Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 38 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 35

 

Il fait trop chaud dans le sauna pour bavarder. Une lumière dorée enveloppe leurs corps nus et le bois de santal clair. La température est montée jusqu’à 97 °C et l’air brûle les poumons de Reidar Frost à chaque respiration. Des gouttes de sueur tombent du bout de son nez sur les poils grisonnants de sa poitrine.

La journaliste japonaise Mizuho est assise sur la banquette à côté de Veronica. Leurs corps sont rouges et brillants. La transpiration coule entre leurs seins et sur leur ventre jusqu’aux poils pubiens.

Mizuho regarde Reidar avec un grand sérieux. Elle a fait tout le chemin depuis Tokyo pour l’interviewer. Au téléphone, il lui avait répondu très aimablement qu’il n’accordait jamais d’interview mais qu’elle était cordialement invitée à se joindre à eux pour la fête de la soirée. Elle espère sans doute obtenir un commentaire sur la série manga qui sera tirée de sa trilogie Sanctum. Elle est là depuis quatre jours.

Veronica soupire et ferme les yeux un instant.

Mizuho n’a pas enlevé sa chaîne en or avant d’entrer dans le sauna et Reidar voit que le métal commence à lui brûler la peau. Marie n’est restée que cinq minutes avant d’aller prendre une douche, et la journaliste japonaise finit, elle aussi, par quitter l’étuve.

Veronica appuie les coudes sur ses genoux, elle respire, la bouche mi-ouverte, les gouttes de sueur dégoulinant de ses mamelons.

Reidar ressent une sorte de frêle tendresse pour elle. Mais il ne sait pas comment lui expliquer le vaste désert qu’il porte en lui. Comment lui faire comprendre que tout ce qu’il fait aujourd’hui, tous les projets dans lesquels il se lance ne sont qu’un tâtonnement au hasard à la recherche de quelque chose qui lui permettra de survivre encore une minute ?

— Marie est vraiment belle, dit Veronica.

— Oui.

— Elle a de gros seins.

— Arrête, marmonne Reidar.

Elle le regarde et son visage se fait grave quand elle dit :

— Pourquoi est-ce que je ne peux pas simplement demander le divorce et…

— Alors tout serait fini entre toi et moi, l’interrompt Reidar.

Les yeux de Veronica se remplissent de larmes. Elle est sur le point de répliquer lorsque Marie revient et s’assied à côté de Reidar en pouffant un peu.

— Pouh, quelle chaleur ! s’exclame-t-elle. Comment vous pouvez tenir si longtemps ?

Veronica envoie une louche d’eau sur les pierres. Une vapeur brûlante s’en dégage et les enveloppe pendant quelques secondes, puis la chaleur redevient sèche et immobile.

Reidar se tient incliné en avant. Ses cheveux sont tellement chauds qu’il se brûle presque la main en les ébouriffant.

— J’en peux plus, finit-il par souffler et il descend de la banquette.

Les deux femmes lui emboîtent le pas quand il sort tout droit dans la neige douce. Le crépuscule dépose ses premières touches d’obscurité sur la couverture blanche qui a pris un aspect bleu ciel.

De lourds flocons tombent sur les trois personnes nues qui pataugent dans la neige fraîche et profonde.

David, Wille et Berzelius sont en train de dîner avec les autres membres du bureau de la fondation Sanctum, et les chansons à boire s’entendent jusqu’ici, à l’arrière de la grosse bâtisse.

Reidar se retourne et regarde Veronica et Marie. La vapeur monte de leurs corps fumants, les entourant d’un voile de brume. Veronica se penche et envoie des brassées de neige sur Reidar. Il recule en riant et trébuche, tombe à la renverse, enfoui sous la poudreuse.

Il reste étendu sur le dos à écouter le rire des femmes.

Le contact de la neige l’apaise. Sa peau est toujours brûlante. Reidar fixe le ciel au-dessus de lui, la chute hypnotique des flocons qui tourbillonnent depuis le centre de l’univers, une éternité de blancheur tombant du firmament.

Un souvenir le prend au dépourvu. Il se voit enlever toutes les épaisseurs de vêtements des enfants. Ôtant les bonnets avec des billes de neige accumulées dans la laine. Il se rappelle leurs joues fraîches et leurs cheveux humides de sueur. L’odeur des habits qui sèchent et des bottes trempées.

Le manque intense qu’il ressent de ses enfants envahit tout son corps.

À cet instant, plus que tout, il voudrait être seul et rester dans la neige jusqu’à perdre connaissance. Jusqu’à mourir enseveli dans le souvenir de Felicia et de Mikael. Là où ils étaient encore avec lui.

Il se remet péniblement debout et laisse son regard balayer les champs immaculés. À quelques mètres de lui, Marie et Veronica rient, roulent sur elles-mêmes et font des anges dans la neige en remuant les bras et les jambes.

— Depuis combien de temps est-ce que tu organises ces fêtes ? lui crie Marie.

— Je préférerais ne pas en parler, murmure Reidar.

Il ferait mieux de s’en aller, de se saouler et de passer sa tête dans le nœud coulant, mais Marie se plante devant lui, jambes écartées.

— Tu ne veux jamais parler, je ne sais rien de toi, dit-elle avec un petit rire. Je ne sais même pas si tu as des enfants ou…

— Mais fous-moi la paix à la fin ! crie Reidar en la repoussant. Qu’est-ce que tu cherches, au juste ?

— Pardon si…

— Fous-moi la paix, répète-t-il brutalement avant de disparaître à l’intérieur de la maison.

Les deux femmes retournent dans le sauna en grelottant. Leurs corps dégoulinent d’eau et la chaleur se referme de nouveau sur elles.

— Qu’est-ce qui cloche avec lui ? Tu le sais, toi ? demande Marie.

— Il fait semblant d’être vivant, alors qu’il a le sentiment d’être mort, se contente de répondre Veronica.

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