Le Marchand de sable
Chapitre 29
Durant cette période, la terrible angoisse de Joona le privait de sommeil. Il surveillait sa femme et sa fille, les accompagnait partout, allait les chercher, les déposait, instaurait des règles particulières pour l’école maternelle de Lumi. Mais il finit par admettre que ça ne tiendrait pas, à la longue.
Joona fut obligé de regarder le danger en face.
Il ne pouvait pas en parler avec Samuel, mais il n’avait plus le droit de se mentir à lui-même.
Jurek Walter n’avait pas commis ses crimes en solitaire. Il avait été aidé. La grandiose modestie de Jurek Walter le désignait comme chef, mais de toute évidence, il avait un complice.
Qui avait reçu pour mission d’enlever la femme et les deux fils de Samuel et l’avait accomplie sans laisser la moindre trace.
Joona savait que le tour de sa propre famille viendrait. Seuls des concours de circonstances l’avaient épargnée jusque-là.
Jurek Walter ne faisait grâce à personne.
Joona en discuta à plusieurs reprises avec Summa, mais elle ne prenait pas la menace aussi au sérieux que lui. Elle acceptait son inquiétude et ses mesures de sécurité en se disant que ses craintes se dissiperaient peu à peu.
Joona avait espéré que l’énorme mobilisation policière déclenchée lors de la disparition de Rebecka et ses deux fils permettrait d’arrêter le complice. Pendant plusieurs semaines, il avait eu l’impression d’être le chasseur, mais à présent les rôles s’étaient indubitablement inversés.
C’était lui, le gibier, et le calme qu’il affichait devant Summa et Lumi n’était qu’une façade.
Il était dix heures et demie du soir et Summa et Joona lisaient côte à côte dans le lit, quand un bruit au rez-de-chaussée fit bondir le cœur de Joona. Il savait que le programme du lave-linge n’était pas encore fini, c’était peut-être juste une fermeture éclair heurtant le tambour, mais il ne put s’empêcher de se lever et d’aller s’assurer que toutes les fenêtres étaient intactes et toutes les portes fermées à clé.
Quand il revint dans la chambre, Summa ne lisait plus. Elle le fixa du regard.
— Tu faisais quoi ? demanda-t-elle doucement.
Joona se força à sourire et était sur le point de lui répondre, quand il entendit de petits pieds marteler le parquet. Il se retourna et vit sa fille entrer. Ses cheveux étaient ébouriffés et son pantalon de pyjama bleu ciel s’était vrillé d’un quart de tour sur son corps.
— Lumi, il faut que tu dormes, soupira-t-il.
— On a oublié de dire bonne nuit au chat.
Le soir, Joona lisait souvent une histoire à sa fille, et une fois la lecture terminée, il fallait toujours qu’ils fassent un petit coucou au chat gris qui dormait sur le rebord de la fenêtre chez le voisin.
— Retourne te coucher, dit Summa.
— Je vais venir, promit Joona.
Lumi murmura quelque chose et secoua la tête.
— Tu veux que je te porte ? demanda Joona et il la hissa sur son bras.
Elle s’agrippa à lui et il sentit alors combien son cœur battait fort.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as fait un mauvais rêve ?
— Je voulais dire bonne nuit au chat, chuchota-t-elle. Mais il y avait un squelette dehors.
— Chez le voisin ?
— Non, dehors. Tu sais, là où on avait trouvé le hérisson mort… Il me regardait…
Joona la déposa vivement dans le lit à côté de Summa.
— Tu restes là, dit-il.
Il dévala l’escalier et, sans se donner la peine de prendre le pistolet dans l’armoire forte ni d’enfiler ses chaussures, il ouvrit la porte de la cuisine et se rua dans l’air frais.
Il n’y avait personne.
Il enjamba la clôture et pénétra dans le jardin du voisin, puis dans le suivant aussi. Tout le lotissement était plongé dans le silence. Il retourna au pied de l’arbre à l’arrière de leur maison où Lumi et lui avaient trouvé un hérisson mort l’été dernier.
Quelqu’un s’était incontestablement tenu dans l’herbe haute, juste de l’autre côté de leur clôture. De cet endroit, on pouvait très nettement regarder droit dans la chambre de Lumi.
Joona retourna à l’intérieur, verrouilla la porte derrière lui, alla chercher son pistolet, inspecta le moindre recoin de la maison et alla ensuite se coucher. Lumi s’endormit presque tout de suite entre lui et Summa, et un moment après, sa femme dormait aussi.
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