Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 83 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 80

 

 

Un policier et un technicien de la police scientifique foncent en scooter des neiges sur l’épais manteau blanc entre les troncs sombres des pins. À certains endroits, sur des laies et des chemins forestiers, ils peuvent rouler plus vite encore et avaler des dizaines de kilomètres, un nuage de fumée et de neige dans leur sillage.

La police de Stockholm leur a demandé d’aller inspecter une cabane de chasse de l’autre côté du Tranuberget. Elle appartient à un certain Jeremy Magnusson qui a disparu treize ans auparavant. La Rikskrim veut qu’ils fassent un examen forensique poussé des lieux, avec photographies et captation vidéo. Tout objet suspect devra être recueilli et protégé, les indices et matières biologiques seront relevés et soigneusement conservés.

Les deux hommes sur leur scooter savent que la police de Stockholm espère trouver des éléments qui pourraient expliquer la disparition de Jeremy et de sa famille. Cette fouille aurait dû être faite treize ans plus tôt, mais à l’époque la police ignorait l’existence de la cabane.

Roger Hysén et Gunnar Ehn descendent côte à côte une pente ensoleillée en bordure de forêt, et débouchent sur un marécage inondé de lumière. Tout est d’un blanc vierge et étincelant. Ils poursuivent à fond de train sur la glace, puis tournent au nord et s’enfoncent de nouveau dans l’épaisseur de la forêt.

Les arbres sont si touffus sur le versant sud du Tranuberget qu’ils ratent presque la maisonnette. La cabane basse en bois brut est quasi ensevelie sous la neige. Les congères montent plus haut que les fenêtres et une couche d’un bon mètre pèse sur le toit.

On ne distingue que quelques rangées de rondins assemblés, du bois couché gris argenté.

Ils descendent de leur scooter et commencent à déblayer la neige devant la maison.

Des rideaux décolorés masquent les petites fenêtres.

Le soleil baisse, frôle les cimes des arbres du côté du grand marécage.

Quand la façade est enfin déblayée, ils sont en nage. Gunnar Ehn, technicien de la police scientifique, sent son front le démanger sous le bonnet.

Deux troncs d’arbres produisent un son grinçant et désolé en frottant l’un contre l’autre.

En silence, les deux hommes déroulent du plastique devant la porte, disposent des cartons, alignent des plaques de cheminement et enfilent des gants et des vêtements de protection.

La porte est verrouillée, ils ne trouvent pas de clé accrochée au clou sous la saillie du toit.

— Sa fille a été retrouvée enterrée vivante à Stockholm, dit Roger Hysén avec un bref regard sur son collègue.

— J’en ai entendu parler. Mais j’essaie de ne pas y penser.

Roger glisse un levier dans la fente à côté de la serrure et appuie. Le bois crisse. Il enfonce davantage l’outil et pèse de nouveau dessus. Le chambranle éclate en longues lamelles et Roger tire d’abord doucement sur la porte avant d’y mettre toute sa force. Elle s’ouvre d’un coup puis se referme mollement.

— Merde, chuchote-t-il derrière son masque en la rouvrant.

Le brusque appel d’air a soulevé la poussière accumulée à l’intérieur. Gunnar marmonne que ce n’est pas grave. Il tend le bras dans la pièce sombre et pose deux plaques de cheminement sur le sol.

Roger a déjà sorti la caméra et la lui donne. Gunnar incline la tête pour franchir la porte basse, pénètre dans la cabane et s’arrête sur la première plaque.

Il fait si sombre à l’intérieur que d’abord il ne voit rien. L’air est sec, chargé d’une lourde poussière.

Gunnar allume le caméscope, sans parvenir à faire fonctionner la torche intégrée.

Il essaie de filmer la pièce quand même, mais ne perçoit que des formes obscures.

Toute la cabane ressemble à un aquarium à l’eau trouble.

Une grande ombre étrange se devine au milieu de la pièce, telle une énorme horloge de parquet.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? crie Roger dehors.

— Passe-moi l’appareil photo.

Gunnar échange le caméscope contre l’appareil photo. Il regarde dans le viseur, mais tout est noir, et il prend une photo au hasard. Le flash remplit la pièce de sa lumière blanche.

Gunnar pousse un cri en voyant la silhouette grande et mince devant lui. Il recule d’un pas, trébuche, perd l’appareil photo, fait de grands moulinets des bras pour rétablir son équilibre et fauche un cintre au passage.

— Putain, c’était quoi, ce truc ?

Il sort à reculons, se cogne la tête au montant de la porte et s’égratigne sur les échardes pointues du chambranle éclaté.

— Qu’est-ce qu’il se passe ?

— Il y a quelqu’un là-dedans, dit Gunnar avec un petit rire pour masquer sa nervosité.

Roger réussit à allumer la torche du caméscope, incline la nuque et entre lentement. Le plancher craque sous les plaques de cheminement. La lueur du caméscope se faufile à travers la poussière et éclaire les meubles. Une branche frotte contre la vitre. On dirait quelqu’un qui frappe à la fenêtre.

— Putain, lance-t-il, le souffle coupé.

À la lumière blanche de la caméra, il voit un homme pendu à une poutre. Cela fait très longtemps qu’il a mis fin à ses jours. Le corps est mince, la peau sur sa figure, fripée. La bouche, grande ouverte et noire. Deux bottes en cuir sont renversées sur le plancher.

La porte grince un peu quand Gunnar revient dans la maison.

Le soleil descend derrière les cimes des arbres et les fenêtres s’assombrissent. Avec précaution, ils étalent une housse mortuaire sous le corps.

La branche frappe de nouveau le rebord de la fenêtre et crisse sur le carreau.

Roger s’avance pour soutenir le corps pendant que Gunnar coupe la corde, mais à l’instant où il touche le pendu, la tête se détache et le corps s’effondre à leurs pieds. Le crâne heurte le plancher, la poussière s’envole à nouveau et le vieux nœud coulant se balance sans un bruit.

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