être trop op miste- un accroissement de 10 pour cent de la quan té d'air inspiré. Or, à raison de 18 respira ons par minute, à la fin de l'année cela représenterait 500.000 litres d'air supplémentaires qui auraient pénétré
dans les poumons pour y vivifier nos cellules [18]. Faites des essais contradictoires en alternant la façon normale de respirer et la respira on avec préhension ac ve de l'air et vous serez bientôt convaincu de l'efficacité de ce type de respira on.
Vous vous apercevrez aussi que seule ce e préhension ac ve de l'air rend la respira on aisée, harmonieuse et équilibrée, ce qui est à souhaiter en toutes circonstances, mais par culièrement pendant les exercices de prânayâma.
Si la nature nous a dotés de ces muscles, c'est certes pour que nous nous en servions.
Et c'est ainsi qu'en pra quant le yoga, on peut se ... muscler le nez, et même dire : "J'ai trop respiré, je me suis fa gué le nez ! "
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