Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 162 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 159

 

 

Saga fait une nouvelle tentative pour dénouer la lanière qui enserre son poignet droit, sans y parvenir, et elle retombe sur le dos, hors d’haleine.

Jurek Walter s’évade, pense-t-elle.

La panique bouillonne dans sa poitrine.

Il faut qu’elle prévienne Joona.

Saga tourne son corps vers la droite, mais elle est obligée d’abandonner.

Au loin, elle perçoit des bruits.

Elle retient sa respiration et écoute.

Des grincements, plusieurs chocs sourds, puis le silence à nouveau.

Saga comprend que Jurek n’a jamais eu besoin des comprimés. Tout ce qui l’intéressait, c’était qu’elle réussisse à faire entrer le médecin dans sa chambre. Il avait deviné les intentions d’Anders Rönn, il avait compris qu’il ne résisterait pas à la tentation de s’introduire dans sa cellule si elle demandait des somnifères.

C’était ça, le plan.

C’est pour ça qu’il avait endossé la responsabilité de ce qu’elle avait fait à Bernie, pour ça que sa dangerosité ne devait pas être dévoilée.

Elle était une Sirène, comme il l’avait dit le premier jour.

Il était primordial pour Jurek que le médecin entre dans sa chambre sans gardien ni infirmier pour surveiller le déroulement de la visite.

Les doigts de Saga sont tellement mutilés qu’elle geint de douleur quand elle s’étire latéralement et ouvre la boucle de la lanière sur ses épaules.

À présent, elle peut bouger les épaules, lever la tête.

Tout le monde est tombé dans son piège, pense-t-elle. On a cru qu’on pouvait le tromper, mais il avait déjà passé sa commande, il savait que quelqu’un allait venir et aujourd’hui, une seule chose est sûre, c’est que j’ai été son cheval de Troie.

Elle reste immobile quelques secondes et respire, sent la sécrétion d’endorphines dans son corps, rassemble ses forces et se penche sur le côté, atteint sa main droite avec la bouche et essaie d’attraper la fermeture avec les dents.

Elle retombe en arrière, hors d’haleine. Il faut à tout prix qu’elle trouve un membre du personnel pour lui dire d’alerter la police.

Saga respire profondément et fait une nouvelle tentative. Elle lutte pour se redresser, se maintient en équilibre, happe la large lanière avec ses dents, la desserre et arrive à la faire glisser de quelques centimètres dans la boucle. Elle est prise de violentes nausées, fait tourner sa main dans tous les sens et finit par la dégager.

Il ne lui faut que quelques secondes pour retirer les autres courroies. Elle rapproche ses jambes écartées et se laisse glisser au sol. Elle a mal à l’aine et aux muscles des cuisses quand elle enfile son pantalon.

Une des chaussures du médecin est coincée dans la porte de sécurité, l’empêchant de se refermer. Saga tend l’oreille. Il règne un silence spectral dans l’unité sécurisée qu’on dirait complètement abandonnée.

Elle se précipite dans le couloir et entend le bruit collant de ses pieds nus sur le sol quand elle se faufile dans la pièce à droite et s’approche du poste d’opérateur. Les écrans sont noirs et les diodes luminescentes de l’unité d’alarme éteintes. Le courant électrique de tout le système a été coupé.

Mais il y a forcément un téléphone ou une alarme qui fonctionnent quelque part. Saga passe devant des portes fermées et débouche sur la kitchenette. Les tiroirs à couverts sont ouverts et une chaise a été renversée.

Dans l’évier, elle aperçoit quelques pelures de pommes brunies et un couteau à éplucher. Elle s’en empare vivement, vérifie si la lame est bien aiguisée et poursuit son exploration.

Un bruit étrange, sorte de ronflement sifflant, arrive à ses oreilles.

Elle s’arrête, écoute, se remet en marche.

Sa main droite serre beaucoup trop fort le couteau.

Il devrait y avoir du personnel de surveillance ici, et des infirmiers, mais elle n’ose pas appeler. Elle a peur que Jurek ne l’entende.

Le bruit provient du couloir. On dirait une mouche engluée sur un bout de scotch. Elle passe devant la salle des fouilles, tenaillée par une angoisse croissante.

Elle cligne des yeux dans la pénombre, s’arrête à nouveau.

Le sifflement paraît plus proche maintenant.

Avec prudence, elle fait quelques pas en avant. La porte de la salle du personnel est entrouverte, elle la pousse. Une lampe est allumée.

Tout est silencieux, puis le ronflement reprend.

Elle tend le cou et voit le pied du lit. Une personne y est allongée, elle remue les orteils. Deux pieds recouverts de chaussettes blanches.

— Ohé ? dit Saga d’une voix assourdie.

Avant de faire un pas dans la pièce, elle a le temps d’imaginer que l’aide-soignant est peut-être en train d’écouter de la musique, et qu’il a raté tout ce qui vient de se passer.

Mais le lit est inondé de sang.

La fille avec les piercings aux joues est allongée sur le dos, tremblant de tout son corps, elle fixe le plafond, mais elle a peut-être perdu connaissance.

De petits frémissements parcourent son visage, du sang et de l’air s’échappent de ses lèvres serrées.

— Oh mon Dieu…

Elle a pris une dizaine de coups de couteau dans la poitrine, des plaies profondes qui traversent les poumons et le cœur. Saga ne peut rien pour elle, il faut prévenir les secours au plus vite.

Le sang s’égoutte sur le sol à côté du portable brisé de la fille.

— Je vais chercher de l’aide, dit Saga.

L’air siffle entre les lèvres de la jeune infirmière et une bulle de sang se forme.

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