Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 99 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 96

 

Reidar se laisse glisser sur le parquet, s’adosse au mur, s’essuie la bouche d’une main tremblante et se force à affronter pour de bon sa mémoire. Il était huit heures quand il était entré dans la chambre de Felicia. Elle était assise par terre en train de lire. Pas encore coiffée, elle avait du chocolat autour de la bouche et sur la joue. Pour être installée plus confortablement, elle avait roulé la jupe et la chemise fraîchement repassée en un coussin sous ses fesses. Elle avait enfilé une jambe de son collant d’hiver et suçait toujours ses doigts pleins de chocolat.

— Dans neuf minutes, vous prenez vos vélos et vous partez à l’école, dit-il sévèrement. Ton professeur a dit qu’il ne tolérerait plus aucun retard ce semestre.

— Je sais, répondit-elle d’un ton monocorde, sans lâcher le livre du regard.

— Va te laver le visage, tu en as partout.

— Arrête de me crier dessus, murmura-t-elle.

— Je ne crie pas. Je ne veux pas que tu sois en retard. Tu comprends ?

— J’en ai marre, tu me cries tout le temps dessus, dit-elle à l’adresse du livre.

Stressé déjà sans doute par des soucis d’écriture et par les journalistes qui le harcelaient sans cesse, il sortit de ses gonds. Il n’en pouvait plus. Il saisit brutalement sa fille par le bras et la traîna dans la salle de bains, fit couler de l’eau et lui frotta rudement le visage.

— Qu’est-ce que tu as, Felicia ? Pourquoi tu ne peux jamais rien faire comme il faut ! hurla-t-il. Ton frère est prêt, il t’attend, il sera en retard à cause de toi. On dirait que tu le fais exprès, tu es sale comme un peigne, et ici c’est une maison propre…

Elle se mit à pleurer, ce qui acheva d’exaspérer Reidar.

— Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? cria-t-il tout en cherchant une brosse à cheveux. T’es une moins que rien !

— Arrête, pleura-t-elle. Tu es bête, papa !

— Moi, je suis bête ? C’est toi qui te comportes comme une idiote ! Tu es une idiote, c’est ça ?

Il commença à lui démêler les cheveux sans ménagement, sous l’effet de la colère. Elle hurlait et finit par lâcher un gros mot. Il s’arrêta net.

— Qu’est-ce que tu viens de dire ?

— Rien, murmura-t-elle.

— J’ai pourtant entendu quelque chose.

— Tu as peut-être les oreilles détraquées, chuchota-t-elle.

Il la fit sortir de la salle de bains, ouvrit la porte d’entrée et la poussa dehors si brutalement qu’elle tomba sur le dallage.

Mikael l’attendait devant le garage, il avait sorti le vélo de Felicia. Reidar comprit qu’il refusait de partir sans sa sœur.

 

Assis sur le sol dans le vestibule du manoir, Reidar se cache le visage dans ses mains. Felicia n’était qu’une enfant, elle avait le comportement d’une enfant. La ponctualité et les cheveux emmêlés ne signifiaient absolument rien pour elle.

Il se souvient d’elle se tenant là devant la maison, en sous-vêtements. Son genou droit saignait, ses yeux étaient rouges et débordaient de larmes et elle avait encore un peu de chocolat en poudre sur le cou. Reidar tremblait de rage. Il était entré, avait pris sa chemise, sa jupe et son blouson et avait lancé les habits par terre devant elle.

— Qu’est-ce que j’ai fait ? avait-elle sangloté.

— Tu gâches tout pour toute la famille.

— Mais je…

— Demande pardon maintenant, demande pardon !

— Pardon. Je te demande pardon.

Les larmes coulaient jusque sur son menton.

— À condition que tu changes de comportement.

Il l’avait regardée s’habiller, les épaules secouées de sanglots, s’essuyer les larmes et enfourcher son vélo, la chemise à moitié glissée dans la jupe et le blouson ouvert. Il était resté planté là pendant que sa colère se dissipait et qu’il entendait sa fille partir en pleurs sur son vélo.

Il avait consacré toute la journée à son écriture et s’était senti très satisfait. Il ne s’était pas habillé, avait travaillé à l’ordinateur en peignoir, sans se laver les dents ni se raser. Il n’avait pas fait le lit ou rangé la cuisine après le petit-déjeuner. Il avait pensé le dire à Felicia, reconnaître qu’il était exactement comme elle, mais n’en avait jamais eu l’occasion.

Le soir, il était invité à dîner par son éditeur allemand et à son retour, les enfants étaient déjà couchés. Ce n’est qu’au matin que Roseanna et lui avaient découvert leurs lits vides.

Il n’y a rien dans sa vie qu’il regrette autant que le traitement injuste qu’il a infligé à sa fille.

Il lui est insupportable de l’imaginer enfermée toute seule dans un endroit sordide, croyant qu’il ne tient pas à elle, que ses recherches ne concerneraient que Mikael.

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