Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 94 sur 187

Pages du PDF

Le Marchand de sable

Chapitre 91

 

À vingt et une heures, le personnel éteint le plafonnier. Saga est assise sur le bord du lit. Elle a de nouveau glissé le micro-espion dans la ceinture de son pantalon. Il vaut mieux le garder à proximité jusqu’à ce qu’elle ait réussi à le placer. Sans le mouchard, la mission n’a pas de sens. Elle attend et, au bout d’un moment, un carré gris apparaît, flottant dans l’obscurité. C’est l’épaisse vitre de la porte. Un peu plus tard encore, les contours de la chambre sont visibles comme un paysage brumeux. Saga se lève et va dans le coin le plus sombre, s’allonge sur le sol froid et démarre une série de sit-ups. Après trois cents relevés de genoux, elle roule sur le ventre, étire en douceur ses abdominaux et commence à faire des pompes.

Soudain, la sensation d’être observée l’envahit. Quelque chose a changé. Elle s’arrête et lève les yeux. La vitre est plus sombre, la lumière cachée. Elle plonge immédiatement les doigts dans la ceinture du pantalon, sort le microphone, mais le fait tomber.

Des pas et des mouvements se font entendre, puis un raclement métallique contre la porte.

Elle balaie le sol avec ses mains, trouve le mouchard et le met dans sa bouche à l’instant où la lumière s’allume.

— Va te placer sur la croix ! lance une voix de femme sévère.

Saga est toujours à quatre pattes, le mouchard dans la bouche. Elle se relève tout en essayant de saliver.

— Accélère un peu !

Elle se déplace lentement vers la croix, regarde le plafond puis de nouveau le sol. Elle s’arrête à l’endroit indiqué, tourne nonchalamment le dos à la porte, lève la tête et avale. Le lent passage du microphone dans sa gorge est très douloureux.

— On s’est vus plus tôt dans la journée, dit un homme d’une voix traînante. Je suis le chef de service ici, c’est moi qui m’occupe de ton traitement.

— Je veux rencontrer un conseiller juridique, réplique Saga.

— Enlève ta chemise et avance lentement jusqu’à la porte, lui ordonne la première voix.

Elle ôte sa chemise, la laisse tomber sur le sol, se retourne et se dirige vers la porte en soutien-gorge délavé.

— Arrête-toi, ouvre grand la bouche, lève les bras et montre tes mains.

Le vantail métallique du vasistas s’ouvre et elle tend la main pour recevoir le petit gobelet avec ses comprimés.

— J’ai modifié ton traitement, annonce le médecin.

En le voyant préparer une seringue contenant une émulsion laiteuse, Saga comprend subitement ce qu’être à la merci de ces gens-là signifie.

— Sors ton bras gauche par l’ouverture, dit la femme.

Elle réalise qu’elle ne peut pas refuser, mais son pouls augmente quand elle obéit. Une main attrape son bras et le médecin tâte son muscle avec le pouce. Une sensation proche de la panique bout en elle, une furieuse envie de se rebeller.

— On t’a donné du Trilafon, à ce que je vois, dit le médecin avec un regard qu’elle n’arrive pas à interpréter. Huit milligrammes, trois fois par jour, mais je voudrais tester…

— Je ne veux pas, dit Saga.

Elle essaie de dégager son bras, mais la gardienne le tient fermement, elle pourrait le lui briser. La femme est forte et plie son bras vers le bas, l’obligeant à se mettre sur la pointe des pieds.

Saga essaie de respirer calmement. Qu’est-ce qu’ils vont lui injecter ? Une goutte trouble pend à la pointe de l’aiguille. Elle tente à nouveau de se libérer. Un doigt caresse la peau mince qui recouvre le muscle. Ça pique et l’aiguille pénètre. Son bras est immobilisé, elle ne peut plus le bouger. Un froid se répand dans son corps. Elle voit les mains du médecin quand il retire l’aiguille et applique une compresse. Ils la relâchent. Elle retire son bras, s’éloigne de la porte à reculons et devine vaguement les deux personnes derrière la vitre.

— Va t’asseoir sur le lit maintenant, dit la gardienne d’une voix dure.

Son bras l’élance comme si l’aiguille l’avait brûlé. Une fatigue subite l’envahit. Elle n’a pas la force de ramasser sa chemise, titube et fait un pas en direction du lit.

— Je t’ai donné du Valium pour te détendre, explique le médecin.

La chambre tangue, Saga cherche un appui, mais sa main ne trouve pas le mur.

— Putain, souffle-t-elle.

L’épuisement l’enveloppe et elle a le temps de penser qu’elle doit absolument s’allonger sur le lit, lorsque ses jambes se dérobent. Elle tombe comme une masse et heurte le sol, le choc passe dans tout son corps, jusqu’à la nuque.

— Je ne vais pas tarder à entrer dans ta chambre, poursuit le médecin. Je me suis dit qu’on allait tester un neuroleptique qui fonctionne très bien en général, du Haldol Decanoas.

— Je ne veux pas, répète-t-elle à voix basse et elle essaie de rouler sur le côté.

Elle ouvre les yeux et lutte pour vaincre le vertige. Elle a mal à la hanche après sa chute. Une vague de frissons monte de ses pieds et l’engourdit de plus en plus. Elle tente de se relever, sans y parvenir. Ses pensées se font plus lentes. Elle réessaie, mais toutes ses forces l’ont abandonnée.

OceanofPDF.com